Soeurs Ruth Nussbaumer et Luzia Güller, peintres au couvent d’ Eschenbach

Série Apic: Les artistes dans les couvents en Suisse (2)

Leurs oeuvres sont «des morceaux extraits du tissu de la vie»

Petra Mühlhäuser, Apic / Traduction: Bernard Bovigny

Eschenbach, 17 mai 2009 (Apic) «L’art est pour moi l’expression de ma vie», lance Soeur Ruth Nussbaumer. Sa consoeur Luzia Güller affirme: «L’art, pour moi, c’est la joie». Soeur Ruth opine: «Oui, ça il faut l’écrire», et rit de tout son coeur. Ajoutant: «Elle est l’expression même de la joie». Toutes deux sont religieuses au couvent cistercien d’Eschenbach, dans le canton de Lucerne, toutes deux travaillent en étroite collaboration à l’atelier des parements, toutes deux sont peintres. Et amies.

L’art constitue une tradition à Eschenbach: Des religieuses douées ont toujours eu la possibilité de suivre les cours de l’école des arts décoratifs à Lucerne, afin d’apporter leurs connaissances dans la confection des parements et la décoration des cierges de Pâques. Cela a été le cas de Ruth Nussbaumer et Luzia Güller. Elles fabriquent des chasubles et des étoles à la pièce – «Haute Couture», affirme Sr Ruth en partant comme toujours d’un éclat de rire ouvert et plein de joie de vivre. Elle est responsable de l’ébauche des chasubles et des étoles, alors que Sr Luzia mélange les couleurs pour la peinture des mètres de fils en soie. Au terme d’un processus comprenant plusieurs bains, tensions, et fixations, les pièces peuvent être tissées.

Ce travail leur laisse encore de temps pour leur activité artistique. Du moins le matin tôt, pour passer un moment de contemplation. La peinture comme contemplation? Soeur Luzia va chercher une carte artistique bleue-verte dans laquelle sont aussi insérés des morceaux de tissu. L’oeuvre s’appelle «Confiance dans la tempête». Le texte d’Evangile de la marche sur les eaux avait été lu une fois dans l’église, raconte-t-elle. L’apôtre Pierre a pu se déplacer sur le lac jusqu’au moment où il a pris peur. «Le texte m’a tellement touchée que je devais peintre cette oeuvre». On y reconnaît facilement une surface d’eau mouvementée, mais d’autres choses peuvent également se découvrir. Le bleu rassure, souligne Sr Luzia. C’est pour elle la couleur de la confiance. «Je n’ai pas besoin de barque», dit-elle. Elle ne peint pas le texte, mais ce que le texte provoque en elle.

Peindre: prier et travailler en même temps

Ou, encore mieux dit: «Ca peint», comme elle l’affirme. Il est clair que les capacités et la dextérité participent à une telle oeuvre, affirme Sr Ruth, mais il y a toujours une part d’inspiration, qui ne s’explique pas: «Travailler de façon créative est quelque chose de divin.» Toutes deux sont constamment stimulées par les textes de la messe ou les prières de l’office. «Chaque texte est chaque jour différent», soutient Sr Ruth, «car nous ne sommes pas toujours les mêmes». Chez elle, on trouve toujours des passages bibliques et des prières, qui sont explicitement à l’origine d’un tableau. «Ora et labora» – prie et travaille. Les deux religieuses effectuent ces deux activités en même temps lorsqu’elles peignent.

On trouve ci et là beaucoup de lumière, exprimé par le jaune et le blanc. «Le blanc exprime le divin», explique Sr Ruth. Elle montre un tableau tout en blanc pendu dans son atelier. Une pièce d’étoffe est en cours d’élaboration, elle est pliée en son milieu – comme un cahier planté dont il manquerait un morceau. Une parole est grattée juste en dessous, dans le blanc: «Heureux celui qui vit dans la vérité». «La partie manquante de cette étoffe, c’est ce que je dois me donner à moi-même lorsque je veux vivre dans la vérité», affirme Sr Ruth. L’oeuvre a été créée après une discussion difficile, au terme de laquelle elle a dû expliquer son point de vue à ses consoeurs.

Les antennes de Dieu

Des pièces d’étoffe se trouvent souvent dans les oeuvres des deux femmes. Elles montrent que leur activité principale concerne les textiles. Leurs oeuvres sont «des morceaux extraits du tissu de la vie», affirme Sr Ruth. Durant l’entretien, la journaliste est généreusement couverte de tableaux issus de l’atelier de parements, de cartes artistiques, et d’un morceau de soie, «pour s’en souvenir lors de la rédaction de l’article», précise Sr Ruth. Les tableaux, dont la plupart sont déjà vendus, ne sont pas simplement de belles oeuvres. Ils ont une certaine profondeur. Ils ne sont pas conçus pour des visiteurs pressés, mais en vue de la méditation. Ils sont le témoignage de la recherche des deux femmes, qui ont en elles quelque chose qui s’apparente à une forme de mysticisme. Ils sont surtout le témoignage de leur vie. Sr Luzia peint fréquemment des fleurs. «Ce sont des antennes de Dieu», dit-elle.

Chez Sr Ruth également, les oeuvres ne sont pas toutes abstraites. Beaucoup de petits tableaux forment ensemble une sorte de journal intime dessiné. Des visages drôles sont exprimés en quelques traits, presque des caricatures. Puis, encore des instantanés, comme si un appareil de photos avait été déclanché par mégarde – «Photos prises lors de la pause», lance Sr Ruth. Elle montre ensuite une série de tableaux et explique qu’elle représente le mariage de Roger Federer. Quoi? Elle le connaît? Sr Ruth fait signe que non. Et fait, chacun le connaît. Mais elle a simplement été touchée par le fait qu’il se soit marié. A un autre endroit, des passages plus sombres de sa vie ont laissé une trace.

«Elle se documente volontiers», affirme Sr Luzia au sujet de sa collègue et amie, «et elle est très forte sur le plan graphique». Elle-même est davantage du type «laboratoire», qui bricole avec les couleurs, ou «planificateur».

L’une parle pour l’autre, et l’autre approuve. Elles forment visiblement un duo qui a l’habitude de travailler ensemble. Lorsqu’elles colorient les fils pour la confection d’une chasuble, elles doivent débuter le matin tôt et y consacrer toutes les deux une journée entière de travail. Car il n’est pas possible d’interrompre cette activité et la reprendre le lendemain. «Nous travaillons alors comme dans une église, sans parler», affirme Sr Luzia. L’une débute avec la face avant et l’autre avec la face arrière. La qualité de leur travail fait que personne ne peut dire à quel endroit leurs deux faces se sont rejointes.

Une fois par année, les deux femmes rejoignent durant deux semaines le couvent des carmélites à Develier dans le Jura. Elles y peignent et exposent ensuite leurs oeuvres chez leurs consoeurs à Eschenbach. Celles-ci participent avec entrain à leur activité, racontent-elles, en citant l’exemple de Sr Stefanie, une religieuse de 92 ans. Elle vient sans cesse regarder comment se déroule la fabrication de l’étole ou de la chasuble sur laquelle elles sont en train de travailler.

Deux rebelles

Sr Ruth et Sr Luzia évoquent également avec passion leur vie de religieuse. «Pour moi, tout est devenu encore plus beau, au couvent, avec les années», affirme Sr Luzia. Auparavant. Elle était enseignante en travaux manuels. Elle est entrée au couvent à l’âge de 28 ans, en 1964, au terme d’une longue lutte intérieure. Au début, c’était difficile. Elle était devenue la plus insolente de toutes. Une véritable rebelle, dit-elle. Lorsque Sr Ruth est arrivée, elle s’était réjouie car elle était aussi une rebelle. «Je veux arriver au ciel heureuse, et non pas foutue», lance Sr Ruth, qui tape parfois sur la table avec fermeté durant la conversation. Au couvent aussi, il ne doit pas être question de faire abnégation de soi-même.

«La recherche de Dieu était plus forte que tout le reste», souligne Sr Ruth en expliquant sa décision de devenir religieuse. Elle est issue de l’économie privée et avait 40 ans lorsqu’elle est entrée au couvent, en 1991. Elle ne regrette rien et s’enthousiasme en évoquant le moment libérateur où elle a abandonné tout ce qu’elle possédait:» Je suis devenue plus riche que si je possédais un million à la banque.»

Avis aux rédactions: Des photos relatives à ce reportage peuvent être commandées à:

kipa@kipa-apic.ch. Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.

Encadré:

Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères et communautés en Suisse des religieux exprime leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic a visité «les artistes qui se donnent à Dieu». Une série d’été en une douzaine de portraits.

(apic/pem/bb)

17 mai 2009 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
Partagez!