Le pape François a livré un plaidoyer pour une université qui promeut « la passion pour la recherche de la vérité au service du progrès humain », à l’occasion d’un discours à l’Université catholique de Leuven, le 24 septembre 2024. Devant un parterre d’universitaires réunis pour les 600 ans de l’institution, il a mis en garde contre le relativisme, signe d’une « fatigue de l’esprit », et le « rationalisme sans âme ».
Hugues Lefèvre, à Leuven, I.MEDIA
Dans le Grand hall des Promotions de l’université catholique de Leuven, le pape François a retrouvé un public d’universitaires flamands honorés de recevoir chez eux un chef de l’Église catholique, mais désireux d’entendre de sa part des réponses sur des sujets sensibles. Sous le regard des évêques protecteurs de cette institution pluriséculaire représentés sur de grands tableaux, le pontife argentin a été accueilli par un discours particulièrement vif du recteur, Luc Sels, qui a tenu à positionner son institution comme un « partenaire critique ».
À ce titre, a-t-il affirmé, son université « défie la communauté catholique » quand elle le juge nécessaire tout en étant « enracinée dans les valeurs et l’inspiration chrétienne ». En exemple, il a cité le soutien apporté aux réfugiés qui peuvent venir étudier ici, à une trentaine de kilomètres de Bruxelles.
Dans son propos, Luc Sels a multiplié les critiques contre une Église qui donne « trop souvent des réponses universelles ‘une fois pour toutes’ ». Il a dénoncé le scandale et le traitement des abus par l’Église qui « affaiblissent l’autorité morale avec laquelle l’Église peut s’exprimer », reprenant ainsi une thématique déjà abordée plus tôt dans la journée, au Château de Laeken. Aux discours du roi des Belges et du Premier ministre qui avaient tous deux évoqué le sujet, le chef de l’Église catholique avait répondu que l’Église devait « avoir honte des abus et demander pardon ».
Discours très critique du recteur de l'université
Sous les voûtes blanches du Grand Hall, le recteur vêtu de sa toge académique a encore déploré le «fossé énorme» entre les hommes et les femmes dans l’Église, et réclamé une «place de choix, y compris dans la prêtrise» pour ces dernières.
Il a aussi reproché à l’Église son traitement «rigide» de la question de la diversité des genres, demandant une « plus grande ouverture à l’égard de la communauté LGBTQ+ ». Il a cependant salué l’engagement des évêques flamands pour cette communauté, citant notamment l’organisation d’une « prière œcuménique […] lors de la Gay Pride d’Anvers ».
Au terme de sa longue intervention dotée d’une certaine tonalité militante, le recteur flamand, chaleureusement applaudi par l’assistance belge et plus “poliment” par la délégation du Vatican, a finalement salué l’organisation du Synode sur la synodalité, ce processus lancé par le pape François en 2021 censé rendre l’Église plus inclusive et participative. Le recteur y a vu une ouverture pour la « diversité » et s’est félicité du soutien des évêques belges à cette perspective.
Ne pas renoncer à la vérité
En réponse, le pape n’est pas sorti de son discours bâti autour de la recherche de la vérité et sur le rôle de l’université. « Élargir les frontières et devenir un espace ouvert, pour l’homme et pour la société, est la grande mission de l’Université », a ainsi défini le pape.
À cette institution qui compte autour de 60.000 étudiants, le pape a mis en garde contre deux écueils qui entravent la recherche de vérité : le relativisme et le rationalisme.
Le pontife a décrit le premier phénomène comme une conséquence d’une « fatigue de l’esprit », la comparant au sentiment que ressentent les personnages des œuvres de Franz Kafka. Cette apathie, a-t-il expliqué, est une caractéristique de la culture actuelle, « marquée par le renoncement à la recherche de la vérité » et mène à une «pensée faible».
« La recherche de la vérité est pénible parce qu’elle nous oblige à sortir de nous-mêmes, à prendre des risques, à nous poser des questions », a indiqué le pape François. Au contraire, il a souligné l’aspect séduisant d’une « vie superficielle qui ne pose pas trop de questions » ou encore d’une « foi facile, légère, confortable ».
Chercher au-delà
Mais quand la société se décide à parler de vérité, elle tend à devenir une « culture technocratique » guidée par un « rationalisme sans âme », a regretté le pontife. « Lorsque l’on réduit l’homme seulement à la matière, lorsque la réalité est coincée dans les limites de ce qui est visible, lorsque la raison est uniquement une raison mathématique et “de laboratoire”, alors disparaît l’étonnement », a déclaré celui qui avait suivi des études de chimie avant d’embrasser la voie de la prêtrise.
Le pape François a souligné combien cet « émerveillement intérieur » était essentiel, car il poussait à « chercher au-delà », en se tournant vers les questions fondamentales du sens de la vie. Citant le théologien Romano Guardini, il a assuré que « malgré tous les progrès », on a « perdu la clé pour comprendre l’essence de l’homme », car ce dernier ne « peut être compris que d’en haut », c’est-à-dire dans son rapport à Dieu.
La limite de nos connaissances « doit toujours vous pousser en avant, vous aider à maintenir allumée la flamme de la recherche et à rester une fenêtre ouverte sur le monde d’aujourd’hui », a insisté le pontife.
Accueil des migrants
Il a aussi loué les efforts faits en Belgique pour accueillir les migrants, y voyant un signe concret de cette ouverture d’esprit. « Nous avons besoin de cela : une culture qui élargisse les frontières, qui ne soit pas “sectaire” – et vous n’êtes pas sectaires – et ne se prétende pas au-dessus des autres », a-t-il insisté.
Le pontife a terminé sa visite par une rencontre avec un petit groupe de migrants étudiants à Leuven, dont plusieurs de confession musulmane, prenant le temps de les écouter et d’échanger quelques paroles avec eux. Avant de quitter les lieux, il a écouté un chœur interpréter des chants polyphoniques – l’université avait pris soin de mettre en avant pendant cette visite la célèbre école franco-flamande, qui fut pionnière dans le domaine polyphonique au XVe siècle.
Avant de rentrer à la nonciature apostolique où il réside, le pape a effectué un tour en voiture sur le Grote Markt, la place centrale de Louvain, où étaient présentes environ 5.000 personnes qui avaient bravé la pluie. Le pape devait retrouver dans la soirée à Bruxelles une quinzaine de victimes d’abus sexuels commis par des membres du clergé. (cath.ch/imedia/hl/mp)