A l'issue de la seconde session de leur Chapitre général, tenue du 22 octobre au 1er novembre 2019, les Frères de Saint-Jean ont formellement reconnu que leur fondateur, le Père Marie-Dominique Philippe, en raison des graves abus, de conscience, de pouvoir et sexuels commis, ne peut pas être un modèle de vie, ni une référence de leur communauté. Ils ont entamé un processus de refondation complète.
A travers de la diversité des avis, une convergence de fond s’est
dégagée autour des sujets fondamentaux du charisme de la communauté et du
rapport au fondateur. Dans une déclaration, élaborée et votée par les 50
membres du Chapitre, venus de divers pays et continents, les frères de
Saint-Jean affirment ne plus se référer au Père Marie-Dominique Philippe
"comme à une norme pour actualiser leur charisme aujourd’hui. Si le charisme
est une vie selon l’Esprit-Saint, le Père M.-D. Philippe, en raison des graves
abus qu’il a commis, ne peut pas être un modèle de cette vie", note encore
déclaration publiée le 5 novembre. Professeur de philosophie à l'Université
de Fribourg de 1945
à 1982, le Père Marie-Dominique Philippe a fondé les Frères de Saint-Jean, en
1975, à Fribourg.
Plus de photos ni de livres du Père Marie-Dominique Philippe
Très concrètement les Frères de Saint-Jean ont décidé de réviser
leur règle de vie et leurs constitutions, d’appeler au sens critique dans la
lecture des écrits de leur fondateur, de retirer de tous les couvents et lieux
publics ses photographies, et de revisiter tout leur patrimoine spirituel. Ses
livres ne seront plus mis en vente dans les couvents, et ses enseignements
audios ne seront plus diffusés à l’extérieur, en attendant qu’un discernement
soit fait.
Il s'agit de faire la distinction entre le fondateur historique et
le charisme de l’institut lui-même qui seul est discerné et approuvé par
l’Église, a indiqué Mgr José Rodriguez Carballo, secrétaire de la Congrégation
pour la vie consacrée, invité à ce chapitre.
Un système d’abus mis en place dès les origines
Les membres du chapitre ont également repris la question des abus,
en particulier l’accompagnement des victimes, mais aussi des auteurs d’abus, la
réparation due, et la poursuite du travail de recherche sur les causes. La
première session du chapitre, en mai 2019, avait permis de découvrir que 27
frères s'étaient rendu coupables d'abus. Des témoignages internes à la
communauté, illustrant notamment comment certains frères avaient pu reproduire
le modèle du fondateur déviant, ont provoqué un nouveau choc révélant un
système d’abus mis en place dès les origines.
"Nous avions connaissance de l’enseignement extérieur, la
doctrine publique, du Père Marie-Dominique Philippe, a expliqué à La Croix le prieur général, le Frère François-Xavier
Cazali. Mais à travers les témoignages des victimes, nous avons découvert un
deuxième niveau de discours choquant dont nous n’avions pas idée, qu’il
distillait dans le cadre de la direction spirituelle et qui a paralysé la
conscience et autorisé une auto-justification des abuseurs. Ils se sont crus
au-dessus de la morale commune. C’est quand on découvre les témoignages des
abus, et ce qu’ils révèlent de la doctrine cachée du Père Philippe, qu’on voit
apparaître les défauts de sa doctrine publique."
Décentralisation et réforme de la formation
Au-delà des abus directs, le mode de fonctionnement du Père
Marie-Dominique Philippe a eu aussi des incidences sur le gouvernement de la
congrégation organisé pour garder le 'père' au centre de toutes les décisions.
Le chapitre a ainsi travaillé sur une structure décentralisée, qui laissera
plus d'autonomie aux provinces régionales. La formation sera aussi réformée.
"On ne mesure pas encore toutes les conséquences de ce
chapitre fondateur. Pendant neuf ans, on a cherché à soigner le cancer à dose
homéopathique, aujourd’hui, c’est une amputation pour sauver le corps", note,
dans des propos rapportés par le journal La
Croix, le Père Barthélémy Port, curé de Sainte-Cécile à
Boulogne-Billancourt.
Si
la plupart des frères saluent le courage du chapitre, d’autres ne manqueront
pas d’être profondément déstabilisés, admet le Frère Cazali. "Nous avons
un travail à faire pour permettre à toute la communauté d’entrer dans ce
mouvement." La déclaration précise que "quand les conditions seront
réunies", une célébration liturgique de demande de pardon à l’égard des
victimes sera organisée en concertation avec celles-ci.
Ce chapitre des Frères de Saint-Jean aura probablement des
répercussions plus vastes. Les dominicains notamment devraient s’expliquer sur
la manière dont ils ont laissé les deux frères Philippe, malgré leurs
condamnations, fonder les deux communautés de l’Arche et de Saint-Jean.
(cath.ch/com/cx/mp)
Une sinistre affaire de famille
Une nouvelle page des révélations sur les abus du Père Marie-Dominique Philippe (1912-2006) s'est ouverte lors de ce chapitre. L'accès aux archives des dominicains a révélé qu’en 1957, le Saint-Siège avait infligé des sanctions au religieux dominicain: interdiction de confesser, de diriger spirituellement des religieuses, de séjourner et de prêcher dans des monastères et d’enseigner la spiritualité. Ces sanctions ont duré deux ans.
Le Père Marie-Dominique avait été jugé gravement complice des agissements de son frère aîné. Le Père Thomas Philippe (1905-1993), inspirateur de l’Arche de Jean Vanier, avait été condamné en 1956 par le Saint-Office à ne plus avoir aucun ministère sacerdotal, car il avait entraîné des femmes vers des moments d’intimité sexuelle par des justifications mystiques et théologiques, allant parfois jusqu’à fausser leur conscience.
Ont été également reconnus comme ayant une responsabilité dans les agissements du P. Thomas Philippe, sa sœur, Mère Cécile Philippe, prieure du monastère dominicain de Bouvines, et son oncle, lui aussi dominicain, le Père Pierre-Thomas Dehau. Mère Cécile a été déposée de sa charge de prieure. Le Père Dehau, eu égard à son âge et à sa maladie, n’a reçu qu’une monition canonique. Il est mort peu de temps après.
Pour mieux comprendre ce péché des origines, la communauté mettra en place une commission interdisciplinaire, qui travaillera à la fois sur les plans historique, théologique et psychologique.
"Supprimer la communauté serait une solution trop simple"
La théologienne Sœur Noëlle Hausman participait au chapitre général des frères de Saint-Jean. Interrogée par La Croix, elle rappelle que la fidélité est due d'abord à l'appel de Dieu et pas à un fondateur.
"Si telle personne, ou tel groupe de personnes, dévie, Dieu ne reprend pas ses dons, explique Sœur Noëlle Hausman.Ils sont là mais ils n’ont pas été honorés. Le charisme est transmis, c’est à la génération qui le reçoit de le faire croître nouvellement.
Pour la religieuse, supprimer la communauté "aurait été la solution simple, mais elle n’était pas en accord avec la vitalité qui continue à se manifester chez un certain nombre. Le plus étonnant, pour moi, c’est que les Frères ou les Sœurs soient encore là. On ne peut faire comme si ce n’était pas."
Selon elle, il 'agira aussi de s'interroger du côté des autorités de l'Eglise en France. "Beaucoup de garde-fous n’ont pas fonctionné. Évêques et familles religieuses alentour peuvent s’interroger eux aussi." (cath.ch/cx/mp)