Qu’y avait-il dans la tête de l’évêque Cauchon lorsqu’il menait le procès devant envoyer la pucelle d’Orléans au bûcher? La bande-dessinée «Cauchon…ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc» (Dargaud), sortie fin avril 2026, tente de l’imaginer.
Fin mai 1430 à Rouen, Mgr Pierre Cauchon saigne un porc devant son exploitation lorsqu’il apprend, avec exaltation, que Jeanne la Pucelle a été arrêtée. Ainsi commence la bédé «Cauchon…l’homme qui tua Jeanne d’Arc » (Dargaud 2026), réalisée par Louis-David Delahaye, Xavier Dorison (scénario) et Joël Parnotte (dessin).
Cauchon et ses associés anglais vont enfin pouvoir assouvir leur vengeance contre la «putain du bâtard» Charles VII, qui leur cause tant de souci. Il n’y a plus qu’à racheter la pucelle aux Bourguignons et organiser le procès qui doit légitimer sa mise à mort. Mais les choses prennent une tournure inattendue…
Le scénariste Louis-David Delahaye a éclairé pour cath.ch certains aspects de l’ouvrage illustré qui se développe sur près de 170 pages.
Il existe déjà maintes productions culturelles et historiques sur Jeanne d’Arc. Que peut apporter cette nouvelle œuvre?Louis-David Delahaye : J’ai une formation d’historien, et j’ai toujours trouvé la période du Moyen-Age particulièrement fascinante. Le procès de Jeanne d’Arc a quelque chose d’hollywoodien. Une jeune femme seule, devant 70 juges. C’est mieux que David contre Goliath.
La bande-dessinée est clairement une fiction et non un document historique
Il y a quelques années, j’ai parlé à Xavier Dorison de mon envie de faire un documentaire sur le procès. J’avais repéré depuis un certain temps un point obscur: le personnage de Cauchon. Il est resté dans l’histoire comme le grand salaud. Mais en fait, personne ne sait quel était son état d’esprit au moment du procès. Nous nous sommes dit que cela pourrait être le point de départ d’une bonne histoire. Et la bande-dessinée nous a semblé le support adéquat pour la raconter.
Les 597es Fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans se déroulent du 29 avril au 8 mai 2026 célébrant la libération de la ville en 1429.
Le festival de la bande-dessinée BDFIL se déroule à Lausanne du 27 avril au 10 mai. RZ
A quel niveau d’historicité vous êtes-vous tenus?
La bande-dessinée est clairement une fiction et non un document historique. Mais le contexte est tout à fait avéré. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec l’historien David Glomot, qui signe un dossier historique à la fin de l’ouvrage. Le scénario mêle donc faits réels et imaginaires. Certains personnages ont existé, d’autres non. Nous avons créé des protagonistes afin de mettre en avant certaines dimensions du récit.
C’est le cas d’Anselme, l’un des juges, qui est un ancien compagnon de Cauchon…
Absolument. Il représente un peu la voix de la conscience de Cauchon, c’est le premier à ouvrir les yeux, à se rendre compte que ce procès est une ignominie. Son destin sert de point de bascule dans l’esprit de l’évêque.

A quel point les dialogues sont-ils réalistes?
Ce procès est très documenté. On sait exactement comment il s’est passé. Nous avons choisi de rapporter de nombreuses phrases venant de sources officielles. Jeanne d’Arc avait un bon sens de la répartie, et nous avons voulu la faire parler avec ses vrais mots. Le contexte dans lequel elle fait certaines déclarations a cependant été changé, pour s’adapter à l’histoire.
Que sait-on de la relation de Cauchon avec Jeanne?
Les détails de leur relation sont inconnus. Nous avons juste des faisceaux d’indices: le procès n’a pas été une procédure bâclée, même si l’instruction était à charge. On sait que Cauchon a hésité, qu’il a négocié avec les juges.
Il a également eu une attitude ambiguë: il ne tenait pas les propos les plus durs envers Jeanne. Il a même été un modérateur face à quelques accusateurs ultra virulents. D’un autre côté, lorsque la torture a été proposée, Cauchon ne s’y est pas opposé. Mais la durée des échanges entre eux, qui est avérée, permet d’imaginer une relation complexe.
Je pense qu’il y a un consensus historique sur le fait que Jeanne était sincère
Nous avons dû garder à l’esprit que Cauchon était un homme d’église du 15e siècle, et nous nous sommes efforcés d’éviter des anachronismes.
Que révèle en fait le point de vue de Cauchon?
Avant tout qu’il s’agissait d’un procès purement politique, de type «stalinien» qui devait servir à délégitimer Jeanne, et par là-même la revendication de Charles VII au trône de France.
Mais sur Jeanne d’Arc elle-même?
Je pense qu’il y a un consensus historique sur le fait qu’elle était sincère. Elle entendait certainement ses voix. Etaient-elles divines, le fruit d’une pathologie mentale? La bédé ne répond pas à cette question. Ce n’est pas la direction que nous voulions prendre.
La sincérité, la pureté de Jeanne déstabilisent Cauchon…
Cauchon est un fin politique, pragmatique, qui agit pour ses intérêts. Il a renoncé à ses idéaux. Et il se retrouve face à une toute jeune fille qui a fait de ses idéaux le combat de sa vie, et qui ne renonce à rien, quitte à être enfermée, harcelée, torturée. Elle réveille finalement chez lui cet idéalisme.
Cauchon n’est-il pas à l’image de l’Église de son époque? Une institution qui s’est largement compromise avec le pouvoir, mais qui maintient un «fond» de valeurs chrétiennes?
Notre but n’était pas de critiquer l’Église, même si elle apparaît souvent sous un mauvais jour dans la bédé. Nous voulions surtout faire ressortir que l’Église était à cette époque une force politique de premier plan. Ce sont bien des ecclésiastiques, avec le soutien des autorités politiques, qui ont été au centre de ce procès complètement inique.

Avec l’aide de David Glomot, nous nous sommes toutefois efforcés de sortir des clichés et des caricatures sur le Moyen-Age et sur l’Église de cette époque. Il faut bien se rendre compte que nous avons tout de même beaucoup de lacunes dans nos connaissances sur cette période. Mais l’on peut bien sûr penser que tout n’était pas noir, ni blanc. Il y avait beaucoup de corruption et d’ignominie, mais aussi, comme l’illustre Anselme, des personnes qui s’élevaient contre l’injustice.
Mais Jeanne avait-elle finalement une chance de s’en sortir?
L’objectif fondamental du procès était de déterminer de quel côté est Dieu. Et on comprend vite qu’il n’était pas possible d’innocenter Jeanne d’Arc, ni pour Cauchon, ni pour les Anglais. Car cela aurait signifié d’une part que Charles VII était le légitime prétendant à la couronne, et pour l’évêque, qu’il avait été toute sa vie du côté de Satan.
Il est assez étonnant qu’il ait fallu attendre près de 500 ans pour qu’elle soit canonisée
Au-delà, le procès mettait en jeu une certaine idée de l’Église et de son rôle dans la société. Les juges reprochaient aussi à Jeanne de parler directement à Dieu, sans intermédiaire. Elle dit en gros aux prêtres «je n’ai pas besoin de vous!». Pour l’Église, qui utilise cette médiation pour maintenir son emprise sur les gens, c’est inconcevable, insupportable. La même chose sera reprochée aux protestants moins d’un siècle plus tard.
Comment a évolué votre propre regard sur Jeanne, au fil de la réalisation de cette bédé?
Nous n’avions pas d’idée préconçue sur elle. Mais à force de nous plonger dans son histoire, nous n’avons pu qu’admirer son courage, sa détermination, la force de son caractère, de ses convictions, face aux souffrances incroyables qu’elle a endurées. C’était une personne extraordinaire, au sens littéral du terme. Et il est d’ailleurs assez étonnant qu’il ait fallu attendre près de 500 ans pour qu’elle soit canonisée (le 17 mai 1920, ndlr). (cath.ch/arch/rz)
Au-delà du manichéisme
L’on dirait une Bible. La bande-dessinée «Cauchon…l’homme qui tua Jeanne d’Arc» présente une couverture sombre, solennelle, toute en sobriété. Loin du ‘tape-à-l’œil’ de certaines bandes-dessinées, cela indique bien que le contenu est plus important que l’apparence.
En l’ouvrant, on découvre toutefois un trait soigné, expressif, détaillé et extrêmement réaliste qui nous fait pleinement entrer dans le Rouen du 15 e siècle. Le dessin de Joël Parnotte est «l’anti-IA», remarque Louis-David Delahaye. Le dessinateur ne s’est en effet aidé d’aucune technologie (sauf pour intégrer les textes dans les bulles), réalisant tout à la main, en couleur directe. Un travail de titan mené pendant près de quatre ans pour les 170 pages de l’ouvrage.
Grande qualité également du scénario. Outre la rigoureuse documentation, les auteurs évitent avec bonheur l’écueil de la caricature ou du jugement face à un épisode historique des plus délicats. Ni une hagiographie de Jeanne d’Arc, ni un travail de «démontage». L’œuvre parvient à se maintenir au-delà du manichéisme, en interrogeant subtilement plutôt qu’en proposant des «vérités». L’on y découvre à la fois des aspects méconnus du procès, ainsi que des éléments de réflexion sur l’instrumentalisation de la foi, le sentiment inné de justice en l’homme, ou encore la perte des idéaux. RZ
Louis-David Delahaye naît en novembre 1976. En 2004, il obtient un master 2 Cinéma, télévision, nouveaux médias à Paris, qu'il complète par plusieurs formations en scénario.
Il commence sa carrière comme scénariste de fiction pour France TV avant de devenir journaliste dans la presse spécialisée cinéma et jeux vidéo (Future Publishing). Il est pendant huit ans responsable des documentaires à TV5 Monde.
Il a produit des documentaires pour Netflix, France Télévisions, Arte ou RMC Découverte. En 2026, il se lance un nouveau défi: la bande dessinée, en co-scénarisant avec Xavier Dorison Cauchon, ou L'Homme qui tua Jeanne d'Arc (Dargaud). RZ
Xavier Dorison est un scénariste de bande dessinée français, né le 8 octobre 1972 à Paris. Il a écrit le scénario de plusieurs succès de la bande-dessinée française, dont la série Aristophania, Le Maître d’armes (avec Joël Parnotte), Thorgal, ou encore l’album Goldorak.
Joël Parnotte, né en 1973, est un auteur de bande dessinée français. Il est notamment connu pour Les Aquanautes, Un Pas vers les Étoiles, la série Aristophania, ou encore Le Maître d’armes (avec Xavier Dorison). RZ