Pakistan: libérer les «esclaves modernes» de leurs chaînes
L’esclavage pour dettes toucherait encore 2,3 millions de personnes au Pakistan, soit 1,13% de la population du pays. Dans la province du Pendjab, le Père Emmanuel Parvez lutte pour arracher les esclaves à leur condition.
De nombreuses familles chrétiennes sont prises au piège du «travail esclave» dans l’industrie de la brique qui parsème la campagne du Pendjab pakistanais. Elles sont ›emprisonnées’ à cause de la pratique du «peshgi», une avance sur salaire que le travailleur reçoit de son employeur. Cette dette, grevée d’un fort intérêt, s’accumule et crée un système de dépendance perpétuelle, qui devient une forme acceptée et légalisée d’esclavage moderne.
Le phénomène est très répandu au Pakistan, pays qui occupe la sixième place dans l’indice établi par «Global Slavery», qui dénombre 2,3 millions d’esclaves dans le pays, soit 1,13 % de l’ensemble de la population pakistanaise, rapporte l’agence vaticane Fides.
Tenter de libérer ces esclaves fait partie des engagements du Père Emmanuel Parvez, 72 ans, curé de Pansara, une ville du diocèse de Faisalabad. En parcourant la campagne de sa paroisse, il rencontre constamment ces familles qui n’ont personne vers qui se tourner et sont condamnées à vie.
Les travailleurs esclaves de l’argile
Dans la région du Pendjab, ces esclaves travaillent surtout dans l’industrie de l’argile. Ils extraient la terre du sous-sol, pétrissent des briques et les cuisent dans des fours artisanaux, au profit de l’industrie de la construction. Ces familles entières, y compris les enfants, les femmes et les personnes âgées sont livrées à des «maîtres» qui gèrent la main-d’œuvre selon des critères d’exploitation maximale et maintiennent les travailleurs dans des conditions inhumaines, explique le Père Emmanuel. Le prêtre a noté la présence de plus de 80 fours sur le vaste territoire de sa paroisse.
Les chrétiens du Pendjab, appartenant souvent aux couches les plus pauvres de la population et relégués aux derniers rangs du système des castes se retrouvent parmi les victimes prioritaires de ce mécanisme qui les maintient dans la ségrégation. La lourde dette à rembourser impose à tous les membres de la famille des journées de travail épuisantes pour des salaires de misère.
Tout commence par un prêt ou une avance de l’employeur. Les ouvriers le demandent parce qu’ils ont besoin de soins médicaux, ou encore pour financer la fête de mariage d’une fille, observe le prêtre. Pour rembourser la somme due, il faut des années de travail sans droits, sans certitude, sans salaire, contraint de vivre dans des logements vétustes. Dans de nombreux cas, le travailleur n’est pas en mesure de rembourser la dette, qui ne s’éteint pas avec sa mort mais se répercute sur la génération suivante, créant ainsi des générations d’esclaves.
Une industrie florissante
L’industrie de la brique est florissante au Pakistan et représente environ 3 % du PIB national. Selon les estimations de l’Organisation internationale du travail, entre 8’000 et 10’000 fours sont répartis dans tout le pays et l’industrie compte environ 1,5 million de travailleurs. Dans la seule province du Pendjab, 5’000 fours sont en activité.
Don Parvez se rend chez les propriétaires des fours et s’enquiert de l’ampleur de la dette contractée, puis, frappant aux portes des donateurs, notamment en Europe et aux Etats-Unis, il tente de réunir la somme nécessaire à la rançon des esclaves (entre 500 et 1’000 euros par famille). Le maître, après avoir reçu l’argent, signe l’acte de libération et d’extinction de la dette. Le Père a déjà libéré ainsi 40 familles chrétiennes. Il leur a également fourni un logement modeste en construisant un petit village appelé «Christ the King Colony» dans le diocèse de Faisalabad, au Pakistan. Ce village accueillera trois cents familles d’agriculteurs chrétiens.
L’esclavage est partout
Un rapport récent de la fondation «Walk Free» estime que 50 millions de personnes vivent dans l’»esclavage moderne» dans le monde. «L’esclavage moderne est présent dans tous les aspects de notre société», déclare Grace Forrest, directrice de ›Walk Free’. «Dans le tissu de nos vêtements, nos appareils électroniques ou notre nourriture». De nombreux matériaux et articles de consommation dans la société mondialisée sont fabriqués par des travailleurs exploités, y compris des enfants. En 2015, l’un des objectifs des Nations unies était de mettre fin à l’esclavage moderne, au travail forcé et à la traite des êtres humains d’ici à 2030 : selon «Walk Free», cet objectif est encore loin d’être atteint. (cath.ch/fides/mp)