«Le témoignage chrétien sur la vérité est important, aux États-Unis et ailleurs»
Attaques contre la science, l’éducation, interdiction de livres, fake news… l’Amérique de Trump interroge notre lien, aussi en tant que chrétien, au savoir et à la vérité. Jacques Arnould apporte son regard de théologien et de scientifique sur la question.
Le gouvernement de Donald Trump a poursuivi ces dernières semaines des coupes drastiques dans les institutions financées par l’État fédéral. Les victimes récentes sont le domaine de l’éducation et des sciences, notamment les universités, qui ont dû mettre fin à de nombreux programmes de recherche. Le président soutient en outre ouvertement des organisations actives dans l’interdiction de certains livres dans les écoles et bibliothèques publiques. cath.ch a recueilli les réflexions à ce sujet de l’historien des sciences et théologien catholique français Jacques Arnould.
Quelle perception avez-vous des attaques actuelles contre les secteurs de la connaissance aux États-Unis?
Jacques Arnould: Je voudrais tout d’abord remarquer qu’il n’y a rien de vraiment nouveau. La croisade menée par certaines organisations contre les livres, notamment, existe depuis bien avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, elle s’inscrit dans la sociologie américaine. Le fédéralisme, entre autres permet à de tels courants idéologiques limités d’avoir localement une grande influence. C’est un peu difficile à comprendre pour des Européens, et surtout des Français, qui sont habitués à des systèmes souvent très centralisés.
Je l’ai constaté notamment en étudiant le phénomène du créationnisme aux États-Unis. Ce mouvement, qui tient aujourd’hui encore une place importante dans la société, est apparu déjà à la fin du 19e siècle.
Les États-Unis apparaissent pourtant dans l’imaginaire collectif comme un bastion de la science et du savoir…
Ce pays a toujours eu un rapport ambigu à la science. Elle a été mise en cause dès la fin de la guerre de Sécession par des mouvements chrétiens extrémistes qui la voyaient comme une menace pour les convictions religieuses. Elle a cependant été valorisée, voire vénérée, lorsque la priorité était de vaincre l’ennemi, en particulier pendant la Guerre froide.
«C’est grâce à la démarche scientifique que nous pouvons vivre dans un monde avec des soins médicaux efficaces, une technologie qui nous permet de voyager, de communiquer»
Avec la nouvelle administration Trump, nous constatons un retour d’une forme de mépris envers la recherche scientifique. Des certitudes telles que le changement climatique sont niées parce qu’elles ne rentrent pas dans la conception du monde défendue par Donald Trump et ses partisans. C’est inquiétant au moment où nous aurions besoin de nous battre avec tous nos moyens, notamment scientifiques, contre cette menace.
Mais la science ne peut-elle pas avoir de mauvais côtés? La tentation de l’omnipotence, la politisation…?
Bien sûr, la science est loin d’être parfaite. Elle a beaucoup de défauts, elle a pu être arrogante, instrumentalisée, absolutiste… Mais au-delà, il y a un état d’esprit scientifique qui est fondamentalement celui de l’écoute, du débat, de la raison, de la confrontation des idées. Aucun article n’est publié dans une revue scientifique reconnue sans que celui-ci n’ait été examiné à la virgule près par les pairs.
L’esprit critique est à la base de la démarche scientifique. Il faut se souvenir que c’est grâce à cela que nous pouvons vivre dans un monde avec des soins médicaux efficaces, une technologie qui nous permet de voyager, de communiquer. Il est inquiétant de constater que, également dans certains milieux en Europe, cet esprit scientifique est mis en cause, critiqué, écarté.
Comment expliquez-vous de telles réactions de rejet de la connaissance?
Dans mes évaluations, j’essaye toujours d’être le plus objectif possible. Je crois que la société a un fonctionnement pendulaire. Quand une revendication va trop loin dans un sens, nous pouvons observer ensuite un mouvement opposé, de réaction, tout aussi violent dans le sens opposé. Pensons au courant «wokiste» et à l’opposition naissante et excessive aux États-Unis, comme si les gens avaient maintenant envie de voir et d’entendre autre chose.
«Nous devons nous interroger, en Europe, sur nos propres capacités à communiquer sereinement»
Je dis cela sans du tout justifier les actions préoccupantes des pouvoirs populistes en place. Cette polarisation et cet extrémisme des réactions sont évidemment regrettables, car nous aurions aujourd’hui besoin de voies, non pas consensuelles, mais plus objectives, qui fassent la part des choses entre les divers courants qui composent notre société et notre humanité.
N’y a-t-il pas aujourd’hui une attaque contre les «plateformes» qui nous permettent d’échanger, de communiquer de façon saine?
Certains vous diront que les plateformes en question ont été utilisées pour diffuser des idées qu’ils considèrent comme dangereuses. Il est donc difficile de dire qui est dans l’instrumentalisation et qui ne l’est pas. Objectivement, le système Trump est caractérisé par un manque flagrant de courtoisie, d’élégance, d’écoute, de dialogue, de bienveillance, et par une violence verbale permanente. Des attitudes auxquelles nous ne sommes plus habitués.
Mais, au regard de cela, nous devons nous interroger, en Europe, sur nos propres capacités à communiquer sereinement. Amenons un peu de modestie et reconnaissons la poutre dans notre œil, avant de prétendre enlever la paille dans l’œil de nos voisins.
Pour en revenir à l’interdiction des livres, que pensez-vous de l’interdiction, dans certains endroits aux États-Unis, d’ouvrages tels que le Journal d’Anne Franck, sous le prétexte de passages jugés «érotiques», ou de 1984, de George Orwell?
De manière générale, il est normal que les institutions publiques appliquent des règles et des limites concernant les publications qu’ils proposent. Il n’est certainement pas tolérable d’accepter des propos, des images, qui attentent à la dignité des personnes, qui peuvent blesser ou choquer les plus petits et les plus faibles, notamment les enfants. Dans ce domaine aussi, il y a peut-être eu un retour de bâton face à un étalage de plus en plus poussé dans notre société de contenus indécents.
«Dans la tradition chrétienne, la vérité possède un nom»
Au-delà, l’interdiction d’un livre tel que le Journal d’Anne Franck, qui est le témoignage véridique d’une jeune fille qui découvre, dans des conditions dramatiques, la vie et la sexualité, est une idiotie. Un tel livre permet certainement aux jeunes de comprendre cet épisode historique de l’Holocauste, que nous risquons toujours d’oublier, et de grandir dans leur maturité humaine.
Pour 1984, il ne s’agit pas d’un sursaut de pudibonderie. Je ne peux que m’interroger sur les motifs d’interdire ce livre. Dénoncerait-il avec trop de justesse le monde que les hommes politiques sont en train de nous préparer?
Toutes ces actions posent la question de la place de la vérité dans notre société. Que signifie cette notion pour un chrétien?
Dans la tradition chrétienne, la vérité possède un nom. Jésus a dit: «Je suis le chemin, la vérité et la vie.» La vérité ne peut donc se représenter que par cette référence transcendante. Et, par voie de conséquence, personne ne peut prétendre posséder la vérité.
Remarquez que l’Évangile ne mentionne pas la vérité toute seule, mais associée au «chemin» et à la «vie». Autrement dit, il associe à la vérité une dimension dynamique, évolutive, adaptative. La vérité ne tombe pas du ciel comme un monolithe qu’il faudrait adorer, conserver. La vérité, ou du moins l’appréhension que nous en avons, évolue constamment: elle peut nous surprendre.
«Si une vérité crée encore plus de trouble en soi et autour de soi, nous devons nous demander si elle est opportune»
Je voudrais ajouter que la vérité ne doit pas être séparée de la charité, de l’amour. La vérité sans amour peut tuer, et l’amour sans vérité, du type ‘tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil’, étouffe. Seule l’articulation des deux nous permet d’être véritablement humains, respectueux de l’humain autant que de la vérité.
Une sagesse que les chrétiens peuvent apporter au monde actuel?
Il faut tout d’abord admettre que les chrétiens ne sont pas et n’ont jamais été exemplaires en matière de vérité. Sans parler du déni de la science dans les siècles passés, les affaires actuels d’abus sexuel ont mis au jour une profonde culture du secret et du mensonge dans l’Église catholique.
Malgré cela, il y a certainement une responsabilité chrétienne à porter quant à la vérité, aux États-Unis et ailleurs. Une responsabilité qui se réfère fondamentalement à l’Évangile, si elle est humble, et si nous l’appliquons tout d’abord à nous-mêmes.
La vérité «chrétienne» peut-elle accepter celle de l’autre?
En tant que chrétien, je ne pourrai jamais prétendre posséder LA vérité, car elle possède, comme je l’ai dit, une dimension transcendante. Notre attitude première doit être le respect. Comment puis-je écouter la vérité de l’autre sans être obligé de l’accepter intégralement et sans me laisser blesser ni attaquer par elle? Nous voyons que l’attention au fond, à la forme, à l’état d’esprit, est essentielle.
Cela est bien éloigné des débats politiques actuels…
Nous avons tendance à nous imposer par la violence verbale, et même parfois au nom de l’égalité. Mais il s’agit d’une prétendue égalité, basée souvent sur ‘moi’ et sur l’idée que j’ai de moi-même et que je veux imposer à l’autre. En fait, c’est le contraire de l’égalité.
L’un des critères de justesse d’une décision est la paix de l’esprit. Si une vérité crée encore plus de trouble en soi et autour de soi, nous devons nous demander si elle est opportune. Or cet aspect d’apaisement semble effectivement très éloigné des actes et des paroles de l’administration américaine actuelle…. et de bien des échanges et propos en Europe! (cath.ch/rz)
Jacques Arnould est né en 1961 à Metz. Ingénieur agronome, docteur en histoire des sciences et docteur en théologie, il s’intéresse aux relations entre sciences, cultures et religions, avec un intérêt particulier pour deux thèmes: celui du vivant et de son évolution, celui de l’espace et de sa conquête.
Entré en 1986, dans l’ordre dominicain, où il est ordonné prêtre, il quitte la vie religieuse en 2011 pour des raisons affectives.
Expert en éthique au Centre National d’Études Spatiales (CNES), il est l’auteur de nombreux ouvrages. Ses dernières publications sont: Dieu n’a pas besoin de «preuves» (Éditions Albin Michel, 2023); En vérité (Éditions Desclée de Brouwer, 2024); Des colonies dans l’espace. L’ultime utopie? (Éditions Odile Jacob, 2024); Camille Flammarion, le pèlerin des étoiles (Éditions du Cerf, 2025). RZ