Immeuble de Londres: le promoteur général entame son grand réquisitoire
«Nous sommes arrivés au terme de ce processus compliqué, long et articulé». C’est par ces mots que le promoteur de justice du Vatican, Alessandro Diddi, a commencé son réquisitoire lors de la 62ème audience du procès de l’affaire dite ›de l’immeuble de Londres’, le 18 juillet 2023.
Le promoteur de justice a, lors de cette première journée, posé les bases de son réquisitoire, prévu pour durer au moins cinq audiences, en se concentrant notamment sur les personnes et les fonds impliqués dans l’affaire qui a conduit à ce procès, qui a débuté en juillet 2021.
Le promoteur de justice s’est d’abord félicité de l’issue de ce procès à rallonge qui a été, selon lui, un test de « la capacité du système judiciaire du Vatican ». « Le système de l’accusation a tenu », a-t-il constaté, estimant que sur le plan factuel, ce procès « nous a donné raison, et nous a donné la preuve que nous n’avons pas agi selon un théorème ». Il a aussi évoqué les longs mois d’auditions des témoins – 60 ont été auditionnés –, confessant que « l’on n’aurait jamais imaginé parvenir à reconstruire ce scénario ».
Procès à des personnes et pas à la Secrétairerie d’État
Durant plus de deux heures, Alessandro Diddi a tenu à apporter quelques clarifications, précisant d’abord que le Bureau du promoteur de justice n’avait jamais souhaité intenter un procès à la Secrétairerie d’État. En revanche, les enquêtes ont fait la lumière sur ce qui avait pu être auparavant comparé à un « jardin interdit » de la Secrétairerie d’État, a estimé le magistrat.
Il s’est agi d’un procès « à des personnes », a-t-il insisté, laissant entendre que d’après ses conclusions, certains secteurs et certains employés n’avaient « pas compris ce qu’est le service de l’Église ». En outre, les délits concernés par ce procès sont tous « contre l’administration publique », a-t-il ajouté.
Précisions sur le cardinal Becciu et Mgr Perlasca
Quant au cardinal Angelo Becciu, ancien substitut de la Secrétairerie d’État dont la présence parmi les accusés a largement contribué à médiatiser ce procès, il n’était pas « une cible de l’enquête », a assuré Alessandro Diddi. Celui qui s’est vu retirer ses prérogatives de cardinal électeur par le pape François en septembre 2020, a cherché lui-même à « s’immiscer dans l’enquête », a affirmé le magistrat. En étudiant la messagerie de Mgr Perlasca, les enquêteurs ont vu un « particulier intérêt » du cardinal dans le déroulement de l’affaire. Il aurait essayé ainsi d’ « activer des campagnes de presse contre les magistrats qui enquêtaient ».
Le promoteur de Justice a également évoqué une autre figure importante de l’affaire : Mgr Alberto Perlasca, apparu au long des audiences comme un témoin clé du procès. Le prélat italien, qui fut le chef du bureau administratif de la Secrétairerie d’État, n’est ni « un super témoin » ni un « super repenti » du procès, a asséné le promoteur. Et de concéder que les témoignages l’avaient décrit comme une personne « fragile », « manipulée ou manipulable ».
Alessandro Diddi a estimé par ailleurs que les témoignages mouvementés de deux femmes qui auraient tenté d’influencer Mgr Perlasca, Francesca Immacolata Chaouqui et Genoveffa Ciferri Putignani – qui ont défrayé la chronique en janvier dernier –, n’avaient pas influé sur la vision des faits dans leur ensemble.
Des fonds de diverses provenances
Le promoteur est aussi revenu sur la question du Denier de Saint Pierre, fonds de donations destinées aux œuvres caritatives de l’Église et au soutien de la Curie. Dans les accusations initiales au début du procès, le promoteur de justice avait avancé que les investissements douteux de la Secrétairerie d’État avaient puisé dans ce fonds.
Cependant, a-t-il précisé durant cette nouvelle audience, l’argent du Denier n’étant pas suffisant pour ces investissements, une grande partie des fonds que l’Institut pour les œuvres de religion – la banque privée du Vatican – alloue chaque année à la Secrétairerie d’État a également été utilisée. Ces fonds de l’IOR donnés à la Secrétairerie d’État s’élèvent au total à 700 millions d’euros pour la période 2004-2020.
Des investissements en violation du droit canonique
Le promoteur de Justice a jugé qu’il y avait eu « une grave violation » dans la gestion des fonds de toute cette affaire. Les biens temporels de l’Église, a-t-il rappelé, ont en effet pour fins la promotion du culte divin, la subsistance du clergé et les œuvres de charité.
L’utilisation de ces biens à des fins « hautement spéculatives », constitue une violation des normes du Droit canon et de la constitution apostolique Pastor Bonus, en vigueur à l’époque, qui régulent l’utilisation des biens matériels de l’Église, a poursuivi Alessandro Diddi.
Pour donner un exemple de cet abus dans l’usage de l’argent de l’Église, le promoteur de justice est remonté à la période précédent l’achat de l’immeuble du 60 Sloane Avenue à Londres. En 2013, la Secrétairerie d’État, avec l’aide de Raffaele Mincione et Enrico Crasso, aurait monté une structure financière complexe appelée ›credit lombard’, pour investir dans des installations pétrolières en Angola, par l’intermédiaire du Credit Suisse et d’UBS.
Mais l’établissement UBS s’est opposé à ce projet, estimant dans une lettre que le profil de l’investisseur n’était pas adapté et que ce type d’opération présentait trop de risques. « Ce ne sont pas des hommes d’Église qui nous ont dit que certaines choses ne pouvaient pas être faites », s’est emporté le promoteur de la justice, affirmant que la Secrétairerie d’État aurait « menacé » UBS avant d’obtenir finalement ce ›credit lombard’. Le projet en Angola a ensuite été abandonné et les fonds obtenus ont été utilisés pour investir dans l’immeuble du 60 Sloane Avenue.
Le promoteur de justice a également rappelé qu’à cette époque, feu le cardinal George Pell, préfet du secrétariat pour l’économie, avait demandé des informations sur cette transaction, que la Secrétairerie d’État s’était refusée à lui fournir.
Le promoteur poursuivra son réquisitoire pendant l’audience du 19 juillet, abordant l’investissement dans l’immeuble du 60 Sloane Avenue. L’audience du 20 juillet devrait être consacrée aux accusations portées contre les anciens président et directeur de l’Autorité d’information financière (AIF). (cath.ch/imedia/ic/ak/mp)