Le cardinal Becciu se défend, entre le silence du Saint-Siège et la frénésie de la presse italienne | © Claude Truong-Ngoc/Wikimedia Commons
Vatican

L'image du cardinal Becciu sérieusement écornée

Durant la 66ème audience du procès de l’affaire dite ‘de l’immeuble de Londres’, qui s’est tenue au Vatican le 25 juillet 2023, le promoteur de justice, Alessandro Diddi, a formulé ses accusations envers le cardinal Angelo Becciu, ancien substitut de la secrétairerie d’État, pour son rôle dans plusieurs affaires de détournement de fonds – une affaire impliquant une autre accusée, Cecilia Marogna, et une affaire impliquant la coopérative de son propre frère en Sardaigne.

Le promoteur de justice a consacré une grande partie de la cinquième audience dédiée à son réquisitoire aux 575’000 euros de la Secrétairerie d’État que le cardinal Becciu aurait envoyés à Cecilia Marogna et qui constitueraient un crime de détournement de fonds. Entre 2018 et 2019, le cardinal a versé cette somme à cette femme sarde – qui se présentait comme une experte en diplomatie informelle – pour la libération d’une religieuse colombienne enlevée au Mali en 2017. Cecilia Marogna aurait ensuite utilisé ces fonds pour des dépenses personnelles telles que des séjours dans des hôtels, des vêtements et des cosmétiques.

Cecilia Marogna et la libération de la religieuse kidnappée 

Lors d’audiences précédentes, le cardinal Becciu s’était défendu en affirmant que l’utilisation de ces fonds pour une opération de libération de la sœur aurait été autorisée par le pape François. Le cardinal Becciu, qui était substitut de la Secrétairerie d’État au moment de l’enlèvement, a expliqué qu’il avait parlé de la situation de la religieuse à Cecilia Marogna, qui lui aurait suggéré de faire appel à une société de renseignement britannique, The Inkerman Group. En 2018, le substitut aurait alors informé le pontife de cette possibilité, et ce dernier aurait autorisé le Sarde à procéder, mais avec la plus grande discrétion. Pour ne pas impliquer directement le Vatican, le cardinal Becciu a expliqué que les sommes allouées pour l’opération avec la société britannique ont été envoyées à Cecilia Marogna en tant qu’intermédiaire. 

Le promoteur de justice a reconnu que le pontife aurait effectivement autorisé le cardinal Becciu à faire appel au groupe Inkerman et qu’il ne relevait aucun crime à ce sujet. Cependant, Alessandro Diddi a souligné que le pape François n’avait pas autorisé l’implication de Cecilia Marogna et qu’il n’était pas du tout au courant de son rôle dans l’opération.  

Les « saletés » dont se serait rendu coupable le cardinal Becciu 

Le promoteur a utilisé des mots particulièrement forts pour dénoncer la tentative du prélat, en juillet 2021, d’obtenir du pape François des preuves – par écrit et apparemment en enregistrant une conversation téléphonique avec ce dernier – l’innocentant des faits qui lui sont reprochés. Cet épisode a eu lieu quelques jours avant l’ouverture du procès. Le pape François venait de subir une opération chirurgicale intense et le cardinal Becciu avait déjà été alerté sur le fait que Cecilia Marogna aurait utilisé l’argent à d’autres fins que celles pour lesquelles il était destiné. 

Le cardinal Becciu a alors tenté faire signer au pontife deux lettres, dont l’une assurait que le pape avait autorisé le prélat à verser les paiements au groupe Inkerman pour la libération de la religieuse. Le pape n’a pas accédé à la demande du Sarde, qu’Alessandro Diddi a qualifiée de « saleté » et d’ « ignoble ». Le cardinal Becciu est un « prisonnier de son image » et sa « tentative de tromper même le Saint Père a mal tourné », a affirmé le promoteur.

« Je rejette avec indignation et révulsion les phrases insinuantes et insultantes sur ma vie de prêtre et de serviteur du pape », a déclaré le cardinal Becciu dans une déclaration diffusée par ses avocats après l’audience. Le prélat s’est dit « attristé par les paroles du promoteur ». 

«L’affaire pathétique» de Cecilia Marogna 

Alessandro Diddi a également concentré son réquisitoire sur Cecilia Marogna, une accusée et proche du cardinal qui s’est présentée comme une « analyste géopolitique ». Il a souligné que l’accusée n’a jamais produit d’analyses, de rapports ou d’autres types de preuves démontrant qu’elle possédait effectivement cette expertise, qualifiant la partie de l’histoire concernant Cecilia Marogna d’ « affaire pathétique ». En outre, il a expliqué qu’elle avait une « défense incohérente », composée d’une déposition « décomposée » mis aux actes du procès. Cecilia Marogna ne s’est pas présentée au procès pour être interrogée.

Il a déclaré que le profil de Cecilia Marogna en tant qu’analyste géopolitique avait été « construit » par le cardinal Becciu, citant des messages de chat et d’autres communications montrant que cette femme serait proche non seulement du prélat, mais aussi des membres de sa famille en Sardaigne. Le promoteur a également expliqué en détails comment les 575’000 euros ont été utilisés par Cecilia Marogna : ainsi 110’000 euros auraient servi à l’achat de vêtements et de cosmétiques, 33’000 euros ont été versés pour de l’ameublement et 19’000 euros pour son loyer.

L’argent envoyé à la coopérative SPES

Le promoteur de justice a également passé beaucoup de temps à expliquer l’accusation de détournement de fonds portée contre le cardinal Angelo Becciu pour 125’000 euros envoyés par la secrétairerie d’État entre 2015 et 2018 à la coopérative SPES située dans le diocèse d’Ozieri. Cette coopérative, qui se concentrerait sur des initiatives caritatives visant à aider les personnes défavorisées, est dirigée par le frère du Sarde, Antonino Becciu. Selon le cardinal, la coopérative était le « bras opérationnel » de la Caritas d’Ozieri et les sommes ont été envoyées pour aider les initiatives caritatives du diocèse.

Le promoteur de justice affirme au contraire que la Caritas d’Ozieri était devenue le « bras opérationnel » de la coopérative au cours de ces années, que le diocèse n’était plus autonome et que le cardinal Becciu était impliqué dans les coulisses de l’administration de SPES. Alessandro Diddi s’est basé sur une lettre écrite par l’ancien évêque d’Ozieri de 2006 à 2012 – aujourd’hui décédé –, Mgr Sergio Pintor, qui a visé la famille Becciu comme un « groupe de pouvoir » dans le diocèse et a affirmé qu’il avait été mis à l’écart par eux. Le promoteur de justice a également cité de nombreux messages de chat entre le cardinal Becciu et sa famille, qui montreraient son implication depuis Rome dans les affaires de sa ville natale.

Le promoteur de justice affirme également que le compte bancaire de la coopérative SPES sur lequel ont atterri les 125’000 euros était distinct des autres comptes bancaires du diocèse. En outre, l’économiste du diocèse n’aurait pas été au courant de l’existence du compte de la coopérative, ce qui illustrerait que le cardinal savait que l’argent n’allait pas directement au diocèse. Selon le promoteur de justice, la coopérative SPES aurait aussi falsifié des documents attestant de l’étendue de ses activités caritatives.

Dans le communiqué publié à l’issue de l’audience, le cardinal a défini cette affaire comme « une page douloureuse » pour sa famille « injustement impliquée ». Il a souligné qu’il aurait apporté un « soutien légitime » aux initiatives caritatives du diocèse d’Ozieri et de la coopérative SPES, qui ont « le seul tort » d’être liées au cardinal en raison de ses origines. 

« L’attitude irrévérencieuse » du cardinal Becciu envers les enquêteurs 

Lors de l’audience, Alessandro Diddi a également estimé que le cardinal Becciu a eu une « attitude irrévérencieuse » pendant les enquêtes et le procès. Il affirme que ce dernier aurait cherché à « discréditer » le bureau du promoteur de justice à travers les médias qui auraient défini les magistrats du Vatican comme des « puants, des porcs et tant d’autres choses ».

« Il faut ›interférer dans les enquêtes’, ›ne pas interagir avec les magistrats’… Cela a toujours été le modus operandi du cardinal Becciu, depuis le lendemain de la perquisition jusqu’à aujourd’hui, c’est son attitude », a dénoncé le promoteur. 

« Le cardinal est innocent, nous l’avons prouvé et ce n’est pas en haussant le ton et en utilisant des épithètes offensantes que l’on peut changer la réalité », ont déclaré les avocats qui défendent le cardinal Becciu, dans une note publiée après l’audience. Ils ont accusé le promoteur de justice de « fabriquer un récit médiatique fort mais concrètement dépourvu de toute logique et, surtout, de preuves pour le démontrer ». « J’espère que toutes ces souffrances prendront bientôt fin », a déclaré le cardinal dans la note. (cath.ch/imedia/ic/mp)

Le cardinal Becciu se défend, entre le silence du Saint-Siège et la frénésie de la presse italienne | © Claude Truong-Ngoc/Wikimedia Commons
26 juillet 2023 | 16:58
par I.MEDIA
Temps de lecture : env. 6  min.
Partagez!