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    La jeunesse indigène a besoin d'une Eglise 'au goût d'Amazonie' © Jacques Berset

    Felix Gmür: "‹Querida Amazonia› est une déclaration d’amour"

    Pour Mgr Felix Gmür, président de la Conférence des évêques suisses, l'exhortation apostolique du pape François Querida Amazonia est une déclaration d’amour au poumon de la Terre et à la diversité de sa beauté naturelle et de sa richesse culturelle. S'il reste sur sa faim sur la question des ministères, il relève que le texte marque le début d'un processus dont les résultats ne sont pas fixés d'avance.

    +Felix Gmür, président de la Conférence des évêques suisses

    On le

    reconnaît bien là : François rédige son exhortation apostolique

    post-synodale dans un style rafraîchissant et fluide, agréable à lire et

    compréhensible. On le reconnaît bien là : François n’édicte aucune

    nouvelle directive et n’impose aucune action précise à la population

    amazonienne. Tout au contraire, il reconnaît qu’elle connaît beaucoup mieux que

    lui les problèmes et les enjeux sur place et sait mieux, de ce fait, ce qu’il conviendrait

    de faire dans la perspective d’une conversion intégrale. On le reconnaît bien

    là : François lie la question écologique aux questions sociales et

    culturelles et encourage l’Eglise à opter pour des actions locales car "tout

    ce que l’Eglise offre doit s’incarner de manière originale dans chaque lieu du

    monde" (n° 6).

    "L'Amazonie nous concerne tous"

    «Querida

    Amazonia», «Amazonie bien-aimée» : quel titre! Le document est presque une

    déclaration d’amour au poumon de la Terre et à la diversité de sa beauté

    naturelle et de sa richesse culturelle. C’est pourquoi, il est aussi

    l’expression d’un souci de la destruction qu’elle subit, des désastres social

    et écologique qui s’amorcent et concernent le monde entier. C’est pourquoi, ce

    texte ne s’adresse pas uniquement au peuple de Dieu mais à tous les hommes et

    les femmes de bonne volonté. L’Amazonie nous concerne tous !

    Mgr Felix Gmür a visité fin août la Colombie
    Mgr Felix Gmür a visité fin août la Colombie @ Markus Brun/Action de Carême

    Conversion et «buen vivir»

    Conversion

    et «buen vivir», «bien-vivre» : tels sont les deux mots-clefs du document

    final. Le pape les réaffirme dans son exhortation apostolique. Mais il leur

    donne une nouvelle dimension. Il parle de rêves. La quadruple conversion

    devient un rêve social, culturel, écologique et ecclésial. "Je rêve d’une

    Amazonie", écrit-il au n°7, "qui lutte pour les droits des plus

    pauvres", "qui préserve cette richesse culturelle qui la distingue",

    "qui préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle qui la décore".

    Et le pape rêve de "communautés chrétiennes capables de […] donner à

    l’Église de nouveaux visages aux traits amazoniens".

    Les rêves

    ouvrent une perspective sur l’avenir. Celle-ci part de la réalité vécue ici et

    maintenant tout en se caractérisant essentiellement par une ouverture. Les

    rêves revendiquent de pouvoir casser les schémas actuels de pensée et de

    jugement, de pouvoir repenser de zéro le statu quo. Les rêves dépassent le moi

    et sa capacité limitée de réflexion. Ils créent une dynamique interne qui rend

    capable d’aborder avec confiance le changement nécessaire et d’accepter, malgré

    tous les obstacles, les vicissitudes pour avancer avec optimisme. Les rêves

    sont tout aussi bien un encouragement qu’un défi et, parce qu’ils cassent les

    modes de pensée traditionnels et font plonger dans l’inconnu, ils peuvent faire

    peur et déstabiliser.

    "Les
    rêves sont tout aussi bien un encouragement qu’un défi"

    Les

    chapitres sur le rêve social, culturel et écologique développent la vision d’un

    monde juste, sensible, durable, pas seulement sur le territoire de l’Amazonie.

    Le rêve - inspiré de la culture des peuples indigènes d’Amazonie - que les

    hommes peuvent connaître et développer un véritable «buen vivir» "bien-vivre",

    en union avec la création divine, dans le respect mutuel et une responsabilité

    réciproque, ne se limite pas à l’Amazonie. Le pape François appelle toutes les

    personnes de bonne volonté et l’Eglise à entendre la clameur des pauvres et la

    clameur de la terre (n°8), "les cris des peuples amazoniens" (n°19).

    Il faut s'indigner

    "Il faut s’indigner"

    (n 15). Le sujet de cette indignation est la vision faussée d’une Amazonie

    comme étant un pays sans habitants ni culture, dont on peut exploiter à son gré

    la richesse et les matières premières. Les exploiteurs – qui ne sont pas

    rarement des consortiums internationaux – portent atteinte à la dignité des

    personnes et des populations autochtones. Des relations commerciales abusives

    polluent l’atmosphère, détruisent les forêts, les fleuves, la flore, la faune,

    les peuples indigènes, les communautés et les cultures, nuisent aux

    institutions et favorisent ainsi la violence, l’instabilité, la misère ainsi

    que la souffrance et se transforment, de ce fait, en un "instrument qui

    tue" (n°14).

    "Il faut adopter un style de vie moins avide, plus serein, plus respectueux, moins anxieux, plus fraternel"

    Ces formes de colonialisme

    post-moderne existent et favorisent, tels sont les mots extrêmement durs, "injustice

    et crime" (n°14). L’Eglise doit ici faire entendre sa "voix

    prophétique" (n° 27) et encourager le dialogue à tous les échelons. Cela

    nous met, nous aussi, au défi, car nous devons nous demander si nos échanges

    commerciaux avec l’Amazonie respectent et promeuvent la liberté des personnes

    et des communautés sur place ou s’ils la restreignent plutôt et détruisent les

    bases de leur vie.

    L'Amazonie, une région marquée par la “forte pression des grands intérêts économiques”
    L'Amazonie, une région marquée par la “forte pression des grands intérêts économiques” @ Pixabay

    Si nous contribuons à la

    destruction de l’Amazonie, nous scions aussi la branche sur laquelle nous

    sommes assis. En effet, "l’équilibre planétaire dépend aussi de la santé

    de l’Amazonie" (n°48). Cette règle s’applique non seulement à la nature

    mais aussi à la question sociale. Toutes deux sont intimement liées (n°8).

    C’est pourquoi il nous faut adopter un style de vie "moins avide, plus

    serein, plus respectueux, moins anxieux, plus fraternel" (n°58). L’élément

    déterminant pour cela est le développement d’une nouvelle attitude.

    L’amour de Jésus-Christ se répand sur chaque être humain

    La foi en Jésus-Christ et la

    transmission de son amour constituent, pour l’Eglise, le fondement de tout

    engagement social et écologique (n°63f.). L’amour de Jésus-Christ se répand sur

    chaque être humain, dans toutes les cultures. L’Eglise s’est inculturée depuis

    ses débuts et jusqu’à aujourd’hui. Le christianisme "n’a pas un modèle

    culturel unique" (n°69). Le pape François encourage toutes et tous, et pas

    seulement les Amazoniennes et Amazoniens, à penser l’Eglise de manière

    dynamique et ouverte.

    "Le pape ne réfléchit pas à partir des ministères mais son point de départ est le peuple de Dieu."

    Le pape ne pense pas d’une

    manière qui nous est habituelle. Il ne réfléchit pas à partir des ministères

    mais son point de départ est le peuple de Dieu. A partir de là, il développe le

    rêve d’une Eglise inculturée qui peut "mieux intégrer la dimension sociale

    à la dimension spirituelle" (n°76). Il faut, pour cela, aussi une

    inculturation de la ministérialité et, notamment, puisque, comme chez nous, il

    manque de prêtres, des "responsables laïcs" (n°94). En fait, le pape

    veut donner à l’Eglise un visage qui ne soit pas clérical mais "nettement

    laïque".

    "L’inculturation doit aussi

    se développer et se traduire dans une manière incarnée de mettre en œuvre

    l’organisation ecclésiale et la ministérialité. Si l’on inculture la

    spiritualité, si l’on inculture la sainteté, si l’on inculture même l’Évangile,

    comment ne pas penser à une inculturation de la manière dont les ministères

    ecclésiaux se structurent et se vivent ?" (n°85).

    Dissocier ordination sacerdotale et pouvoir  

    François

    n’aborde pas l’ordination d’hommes mariés ni celle de diaconesses. Cela a déçu

    beaucoup de monde, spécialement sous nos latitudes, d’autant plus que le

    document final du Synode a discuté et traité ouvertement ces questions qui sont

    importantes également pour nous.

    La chapelle de Sao Sebastiao sert aussi d'école
    La chapelle de Sao Sebastiao sert aussi d'école @ Jean-Claude Gerez

    Je ne

    connais pas les raisons du silence du pape, mais je peux imaginer qu’il veut

    dissocier l’essence de l’ordination de la question du pouvoir. C’est une chose

    pour moi positive, qui exige cependant une réflexion préalable plus approfondie

    sur la prêtrise. La porte reste ouverte à cette réflexion, car le pape ne

    referme pas la porte ouverte par le document final du Synode.

    Par

    contre, l’image très traditionnelle de la femme, que ce dernier véhicule, est

    déconcertante. On ne peut pas parler d’"inculturation", du moins pas

    dans notre culture. Il faut donc agir sur ce plan. L’Eglise en Suisse a besoin

    d’une vision inculturée des femmes (et des hommes). C’est un commandement de la

    reconnaissance des signes du temps.

    "Rêve et vision ne sont pas une fin en soi mais le début d’un processus dont les résultats ne sont pas fixés d’avance"

    La porte reste ouverte

    Sur la

    question des ministères, le pape prépare certes le terrain pour d’autres

    démarches courageuses. Il invite à plus de courage et plus de configuration

    locale mais il ne fait pas souffler un vent frais et reste en deçà de sa propre

    exigence visionnaire. Il loue la voie ouverte par le document final mais

    lui-même ne l’emprunte pas. Le suspense demeure, laisse, là aussi, la porte

    ouverte à quelque chose de nouveau. Car le pape parle d’un rêve, d’une vision:

    rêve et vision ne sont pas une fin en soi mais le début d’un processus dont les

    résultats ne sont pas fixés d’avance.

    Acceptons ce suspense! Il porte sur notre mode de vie durable, notre manière de commercer, d’être Eglise. (cath.ch/fg/mp)

    (intertitres

    de la rédaction)

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