«J’ai parlé au pape comme s’il était mon agresseur», raconte Anne-Sophie, 44 ans, abusée par un prêtre à l’âge de 10 - 11 ans, à la sortie de la rencontre de deux heures que le pontife vient d’avoir avec les victimes belges.
Hugues Lefèvre, à Bruxelles, I.MEDIA
«Je me suis toujours tue. Quand j’ai eu envie de parler, mon agresseur était décédé [en 2015, Ndlr]», confie la femme. Devant le pape François, elle a raconté sa douleur. «Il n’en pouvait plus mais il continuait de m’écouter», témoigne-elle, avant d’ajouter: «à un moment, il m’a même dit que c’était suffisant».
Neuf ans après la mort de son bourreau, Anne-Sophie avait besoin de cet échange. Le pape “a pris mon témoignage, il l’a reçu. Pour permettre un pardon de substitution, il faut être travaillé par l’Esprit. J’ai vu que l’Esprit de Dieu était dans la pièce», ajoute celle qui porte au cou une croix en argent brillant sur le tissu de sa robe sombre.
«Aujourd’hui, tout commence», conclut-elle, bouleversée par la rencontre. La femme ne compte pas s’arrêter à cette rencontre mais désire œuvrer pour que l’Église universelle ouvre un mémorial pour toutes les victimes. «Lisieux serait un point exceptionnel», imagine celle qui a déjà pris contact avec l’évêque français du lieu. Elle ajoute: «Thérèse a prié toute sa vie pour les âmes, les prêtres […]. Elle a vécu la nuit de la foi. Beaucoup de victimes rencontrent cette nuit de la foi.»
“Je n’attendais rien, je m’en fous”
«Parle-nous François, parle-nous. N’est-ce pas ton devoir de pape?» Jean-Marc Turine, 78 ans, a lui été abusé par quatre jésuites à partir de l’année 1959. «Comment dire l’inconcevable, l’irréparable… Nous sommes en manque, François», a-t-il lancé au pontife, en demandant qu’il sorte de ses «tripes» des mots pour ces «milliers d’égarés, de révoltés dans le monde du fait de la pédocriminalité au sein de l’Église».
Jean-Marc Turine dit ne pas avoir obtenu de réponse ce soir. «Le fait qu’il nous dise: 'J’ai honte, je demande pardon, mon cœur saigne…’ Je m’en fous !». «Je n’attendais rien. J’ai quitté l’Église il y a 50 ans», explique encore cet homme venu à la nonciature «comme on assiste à un spectacle».
Pour se reconstruire, il a écrit un livre – Révérends Pères (éditions Esperluète, 2022) – dans lequel il raconte ses agressions répétées. Jean-Marc Turine a sombré dans l’alcool à l’âge de 18 ans, ne parvenant à s’en sortir qu’il y a deux ans. Il souhaiterait que l’Église prenne en charge le financement des coûts liés aux conséquences des agressions.
«Combien sont à l’hôpital psychiatrique? Combien sont devenus fous? Combien sont dans l’alcool, dans la drogue, les médicaments? Combien sont ceux qui n’arrivent pas à travailler?», interpelle-t-il, évaluant le montant de la prise en charge d’une personne abusée à un coût situé entre 350’000 et 500’000 euros.
Pas de prière avec le pape
«L’Église ne fait pas assez», souffle de son côté Christopher, lui aussi agressé par un prêtre dans sa jeunesse. Évoquant un récent dossier qui a mis quatre ans à aboutir, l’homme au visage creusé souffle qu’il a «vraiment eu l’impression qu’on tentait de mettre tout cela sous cloche».
Sa rencontre avec le pape est pour lui un «point de départ» salutaire. Le pape François a beaucoup écouté. Durant la rencontre, il semble que des noms d’évêques ou de prêtres belges peu enclins à faire la lumière sur certaines causes aient été évoqués.
«On a bien compris qu’il y avait une volonté de sa part. Quand on disait : 'Il y a telle et telle personne avec qui ça ne va pas…’ Avec le pape c’est : 'dehors, direct’ ». Le groupe de victimes aurait d’ailleurs pris rendez-vous avec le pontife argentin dans un an, histoire de faire le point.
Durant les échanges, le pape François a confié qu’il n’existait selon lui pas de prescription aux crimes perpétrés au sein de l’Église. Il a aussi expliqué qu’un évêque qui couvre un dysfonctionnement avait la même responsabilité qu’un prêtre auteur d’abus.
Vendredi soir, dans la nonciature apostolique de Bruxelles, il n’y a pas eu de prière. Mais certaines victimes ont tenu à signifier au successeur de Pierre leur désir d’aider l’Église dans sa conversion. «J’ai dit que je souhaitais prier pour l’Église», confie ainsi Christopher, reprenant devant le pape une parole du Notre Père. «Ne laisse pas l’Église entrer en tentation, de minimiser, de temporiser ou de mettre un couvercle là-dessus. Délivre-la du mal, c’est à dire de l’hypocrisie et du mensonge.» (cath.ch/imedia/hl/mp)