Le 23 décembre 1989, le Père Gabriel Maire, en service dans le diocèse de Vitoria, au Brésil, était assassiné dans des circonstances mystérieuses. Trente ans après ce drame, une délégation s’est rendue au Brésil pour rendre hommage à la mémoire de ce prêtre français, défenseur acharné des droits de l’homme et engagé au côté des plus pauvres.
Né dans le Jura français en 1936, Gabriel Maire a été ordonné prêtre
pour le diocèse de Saint Claude, où il a exercé son ministère durant dix-sept
ans. Suite à une rencontre avec Mgr Helder Camara, alors évêque de Recife au
Brésil et chantre d’une Église au côté des plus démunis, le Père Gabriel part
au Brésil en 1980. Il veut y aider les plus pauvres à retrouver leur dignité et
à devenir responsables de leur vie.
Engagement religieux et politique
"Son départ dans ce pays était le fruit de deux enracinements", rappelle Elisabeth Lamy, membre de l’association "Les amis de Gabriel Maire", qui a fait le voyage jusqu’au Brésil. L’un dans sa foi vivante en Jésus Christ, et l’autre dans son engagement politique à travers le "Mouvement populaire des citoyens du monde", qu’il avait créé.
Durant neuf ans, le prêtre fidei donum ('prêté' au nom de la foi par un
autre diocèse) travaille sans relâche au sein des favelas (bidonvilles). Mais
son investissement pour la justice sociale dérange les potentats locaux et il est
menacé de mort à plusieurs reprises.
Il est assassiné le 23 décembre 1989, à Vitoria, au volant de son
véhicule. Un homicide présenté comme un crime crapuleux par les autorités, mais
comme un "meurtre politique" par plusieurs membres de l’Église, accablés
mais pas surpris par cette fin tragique.
Prêtre et militant des droits de l’homme
Car le religieux assumait son engagement pour le respect des droits humains. "Le fait que je sois à la fois prêtre et militant d’un mouvement de défense des droits humains pose question à certains, écrivait-il déjà en octobre 1977. Pour moi, c’est une bonne chose, dans la mesure où j’essaie de rester fidèle à cette ligne de conduite de ne jamais imposer mes idées aux autres, mais d’aider ceux-ci à réfléchir, à devenir des hommes libres et responsables. Telle est, en conscience, ma mission de prêtre".
Trente ans plus tard, l’héritage du "Père Gaby", comme il est
appelé au Brésil, est bien vivant. Les sept personnes qui ont participé au
voyage ont d’ailleurs pu s’en rendre compte à travers les différentes
cérémonies et hommages organisés pour le curé jurassien par différentes entités
locales, qu’elles soient religieuses, politiques ou associatives. En
particulier les membres de la pastorale ouvrière, et de la pastorale des jeunes
du diocèse.
Hommage à l’Assemblée
La première date marquante de ces commémorations a été le 10
décembre 2019, lors de la remise de la "Comenda Padre Gabriel",
un prix créé par la municipalité et décerné localement à des associations ou
personnes travaillant à la défense des droits de l’homme. "Nous avons été
impressionnés par la diversité des lauréats et le travail accompli dans le
domaine des droits de l’homme par des mouvements locaux", s'enthousiasme
Elisabeth Lamy.
Le deuxième moment fort a eu lieu le 17 décembre, dans l’enceinte de
l’Assemblée législative de Vitoria. À l’initiative d’une députée du Parti des travailleurs
(PT), qui a connu le religieux, une session solennelle a été célébrée pour
rappeler l’action menée par le Père Gabriel. À cet hommage
"politique", ont succédé trois dates plus religieuses, à travers un
triduum dans les paroisses où a officié le prêtre jurassien.
Des croix plantées dans la nuit
"Le 21 décembre, l’ensemble des personnes que nous avons rencontrées se sont retrouvées dans l’église où le prêtre a célébré son dernier mariage, le jour même de son assassinat, poursuit Elisabeth Lamy. Nous avons entendu des témoignages de personnes qui ont connu le prêtre français. Le lendemain, nous nous sommes retrouvés sur le lieu où sa voiture a été interceptée". Cette deuxième journée a aussi permis de rendre hommage à tous les défenseurs des droits humains morts pour avoir dénoncé les exactions et des violences commises par les forces de sécurité de l’époque.
"Nous avons planté des croix dans la nuit, dans un lieu qui avait
un peu des allures de terrain vague. On ne voyait pas grand-chose, mais c’était
bouleversant de rappeler la mort du Père Gabriel, en lien avec la mort du
Christ". Le 23 décembre, enfin, un dernier hommage a été organisé sur le
lieu où sa voiture a été retrouvée. "Ça a été plutôt une célébration de
résurrection, a souligné la membre de l’association. Le Père Gaby
est toujours vivant ici, comme le Christ".
Le poids du climat politique actuel
Lors des commémorations, les membres de l’association assurent avoir
ressenti le poids du climat politique actuel. Pendant la messe, le Père Bernard
Colomb, qui a vécu avec le Père Gabriel Maire à Vitoria au début des années
1980, a lu une lettre que ce dernier lui avait adressé le 24 décembre 1985 et
dans laquelle le religieux s’interrogeait sur le sens du mot "espérance".
Le courrier évoquait en filigrane une situation politique qui n’est pas sans
rappeler celle que vit une partie des Brésiliens aujourd’hui. Au point
d’ailleurs que le jeune prêtre qui célébrait la messe ce 23 décembre s’est
demandé si ce message n’était pas adressé directement adressé aux personnes d'aujourd’hui.
"Le Père Gabriel m’a sauvé la vie !"
Au-delà des commémorations, le voyage aura surtout permis de nouer des
contacts avec des gens qui ont connu personnellement le Père Gabriel et partagé
avec lui des moments forts. C’est le cas d’un homme d’une cinquantaine
d’années, vivant dans un quartier très pauvre de Vitoria, et qui a hébergé une
partie de la délégation.
"Il portait toujours la grosse croix de Taizé en bois que le Père
Gabriel lui avait offert, se souvient, Elisabeth Lamy. Il assurait que s’il
n’avait pas rencontré et bénéficié de la force transmise par le Père Gabriel,
il serait probablement mort aujourd’hui, comme bon nombre de jeunes de sa
génération, plongés qu’ils étaient dans la violence, la misère et le trafic de
drogue. Il pleurait en racontant cela".
Le souffle des jeunes
Dernier point marquant pour la délégation française, la mobilisation
des jeunes. "Ils n’étaient pas nés quand le Père Gabriel est mort, mais
l’on sent que le souffle a été transmis à cette génération, s’est ému le Père
Lucien Converset qui a connu le Père Maire. Nous voulons conserver, pour
l’emmener avec nous, la manière dont les Brésiliens s’inspirent de l’esprit insufflé
par le Père Gaby. En France, nous avons son corps. Au Brésil, ils ont gardé son
cœur". (cath.ch/jcg/rz)