La loi sur la "liberté religieuse" au Monténégro, adoptée le 27 décembre 2019 par une majorité du Parlement monténégrin à Podgorica, après l'expulsion des députés de l’opposition, suscite toujours de nombreuses réactions. L’Eglise orthodoxe serbe du Monténégro craint la confiscation de ses propriétés.
La nouvelle
législation, selon l’Eglise
orthodoxe du Monténégro relevant du Patriarcat de Serbie, aurait pour
but de "spolier les
églises et les biens ecclésiastiques" de la plus grande confession
religieuse du pays.
Cette loi, portée par les milieux nationalistes
monténégrins, est perçue comme une grave atteinte aux droits de l’Eglise serbe
dans cette petite république multiethnique de 660’000 habitants au cœur des
Balkans. Le président monténégrin Milo Djukanovic promeut l’autocéphalie
(auto-administration dans les affaires ecclésiastiques et pastorales) de
l’Eglise orthodoxe monténégrine. Cette Eglise nationale non canonique n’est
reconnue par aucune autre Eglise orthodoxe.
Députés excommuniés
"La promulgation d’une telle loi ne sert pas l’honneur et n’attire pas la bénédiction, ni sur ceux qui l’ont proposée, ni sur ceux qui l’ont votée et promulguée. Ce faisant, tous ceux qui sont orthodoxes [...] se sont eux-mêmes exclus de l’Eglise orthodoxe, et par voie de conséquence sont excommuniés. Aussi, nous ordonnons à notre pieux clergé, de ne leur administrer 'aucun rite ecclésial'", écrivent Amphiloque, archevêque de Cetinje, métropolite du Monténégro et du Littoral, et les autres évêques de l'Eglise canonique du Monténégro.
La nouvelle législation a été voulue par le président
monténégrin, favorable au "renouveau" de l’Eglise autocéphale
orthodoxe du Monténégro, une Eglise minoritaire non canonique officiellement "restaurée"
le 31 octobre 1993. Elle prévoit de nationaliser les biens dont les Eglises ne
peuvent pas prouver qu’ils leur appartenaient avant 1918. A cette date, le Monténégro perdait son
indépendance et était intégré au Royaume de Yougoslavie créé à la suite de la
Première Guerre mondiale.
Confiscation des biens de l'Eglise serbe
Fortement opposée à la loi, l’Eglise
orthodoxe serbe du Monténégro craint qu'elle ouvre la voie à la confiscation de
ses biens, dont des centaines de monastères et
d'églises et de nombreuses terres qu'elle possède au Monténégro, où plus de 70
% de la population est orthodoxe. Depuis l’indépendance du Monténégro en 2006,
les relations entre l’Etat monténégrin et l’Eglise orthodoxe serbe sont
tendues.
En novembre 2011, l’Eglise serbe avait déjà porté
plainte contre le Monténégro pour obtenir la restitution de certains de ses
biens qu’elle considère toujours comme usurpés. Dernier incident en date, en
janvier 2019, lorsque la petite république avait refusé de reconduire les
permis de séjour de dizaines de prêtres. Le ministère de l’intérieur du
Monténégro avait refusé de reconduire les permis de séjour de 50 prêtres,
moines, moniales et familles membres de l’Eglise orthodoxe serbe.
Considérations nationalistes
Rivale de l'Eglise serbe, très
minoritaire, l’Eglise autocéphale monténégrine a été "reconstituée" en
tant que projet politique autant que spirituel, avec l’appui total des milieux
indépendantistes. Elle a son siège à Cetinje, l’ancienne capitale royale du
Monténégro. Elle entretient depuis des années des relations suivies avec l’Eglise
ukrainienne du Patriarcat de Kiev, devenue, après le "Concile
d’unification" de l’Eglise orthodoxe ukrainienne du 15 décembre 2018, la
nouvelle Eglise autocéphale d’Ukraine (EOAU). Cette Eglise non canonique a
tourné le dos au Patriarcat de Moscou et a été reconnue par le Patriarcat œcuménique
de Constantinople.
Le Conseil
épiscopal de l’Eglise orthodoxe serbe au Monténégro s’est réuni à Podgorica les
28 et 29 décembre 2019. L’évêque de Dioclée Méthode n'a pas pu participer à
l'assemblée. Au cours de la manifestation
contre la nouvelle loi, durant la nuit du 26 décembre sur le pont de
Djudjervića Tara, dans le nord du Monténégro, il a été battu par la police et
hospitalisé.
Loi "ouvertement anti-ecclésiale et discriminatoire"
Au cours de sa session, le Conseil épiscopal de l’Eglise
orthodoxe serbe au Monténégro a dénoncé l’adoption par le Parlement du
Monténégro de la loi sur "la liberté religieuse ou confessionnelle et la
situation juridique des confessions religieuses", qu'il a qualifiée
"d'anticonstitutionnelle, ouvertement anti-ecclésiale et discriminatoire".
Les évêques ont estimé que la promulgation d’une
telle loi et ce sans dialogue préalable, avec des incompatibilités avec les
normes internationales, est indubitablement dirigée contre l’Eglise orthodoxe
serbe. Pour preuve: les autres Eglises et confessions religieuses
traditionnelles ont déjà pu régler au moyen d’accords les questions litigieuses
avec l’Etat monténégrin, "ce qui n’a pas été accordé à l’Eglise orthodoxe
serbe", les autorités du Monténégro refusant d’accepter toute solution
proposée par l’Eglise majoritaire.
"Depuis des jours déjà, nous sommes témoins de
la jubilation de tous ceux qui haïssent l’Eglise orthodoxe et des nationalistes
néo-monténégrins acharnés, pour la plupart des athées militants, qui fêtent la
victoire sur l’Eglise du Christ", écrivent les évêques de l'Eglise
canonique du Monténégro.
Menaces sur l'Eglise serbe au Kosovo
Le Conseil épiscopal affirme que des dispositions
très similaires à celles visant la spoliation des biens ecclésiastiques au Monténégro
sont également en instance de procédure devant les organes des autorités de Pristina,
au Kosovo. L’intention est d’ôter au diocèse orthodoxe de Ras et Prizren,
relevant du Patriarcat de Serbie, ses droits de propriété sur ses anciens lieux
saints et églises au Kosovo et en Métochie.
De son côté, le patriarche
de Serbie Irénée a appelé les autorités de l’Etat du Monténégro,
particulièrement les membres du Ministère de l’intérieur, "à mettre fin
immédiatement à la terreur brutale exercée à l’encontre de l’Eglise orthodoxe
serbe, son clergé et son peuple fidèle. Les coups infligés [par la police] à
l’évêque de Dioclée Mgr Méthode, aux prêtres et aux fidèles orthodoxes, pour la
seule raison qu’ils sont serbes et orthodoxes, est un acte sans précédent en
Europe depuis la chute du fascisme et la fin de la terreur bolchévique".
Sans précédent en Europe depuis la fin de la terreur bolchévique
De son côté, le métropolite Hilarion de
Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures
du Patriarcat de Moscou (DREE), a qualifié la loi sur les confessions
religieuses au Monténégro de "grossière violation de la volonté de la
majorité des habitants du pays" et d'un "regrettable
précédent d’ingérence d’un Etat laïc dans les affaires de l’Eglise".
Le "numéro
deux" du Patriarcat de Moscou rappelle que la majorité des orthodoxes du
Monténégro appartient à l’Eglise orthodoxe serbe et que plus de 100'000
citoyens avaient signé une pétition contre le projet de loi, dont des
personnalités connues et influentes. (cath.ch/mospat/orthodoxie.com/be)