Russie: le pape n’a pas voulu «exalter de logiques impérialistes»
Après la polémique suscitée par les déclarations du pape lors de la 10e Rencontre nationale des jeunes catholiques de Russie, le 25 août 2023, le Saint-Siège assure que le pape n’avait fait référence à «la grande Russie de Pierre Ier, de Catherine II» que pour donner des points historiques «de référence», et non pour justifier le discours impérialiste utilisé par les autorités de la Fédération de Russie afin de justifier l’invasion de l’Ukraine.
«Le pape entendait encourager les jeunes à conserver et promouvoir ce qu’il y a de positif dans le grand héritage culturel et spirituel russe, et non bien sûr à exalter des logiques impérialistes et des personnalités de gouvernement, citées pour indiquer certaines périodes historiques de référence», a précisé le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, Matteo Bruni.
La retranscription écrite de l’événement, transmise le 26 août par le Saint-Siège, n’avait relayé que des propos relativement consensuels, dans lesquels le pape invitait notamment les jeunes catholiques russes «à être des semeurs, à semer des graines de réconciliation, de petites graines qui, en cet hiver de guerre, ne germeront pas dans le sol gelé pour le moment, mais fleuriront dans un futur printemps».
Mais une improvisation du pape François, non retranscrite, avait été repérée dans la vidéo de cette rencontre en visioconférence avec des jeunes catholiques russes rassemblés à Saint-Pétersbourg. «N’oubliez jamais votre héritage. Vous êtes les héritiers de la grande Russie: la grande Russie des saints, des dirigeants, la grande Russie de Pierre Ier, de Catherine II, de cet empire qui est grand, de ce pays éclairé, d’une grande culture et d’une grande humanité», avait déclaré le pape en s’adressant aux jeunes.
«N’abandonnez jamais cet héritage, vous êtes les héritiers de la grande Mère [matouchka] Russie, allez de l’avant en portant cela», avait ajouté François, en remerciant ces jeunes catholiques pour leur «façon d’être des citoyens de la Russie.»
Malaise autour des propos du pape
Ces propos ont suscité un profond malaise en Ukraine ainsi que dans les milieux proches de l’opposition russe, reprochant au pape d’utiliser un langage semblable à celui du patriarche Cyrille et du Kremlin. Le président russe Vladimir Poutine a en effet régulièrement fait référence à ce thème de «la Grande Russie» et à l’héritage du tsar Pierre Ier Le Grand, au pouvoir de 1682 à 1725, pour justifier l’invasion de l’Ukraine.
«Nous supposons que les paroles de Sa Sainteté ont été prononcées spontanément, sans aucune prétention d’évaluation historique, ni aucune intention de soutenir les ambitions impérialistes de la Russie. Néanmoins, nous partageons la grande tristesse suscitée par ses remarques», a réagi Sviatoslav Shevchuk, archevêque majeur de l’Église gréco-catholique ukrainienne et interlocuteur régulier du pape François.
Pour sa part, la nonciature apostolique en Ukraine, qui est l’une des rares ambassades constamment demeurées à Kiev depuis le début de l’offensive russe, assure que le pape François «est un fervent opposant et critique de toute forme d’impérialisme ou de colonialisme, quels que soient les peuples et les situations».
Interrogations sur les positions de François vis-à-vis de la Russie
Depuis le début de l’offensive russe à grande échelle en Ukraine, le 24 février 2022, le pape François a multiplié les invitations à prier pour «l’Ukraine martyrisée», tout en semblant parfois relativiser la responsabilité de Moscou. Dans son entretien du 3 mai 2022 au Corriere della Sera, sa mention des «aboiements de l’OTAN aux portes de la Russie» avait ainsi semblé reprendre un argumentaire du Kremlin, même si le pape avait alors attribué cette expression à un chef de gouvernement européen, sans le nommer.
Lors de l’audience générale du 24 août 2022, le pontife argentin avait provoqué une vive tension diplomatique avec Kiev en rendant hommage à l’activiste d’extrême-droite Daria Douguina, tuée dans un attentat, qu’il avait saluée comme une victime innocente de la guerre en parlant d’une «malheureuse jeune femme morte à cause d’une bombe sous le siège de sa voiture à Moscou». Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, avait alors déclaré que les déclarations du pape avaient «brisé le cœur de l’Ukraine».
Là aussi, le Saint-Siège avait dû rectifier le tir quelques jours plus tard. «Les paroles du Saint-Père sur ce sujet dramatique doivent être lues comme une voix qui s’élève pour défendre la vie humaine et les valeurs qui lui sont associées, et non comme une prise de position politique», avait alors indiqué la secrétairerie d’État du Saint-Siège dans un communiqué publié le 30 août 2022.
«Quant à la guerre à grande échelle en Ukraine, déclenchée par la Fédération de Russie, les interventions du Saint-Père sont claires et sans équivoque pour la condamner comme moralement injuste, inacceptable, barbare, insensée, répugnante et sacrilège», ajoutait ce communiqué, employant un langage beaucoup plus frontal que celui du pape François.
«Je crois qu’on reconnaîtra après coup qu’il a eu raison de garder une distance vis-à-vis des deux camps», confie néanmoins à I.MEDIA un responsable de la diplomatie pontificale, soulignant que l’Ukraine, «pays agressé», n’était pas dans une perspective de paix même avant l’invasion.
Dans ce contexte, le pape «ne peut pas rester les bras croisés à attendre» et «lance donc continuellement des appels à la paix», notamment à travers la mission du cardinal Zuppi. «C’est la grandeur du pape François que de tout tenter», confie cette source. (cath.ch/imedia/cv/mp)