Que d’émotions! Tout le monde se souviendra d’un certain mercredi soir de mars en l’an 2013 où l’Eglise a certainement franchi un pas décisif de son histoire. Vous étiez probablement très nombreux devant vos écrans. Un nouveau Pape, l’événement n’arrive pas tous les jours. Surtout quand il débarque d’un autre continent. Sa première apparition sur le balcon de Saint-Pierre restera dans toutes les mémoires. Levant sa main droite comme on salue dans la rue une vieille connaissance en lui envoyant un solide «Bonsoir!», il a conquis la foule compacte accourue dans la nuit de Rome.Un mot tout simple peut renverser des murailles d’orgueil. Les successeurs de l’Apôtre Pierre étaient devenus au fil des siècles des «empereurs», monarques inaccessibles au milieu d’une cour intrigante. L’ex-cardinal ne prononcera pas une seule fois le mot de «pape» durant cette soirée mémorable. Et comme Pierre, qui n’était point sans fautes graves sur la conscience, il s’est incliné devant la foule en prière pour lui et avec lui. Il avouait ainsi sa fragilité. Peut-être ses erreurs. Car sa vie, notamment comme Supérieur Provincial des Jésuites d’Argentine, avant de devenir évêque, ne fut pas un long fleuve tranquille.Vous allez me demander comment les jésuites ont vécu les premiers jours de ce pontificat qui porte l’un des leurs à cette grave mission pour la première fois dans l’histoire. Je serai sincère: d’abord une véritable consternation puis, au fil des heures, comme la découverte d’un homme qu’ils connaissaient mal, humble et proche des gens, surtout les plus pauvres. Les règles de la Compagnie de Jésus interdisent à ses prêtres de briguer l’épiscopat; donc, a fortiori, le «souverain pontificat».L’Evangélisation n’est pas conquête d’un pouvoir, mais l’annonce d’une bonne nouvelle. Une vérité trop souvent démentie. On sait en effet les désastres causés à l’Eglise, au temps de la Réforme, par les intrigues qui brisèrent son unité en Europe. Sans oublier la rupture tragique avec l’Eglise byzantine depuis l’an 1054. Les déceptions actuelles de beaucoup de chrétiens réactivent l’urgence d’une papauté digne de son Maître et Seigneur: Jésus.Le nouveau pape n’a pas choisi le nom de François au hasard. Sans doute vénère-t-il l’humble saint d’Assise avec ferveur. Mais peut-être pense-t-il aussi à François Xavier, premier et rude compagnon d’Ignace de Loyola à Paris, futur missionnaire des Indes et du Japon. Jorge Mario Bergoglio peut aussi penser à saint François-de-Sales, magnifique modèle d’évêque. Ou bien même à un autre saint jésuite, inconnu chez nous et porteur d’un nom de famille… impossible: saint François de Borgia (1510-1572). Marié en 1529, duc de Gandie, ce François entra dans la jeune Compagnie de Jésus après le décès de son épouse, qui lui avait donné huit fils; il y devint prêtre et occupa à Rome la charge de troisième Supérieur Général des Jésuites. Les voies du Seigneur sont insondables! Bienvenue à «notre» François.Albert Longchamp SJ