Vouvry le 25 mars 2025. Le Père Patrice Gasser, curé du secteur Haut-Lac et porte-Parole pour les abus sexuels pour la Province suisse des spiritains | © Bernard Hallet
Suisse

Patrice Gasser: «Écouter les victimes va nous aider à être en vérité en Église»

«Il n’y avait pas cette sensibilité à la souffrance des victimes, aux dégâts que ces comportements ont pu engendrer chez elles. Il y a eu du déni, oui», admet le Père spiritain Patrice Gasser, en évoquant le cas d’Alexandre, une des victimes d’un prêtre abuseur lorsqu’il était élève au Collège des Missions.

Prêtre spiritain depuis 40 ans, le Père Patrice Gasser a été missionnaire en Afrique. Il a été provincial pour la Suisse de 2020 à 2023. Il est chargé de la protection des mineurs et des adultes vulnérables dans la province de Suisse.

Le curé du secteur du Haut-Lac, dans le Bas-Valais, revient sur le cas d’Alexandre qui a témoigné des abus qu’il a subis en 1982 dans un reportage diffusé mi-mars sur la chaîne valaisanne Canal9. Le Père Gasser évoque une autre victime de ce prêtre et la politique de prévention des abus que la congrégation est en train de retravailler. Plusieurs personnes se sont manifestées jusque-là.

Quand se sont déroulés les faits concernant Alexandre?
P. Patrice Gasser: Alexandre a été victime d’un prêtre qui était dans la communauté en 1982 et qui a travaillé au Collège des missions durant quelques mois, mais sur deux années scolaires, comme professeur et responsable de l’infirmerie. Je n’ai pas eu connaissance de ce cas à l’époque et je n’ai eu aucun échange avec Alexandre. En juin 1984, je finissais ma formation en théologie à Fribourg (Le P. Gasser vivait alors dans la communauté de Fribourg, ndlr).

La victime a expliqué avoir envoyé un courrier en 2001 aux spiritains pour dénoncer les agissements du prêtre et vouloir prendre contact avec son agresseur. A-t-il reçu une réponse?
En recherchant dans nos archives, j’ai effectivement retrouvé ce courrier, mais pas de trace d’une quelconque réponse de notre part. Cette lettre a été adressée à la communauté du Bouveret, qui en a informé le provincial. Celui-ci a informé le prêtre abuseur et l’a enjoint à répondre à la demande reçue, ce qui n’a eu, semble-t-il, jamais de suite.

La victime a été indemnisée, mais n’a reçu aucun signe de compassion officielle, ni de la part de l’Église ni de la congrégation. Qu’est-ce que cela vous inspire?
Je suis atterré. Cet homme a eu le courage de dire ce qu’il a subi, d’exprimer sa douleur et il reste sans réponse. Je souhaite prendre contact avec lui. Que je puisse lui dire que nous le reconnaissons comme victime, que nous qualifions ce prêtre d’abuseur, et que nous nous sentons contaminés par les fautes commises par ce confrère; c’est pourquoi nous lui demandons pardon pour le mal commis.

«Je suis atterré. Cet homme a eu le courage de dire ce qu’il a subi, d’exprimer sa douleur et il reste sans réponse.»

Ce prêtre a-t-il fait d’autres victimes? D’autres personnes se sont-elles manifestées en Suisse?
Actuellement, nous avons connaissance de deux cas: Alexandre, qui a témoigné, et une autre victime de ce prêtre qui s’est manifestée par l’intermédiaire de la CECAR. Je lui ai adressé, en octobre 2021, une demande de pardon pour ce qui s’était passé. D’autres victimes de spiritains sans lien avec le Collège des Missions se sont également manifestées. Nous avons donc actuellement connaissance de plusieurs cas d’abus sexuels*.

Quelles mesures avez-vous prises?
En ayant connaissance de ce deuxième cas d’abus, j’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé et j’ai effectué des recherches dans nos archives (les dossiers personnels des spiritains sont conservés au siège de la Province, à Fribourg, ndlr) sur l’abuseur, son parcours, et s’il avait fait d’autres victimes. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas reçu d’autres signalements le concernant.

Vous dites dans le reportage que la communauté en place à l’époque des faits n’était «pas équipée» pour repérer et sanctionner les abuseurs. Or, la victime s’était manifestée auprès de la direction de l’école. Il a fait face au déni et au mensonge.
Au niveau des confrères, il y a eu une réponse rapide quand certains agissements du coupable ont été révélés, de sorte qu’il fut retiré du Collège en cours d’année. En revanche, il n’y avait pas cette sensibilité à la souffrance des victimes, aux dégâts que ces comportements ont pu engendrer chez elles. Je le regrette vraiment. Ce prêtre a été déplacé en Suisse puis finalement envoyé au Sénégal où il a travaillé jusqu’en 2006. Il mort des suites d’un cancer en France, en 2010.

«Il n’y avait pas cette sensibilité à la souffrance des victimes, aux dégâts que ces comportements ont pu engendrer chez elles.»

Si on comprend bien, les responsables de l’époque ont préféré déplacer ce prêtre plutôt que de régler le problème.
Effectivement, les confrères et la congrégation n’ont pas identifié le problème et n’ont pas saisi son ampleur. Je le regrette. Ils ont déplacé le confrère alors qu’ils auraient dû faire appel à un professionnel, psychologue ou autre, pour aider cet abuseur à se soigner et le mettre face à ses responsabilités pour qu’il ne nuise plus. En interne, la communication avec son lieu d’envoi a toutefois évoqué les événements survenus avec la demande que ce confrère ne soit plus placé en contexte d’internat. Cela fut-il suffisant? 

Une enquête a-t-elle été menée au Sénégal?
J’ai contacté la personne responsable du Sénégal à cette époque. Elle m’a décrit un homme ayant eu un grand rayonnement en matière de développement rural mais qui travaillait en électron libre, contrairement à notre charisme et à notre vocation. Mais à ce jour aucune plainte n’a été déposée contre lui au Sénégal.

En tant que personne chargée de la protection des mineurs et des adultes vulnérables en Suisse, quel est votre travail?
J’ai suivi les formations à la prévention aux abus sexuels données dans les diocèses. Cela nous permet de voir les zones rouges, à proscrire, grises qui peuvent être interprétées et les zones vertes où les personnes sont respectées et où nous pouvons faire un travail spirituel en toute sérénité. Nous partageons également nos expériences entre nos six communautés: Genève, Payerne, Marly, Vouvry, et les anciens à St Gingolph et à Fribourg). Mon travail consiste également à rendre attentifs les confrères, actifs et retraités, aux conditions nécessaires au respect de l’intimité des personnes et à l’attitude à avoir en leur présence. Pour m’y aider, je suis un cours de formation en ligne à l’Université grégorienne de Rome.

Quelles mesures les spiritains ont-ils prises en matière d’abus?
Au niveau global de la Congrégation, nous avons des Guides en matière de protection des mineurs depuis 2013, avec une version améliorée en 2016, et un Guide pour les adultes vulnérables depuis 2018. Une mise à jour de ces documents est en cours. Concernant la Suisse, avant les résultats de l’enquête de Zurich, nous avions renouvelé notre site internet en 2021, de sorte que les victimes puissent se manifester facilement auprès de nos communautés. Nous avons également noué des contacts avec l’équipe de la Commission-Ecoute-Conciliation-Arbitrage-Réparation (CECAR) qui nous aide à avancer dans les cas d’abus. A ma connaissance, Alexandre est passé par une autre commission de protection des abus dans le diocèse de Sion.

L’abuseur qui est passé à l’école des missions a fait au moins deux victimes | © Ecole des Missions

Est-ce que la question des abus a été thématisée dans les communautés?
En 2023, à la fin de mon provincialat, nous sommes passés dans toutes les communautés et nous en avons parlé ensemble, toutes générations confondues. Chacun a dû dire à la fin de nos rencontres à quoi il devait être attentif, et signer un document de son engagement contre les abus.

Allez-vous lancer un appel plus large aux victimes à se manifester?
Je suis en lien avec notre conseil provincial qui réfléchit à cette problématique des abus. Nous allons effectivement lancer un appel plus large aux victimes pour qu’elles se manifestent. Nous envisageons d’autres canaux que notre site internet pour toucher davantage de personnes. Un communiqué de presse est publié aujourd’hui. Nous avons aussi pensé à une célébration de demande de pardon à l’Ecole des Missions, célébration à réaliser en lien avec la CECAR et les victimes si elles le désirent et le demandent.

Comptez-vous, comme d’autres congrégations, lancer une enquête historique et relire votre passé?
L’enquête de l’Université de Zurich va se poursuivre. Nous, les spiritains, avons déjà donné notre accord pour ouvrir nos archives aux chercheurs mandatés pour entreprendre une recherche historique sur ce qui s’est passé depuis le milieu du XXe siècle. Nous aurons également à mieux comprendre comment nous en sommes arrivés à un certain aveuglement, puis nous devrons renouveler notre politique de prévention des abus et d’accueil des victimes.

Vous avez été provincial des spiritains en Suisse durant trois ans, de 2020 à octobre 2023. Qu’avez-vous fait dans le domaine de la prévention des abus?
Entre provinciaux d’Europe, de Pologne, Suisse, Irlande, Italie, France, nous nous sommes rencontrés et avons partagé nos expériences pour voir comment gérer, notamment, la question de la prévention des abus et le respect des victimes dans nos différentes communautés. Par exemple, le responsable irlandais nous a présenté ce qu’il a vécu quand il a écouté les victimes, et constaté les dommages infligés; nous apprenons les uns des autres.

Vous comprenez que beaucoup ne croient plus aux démarches de l’Église, aux excuses, et évoquent une grande hypocrisie?
Je comprends deux choses: j’admire les gens qui continuent à venir à l’église, à avoir ce lien fort avec le Christ, sa mort et sa résurrection, sources de notre salut. Je trouve admirable que des personnes voient leur lien avec Jésus Christ avant de voir les agents pastoraux laïcs ou ordonnés, souvent trop humains, qui travaillent à leur service. Je comprends également que des personnes soient en colère. Des personnes qui ont voulu cheminer avec des prêtres et qui apprennent qu’il a commis des abus sur des enfants ou des personnes vulnérables. Ces abus vont à l’inverse du message que l’Église veut porter. Quand on parle d’amour et de respect et que des enfants sont abusés, c’est intolérable!

«Je trouve important que ces affaires sortent. C’est un moment de purification pour l’Eglise et pour notre congrégation.»

Après une vie de mission passée principalement en Afrique et 40 ans de sacerdoce, comment vivez-vous cette période de révélations des abus?
Je suis fils de maçon, petit-fils de vigneron, j’ai bâti des églises au Ghana, creusé des puits, planté des arbres et travaillé avec les paroissiens. J’ai été heureux de vivre en mission, de rassembler les communautés et de célébrer avec elles la joie de la foi. Lorsque les premiers cas d’abus sont sortis en Suisse, j’étais très en colère contre les confrères abuseurs. Puis j’ai réalisé que ces personnes ont un problème dans leur développement affectif. Ils ne comprennent pas qu’un mineur n’est pas équipé pour dire ‘non’ à des sollicitations sexuelles et pour résister au chantage ou aux menaces des abuseurs. Je trouve important que ces affaires sortent. C’est un moment de purification pour l’Église et pour notre congrégation. Même si c’est difficile, il faut regarder ce passé en face et prendre des mesures nécessaires pour éviter que cela ne se renouvelle. Je pense que d’accueillir les victimes et de les accompagner va nous aider à cheminer en vérité en Église. (cath.ch/bh)

*Le Sapec a été contacté par cinq autres personnes depuis le témoignage d’Alexandre.

Les victimes d’abus sexuels peuvent prendre contact:
-Pour un contact direct avec les Spiritains, pour un signalement ou une demande de renseignements: temoignages.spiritains.suisse@gmail.com
-Pour une prise en charge indépendante et professionnelle, contactez la CECAR (Commission Écoute-Conciliation-Arbitrage-Réparation) au +41 77 409 42 62 et  info@cecar.ch ;
-Le centre LAVI de votre canton: +41 27 607 31 00 (pour le Valais).
-Le Groupe SAPEC, pour un soutien des Victimes ou des témoins: +41 79 981 16 69 et contact@groupe-sapec.ch

Vouvry le 25 mars 2025. Le Père Patrice Gasser, curé du secteur Haut-Lac et porte-Parole pour les abus sexuels pour la Province suisse des spiritains | © Bernard Hallet
3 avril 2025 | 10:52
par Bernard Hallet
Temps de lecture : env. 8  min.
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