Si l’accord de libre-échange que le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) à Berne négocie actuellement avec la Malaisie entre en vigueur, les paysannes et paysans malaisiens perdront la maîtrise de leurs semences au profit de grands groupes agro-industriels, estiment les œuvres d'entraide des Eglises suisses.
Action de Carême (AdC), Pain pour le prochain (PPP) et Etre Partenaires (EP) dénoncent le fait que plus de la moitié des semences commerciales sont contrôlées par trois multinationales, dont Syngenta, qui a son siège en Suisse. Ces ONG lancent une action internationale pour que les normes de protection des obtentions végétales qui menacent les systèmes semenciers paysans dans les pays du Sud ne soient plus incluses dans les accords de libre-échange.
Dangereux brevet sur les semences
"Une poignée
d’entreprises décide de ce que nous cultivons et de ce que nous mangeons. La
gamme des semences produites par ces multinationales ne comprend que quelques
espèces, généralement inadaptées aux particularités locales.
Pour qu’elles poussent et
atteignent un rendement élevé, les paysannes et paysans doivent aussi acheter
des engrais et des pesticides aux mêmes multinationales, qui obtiennent ainsi
de juteux bénéfices, au détriment de l’environnement et de la biodiversité",
affirment de concert AdC, PPP et EP, dans un communiqué publié à Lausanne le 26
février 2020.
Protection des obtentions végétales
Dans l’accord de libre-échange en cours de négociation, la Suisse demande à la Malaisie d’adopter une loi stricte en matière de protection des obtentions végétales conforme à la Convention internationale pour la protection des obtentions végétales ratifiée en 1991 (UPOV 91).
La protection des
obtentions végétales – une sorte de brevet sur les semences – garantit aux
semenciers un monopole, dont tirent parti, pour l’essentiel, les multinationales
de l’agriculture. "Si nous ne pouvons plus produire nos semences, ce sont
les semenciers qui fixeront les prix. Cette loi nous empêche en outre de
transmettre nos connaissances ancestrales aux générations de demain",
explique Borhan Omar, membre du conseil communal de la localité de Sungai Rusa,
en Malaisie. Depuis des générations, les familles paysannes de son village
sélectionnent leurs propres semences, qu’elles multiplient, échangent et
vendent. Or, ce sont précisément ces pratiques qu’une nouvelle loi veut
interdire.
Le droit à l’alimentation de la population mis en péril
Les conséquences de ce
modèle sont déjà visibles dans d’autres pays d’intervention d’Action de Carême
et de Pain pour le prochain. "Au Honduras, nos partenaires ont déposé une
plainte constitutionnelle contre une loi qui met en péril le droit à
l’alimentation de la population et plus spécifiquement le droit aux semences.
La procédure est encore en cours", relate Ester Wolf, responsable "Droit
à l’alimentation" à PPP.
"Le droit aux
semences est reconnu dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des
paysans, approuvée en 2018 par de nombreux pays, dont la Suisse. Il est
incohérent que la Suisse demande une loi qui limite l’accès aux semences des
familles paysannes dans les accords de libre-échange", poursuit-elle.
Le conseil fédéral interpellé
Pour que la Malaisie ne
connaisse pas le même sort, plus de 90 paysannes et paysans malaisiens ont
envoyé des lettres au SECO pour lui demander d’exclure l’adoption d’une loi
conforme à l’UPOV 91 des négociations de l’accord de libre-échange. Par signe
de solidarité avec la Malaisie et parce qu’elles sont elles-mêmes concernées,
plus de 1000 personnes d’Afrique, d’Amérique latine et d’autres pays d’Asie ont,
elles aussi, écrit au SECO. Le public suisse est également invité à soutenir
cette action, comme l’ont déjà fait plus de 200 personnes et de nombreuses
paroisses.
"Ensemble pour une agriculture qui préserve notre avenir"
En lançant leur Campagne
œcuménique 2020 (du 26 février au 12 avril) intitulée "Ensemble pour une
agriculture qui préserve notre avenir", les oeuvres d'entraide suisses AdC,
PPP et EP demandent que les paysannes et paysans puissent conserver la
propriété et la maîtrise de leurs semences.
Afin de sensibiliser le
public suisse aux enjeux liés aux semences, les trois ONG chrétiennes ont mis
sur pied plusieurs événements qui auront comme protagonistes des spécialistes
du domaine semencier, des personnes du milieu associatif qui s’engagent pour la
sécurité alimentaire ainsi que des académiciens et des académiciennes. L’hôte
de la campagne de carême de cette année, le Hondurien Octavio Sánchez Escoto,
interviendra à l'occasion de trois des six événements proposés et apportera son
témoignage sur la situation dans son pays d'Amérique centrale. Octavio Sánchez
Escoto est coordinateur d’ANAFAE, une organisation partenaire qui promeut
l’agroécologie et l’accès aux semences traditionnelles. (cath.ch/adc/be)