Etrange coïncidence. Nous venions d’être informés du décès de Kim Jong-Il, impitoyable dictateur de la Corée du Nord depuis 1994 et figure emblématique du communisme le plus borné que l’histoire ait produite, nous apprenions la mort de Vaclav Havel, héros de la Révolution de Velours en 1989, militant inlassable des Droits de l’homme, devenu Président de la République tchèque après cinq ans de prison dans les geôles communistes de sa patrie.
Dramaturge célèbre et courageux, Vaclav Havel, atteint d’un cancer au poumon, avait encore rencontré le dalaï-lama le 10 décembre dernier. Il s’est éteint à 75 ans le dimanche 18 décembre, son épouse à ses côtés, ainsi qu’une religieuse de la Congrégation de Saint Charles Borromée. Vaclav Havel était l’un des hommes qui changent la face du monde parce qu’ils ont inlassablement cherché la vérité de la parole, la sincérité du cœur, la rigueur d’une décision droite, quoi qu’il en coûte. En 1986, malgré les menaces et la répression, il confiait ces promesses généreuses à un journaliste pragois émigré en République Fédérale Allemande: «Je me révolterai encore… Comme toujours je souffrirai, j’aurai peur, je paniquerai (…) mais les gens sauront qu’ils peuvent compter sur moi»(1).
Havel est un prophète de notre époque. J’en veux pour preuve ces lignes tirées de «Quelques mots sur la parole», le discours que Vaclav Havel devait prononcer à la Foire de Francfort lors de la remise du Prix de la Paix 1989. Empêché par les autorités de sortir de son pays, son texte avait été lu par un acteur. Il reste gravé dans ma mémoire. «Ecoutez» ces mots de feu:
«Au commencement de tout est la parole. C’est le miracle auquel nous devons d’être hommes. Mais c’est aussi le piège, l’épreuve, la ruse et le test… Un même mot peut être tantôt humble, tantôt bouffi d’orgueil… Déclarons, chacun pour soi et tous ensemble, la guerre aux paroles d’orgueil.» Et l’écrivain d’ajouter, telle une profession de foi: «Ce devoir ne prend pas sa source dans le monde qui nous est perceptible, mais loin au delà de notre horizon, là où réside cette Parole qui était au commencement de tout et qui n’est pas la parole humaine.»
Moins de six mois après ces paroles prophétiques, le 9 novembre 1989, devant les caméras du monde entier, le Mur de Berlin était renversé.
Albert Longchamp
(1) «Interrogatoire à distance», Entretien avec Karel Hvizdala, Ed. de L’Aube, 1990, p. 167.