Immeuble de Londres: le Saint-Siège perd près de 189 millions d’euros
Dans l’affaire dite ›de l’immeuble de Londres’, le Saint-Siège aurait subi une perte comprise entre 139 et 189 millions d’euros. La 63ème audience du procès de cette affaire, tenue au Vatican le 19 juillet 2023, a été l’occasion pour le promoteur de justice, Alessandro Diddi, de poursuivre son réquisitoire, en revenant notamment sur l’acquisition de l’immeuble du 60, Sloane Avenue.
Le promoteur de justice a estimé que cette opération a entraîné de grosses pertes pour la secrétairerie d’État. Il a notamment pointé la responsabilité du cardinal Angelo Becciu – qui fut substitut de la secrétairerie d’État de 2011 à 2018, avant d’intégrer le Sacré Collège -, de l’homme d’affaires Raffaele Mincione, du banquier Enrico Crasso et de l’official de la secrétairerie d’État Fabrizio Tirabassi.
L’origine de l’investissement
Le promoteur de justice a expliqué que l’affaire a commencé en octobre 2012, lorsque Mgr Angelo Becciu, en tant que substitut, a proposé à la secrétairerie d’État d’envisager un investissement dans des structures pétrolières en Angola. Elles étaient détenues par un homme d’affaires que le prélat connaissait depuis l’époque où il avait été nonce apostolique dans ce pays. Selon l’accusation, cette demande d’examen d’un investissement «spéculatif» était «particulière», car le Vatican n’avait jusqu’alors investi que dans des projets «conservateurs» à faible risque financier.
Enrico Crasso, ancien banquier chez Crédit Suisse chargé de la gestion du patrimoine de la secrétairerie d’État, aurait alors contacté l’homme d’affaires Raffaele Mincione pour qu’il puisse évaluer cette opération. Selon le promoteur de justice, Enrico Crasso et Raffaele Mincione se connaissaient déjà et travaillaient ensemble pour faire parvenir les sommes nécessaires pour cette opération dans le fonds Athena GOF, appartenant à ce dernier. Alessandro Diddi a souligné que le fonds a été créé en 2013 avant que l’évaluation de l’investissement, confiée à Raffaele Mincione, ne soit achevée. Le promoteur a aussi affirmé que Mgr Becciu aurait été au courant de tout.
Violation des normes du droit canon et de la Constitution apostolique Pastor Bonus
La secrétairerie d’État a placé 200 millions d’euros dans le fonds Athena, qui a ensuite été utilisé pour acquérir l’immeuble du 60, Sloane Avenue, en 2014, une fois que le projet angolais eût été définitivement abandonné. Ces 200 millions ont été levés à travers une structure financière complexe appelée ›crédit lombard’, dont le promoteur de justice affirme qu’elle constitue une violation des normes du droit canon et de la Constitution apostolique Pastor Bonus alors en vigueur. La secrétairerie d’État a ensuite confié la gestion de l’investissement de l’immeuble de Londres à Raffaele Mincione.
«Toute cette opération a été conçue, convenue et écrite à six mains: Enrico Crasso d’un côté, la secrétairerie d’État de l’autre, et Raffaele Mincione». a expliqué le promoteur de justice. Il estime que ces faits sont à la base de l’accusation de détournement de fonds à l’encontre des deux personnages précédemment cités, ainsi que du cardinal Angelo Becciu et de l’official de la secrétairerie d’État Fabrizio Tirabassi.
Le promoteur de justice a vivement blâmé le cardinal Angelo Becciu, affirmant que les preuves montrent qu’il aurait été au courant des investissements financiers réalisés par la secrétairerie d’État entre 2012 et 2018, malgré les dénégations du prélat. Alessandro Diddi l’a décrit comme le «protagoniste de cette situation», dénonçant l’achat de l’immeuble de Londres comme «son opération».
Manque de «transparence» de la secrétairerie d’Etat
Il a critiqué le manque de «transparence» dont la secrétairerie d’Etat aurait fait preuve durant son mandat de substitut, mentionnant notamment sa réticence à fournir des informations au secrétariat pour l’Economie. Il aussi dénoncé le fait qu’il n’aurait pas eu l’autorisation du cardinal secrétaire d’Etat Pietro Parolin pour effectuer certains actes financiers, et les relations étroites du cardinal avec certains journalistes qui auraient conduit à une «campagne de presse contre le bureau du promoteur de justice».
Le cardinal Becciu sur la sellette
Le promoteur a souligné en particulier que le cardinal Becciu, devenu entretemps préfet de la congrégation pour les Causes des saints et donc théoriquement détaché de ce dossier, aurait encouragé au moins une proposition d’achat de l’immeuble du 60, Sloane Avenue, en 2020, parvenue à la secrétairerie d’État alors que les enquêtes pour ce procès étaient déjà en cours. «C’est de ses mains que tout a commencé et c’est de ses mains qu’il fallait continuer. La seule façon de donner de la crédibilité à ces bêtises était de montrer qu’ils avaient fait une bonne affaire et de trouver quelqu’un de prêt à s’en occuper», a expliqué le promoteur.
Les avocats du cardinal Becciu ont publié une déclaration après l’audience dénonçant le «manque total de linéarité de l’accusation» et le «lynchage médiatique» dont leur client serait l’objet.
Les «valeurs stratosphériques» de l’immeuble au fil des ans
Le promoteur de justice s’est également concentré sur la gestion par Raffaele Mincione de l’immeuble du 60, Sloane Avenue. Alessandro Diddi s’est en particulier concentré sur les différentes évaluations effectuées par des sociétés professionnelles entre 2014 et 2018 pour démontrer que Raffaele Mincione avait «gonflé» la valeur de l’immeuble pour la secrétairerie d’Etat, constituant ainsi le délit de fraude.
Le promoteur de justice a souligné que la secrétairerie d’Etat avait acquis l’immeuble de Londres pour 230 millions de livres sterling en juin 2014, avec la promesse qu’il pourrait atteindre une valeur comprise entre 482 et 504 millions après les développements proposés. Alessandro Diddi a expliqué que ces valeurs auraient été gonflées par une «manipulation des revenus et des intérêts» et que l’immeuble avait été évalué à seulement 190 millions de livres en 2012 et à 170 millions en 2013.
En outre, en 2018, lorsque la secrétairerie d’État a transféré la gestion de l’immeuble de Raffaele Mincione au courtier Gianluigi Torzi, l’immeuble a été évalué à la «valeur stratosphérique» de 275 millions de livres. Le promoteur a estimé qu’Enrico Crasso et Fabrizio Tirabassi auraient été au courant de cette surévaluation et travaillaient avec Raffaele Mincione et Gianluigi Torzi.
La corruption de Fabrizio Tirabassi, Enrico Crasso et Raffaele Mincione
A la fin de l’audience du 19 juillet 2023, le promoteur de justice s’est également exprimé sur les accusations de corruption à l’encontre de Fabrizio Tirabassi, Enrico Crasso et Raffaele Mincione.
Pour le promoteur de justice, la corruption de Fabrizio Tirabassi est évidente en ce qui concerne des rétrocessions d’un montant de 1,3 million d’euros qu’il a reçues de la banque UBS entre 2004 et 2009. Citant les témoignages des deux anciens supérieurs de ce dernier, les cardinaux Fernando Filoni et Leonardo Sandri – prédécesseurs du cardinal Becciu en tant que substituts -, Alessandro Diddi a souligné que Fabrizio Tirabassi aurait commis une violation en conservant ces fonds. Il a également cité comme autre exemple de corruption l’important «patrimoine» numismatique de pièces et de médailles trouvé dans la maison familiale de Fabrizio Tirabassi, pour lequel le promoteur n’a identifié «aucune justification».
Le promoteur a également cité les chefs d’accusation de corruption contre Enrico Crasso et Raffaele Mincione, pour des sommes d’argent qu’ils se seraient transmis par l’intermédiaire d’une société nommée Aspigam International, basée dans les Émirats arabes unis.
Le promoteur poursuivra son réquisitoire lors de l’audience du 20 juillet 2023, au cours de laquelle il évoquera la gestion de l’immeuble de Londres par Gianluigi Torzi, sa tentative d’extorsion présumée de la secrétairerie d’Etat, et des questions concernant les responsables de l’Autorité d’information financière (AIF) du Vatican. (cath.ch/imedia/ic/be)