En France, la procréation médicalement assistée (PMA) pourrait bientôt être autorisée pour toutes les femmes. L'Eglise catholique en France fait part de son inquiétude face à un projet de loi décrit comme "injuste" et "dangereux".
"Nous ne savons plus faire face aux douleurs et aux limites de la condition humaine", a déclaré Mgr Eric de Moulins-Beaufort, le 16 septembre 2016, au collège des Bernardins, à Paris. Le président de la Conférence des évêques de France (CEF) était l'un des intervenants d'une soirée présentant la position de l'Eglise sur le projet de loi de bioéthique.
Ce projet touche des sujets nombreux et complexes, de
l’encadrement des dons et greffes d’organes à l’ouverture d’un accès aux
origines pour les adultes nés de dons. Mais l'article qui prévoit l’ouverture
de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de lesbiennes et aux
femmes non mariées est clairement le plus controversé, notamment dans les
milieux chrétiens.
Le texte a passé une première étape en étant adopté par la commission spéciale de l'Assemblée nationale dans la nuit du samedi 14 au dimanche 15 septembre. Le dossier est maintenant transmis à l'Assemblée nationale, qui commence à l'examiner à partir du 24 septembre.
"Rupture anthropologique majeure" pour l'Académie nationale de médecine
La CEF a reçu un soutien inattendu à ses positions de la part de l'Académie nationale de médecine. Dans un rapport publié le 21 septembre, l'institution française estime que l'absence d'un père aurait des conséquences sur le développement de l'enfant.
Le texte "reconnaît la légitimité du désir de maternité chez toute femme quelle que soit sa situation", mais juge qu'"il faut aussi au titre de la même égalité des droits tenir compte du droit de tout enfant à avoir un père et une mère dans la mesure du possible".
Ainsi, pour l'Académie nationale de médecine, La PMA créerait une "rupture volontaire d'égalité entre les enfants". "Une rupture anthropologique majeure qui n'est pas sans risques pour le développement psychologique et l'épanouissement de l'enfant." Car l'Académie insiste sur l'importance de la figure du père, "fondatrice pour la personnalité de l'enfant". "L'existence de deux mots distincts, père et mère, signifie que l'un ne peut se substituer à l'autre car le rôle des mères et des pères ne sont pas équivalents".
Le rapport met aussi en garde contre les études réalisées jusqu’à maintenant dans d'autres pays sur l'impact de ces pratiques sur les enfants. L'Académie les qualifie de "non convaincantes".
Quelle médecine?
Face à ce qu'elle considère comme une dérive sociétale
dangereuse, la CEF a organisé une soirée spéciale pour présenter ses arguments.
Les intervenants ont présenté des positions basées à la fois sur des éléments
théologiques, éthiques, mais aussi juridiques.
L'un des principaux griefs a été la remise en question, par
le projet de loi, du sens premier de la médecine. "Nos sociétés se
trompent collectivement lorsqu'elles prétendent résoudre les souffrances des
uns et des autres par des techniques médicales et juridiques et lorsqu'elles
transforment la médecine, qui est faite pour soigner et guérir autant que
possible, en une institution chargée de répondre aux demandes et aux
frustrations", a ainsi affirmé Mgr de Moulins-Beaufort.
Un motif repris par Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris
et lui-même ancien médecin généraliste. Il a relevé que la PMA est actuellement
un soin pour pallier à l'infertilité d'un couple. Si cette nouvelle loi entrait
en vigueur, la médecine deviendrait alors un "prestataire de service"
où "prime l'intérêt financier et la volonté toute puissante des
adultes". L'archevêque a déploré une loi qui fait du médecin un
"technicien du désir" et qui réduit l'enfant à l'état de
"produit". "Nous sommes dans l'ère du professeur Nimbus et des
savants fous!", s'est-il exclamé.
Intérêt supérieur de l'enfant
Au Collège des Bernardins, l'accusation de 'discrimination'
des personnes homosexuelles, brandi par les partisans de la PMA pour toutes a
été critiquée. Bertrand et Gaëlle Lionel-Marie, un couple d'avocats et
responsables du secteur bioéthique des Associations familiales catholiques
(AFC) ont relevé la faiblesse de cet argument. Ils ont mis en avant la
différence de situation entre un couple hétérosexuel infertile et un couple de
lesbiennes ou une femme ne désirant pas vivre avec un homme. Ces dernières ne
souffrent en effet d'aucun problème médical les empêchant de procréer. La
notion de discrimination ne serait donc dans ce cas pas recevable. Les Lionel-Marie
voient au contraire une rupture d'égalité entre un enfant qui aurait un père et
un autre qui n'en aurait pas.
Les avocats ont rappelé que la France avait en outre ratifié
des conventions internationales stipulant l'intérêt supérieur de l'enfant,
notamment par rapport à celle des adultes. Or le droit de l'enfant à connaître
ses parents et d'être élevé par eux est juridiquement pleinement reconnu.
Il a en outre été souligné que le principe de dignité avait,
en France, valeur constitutionnelle. "Qu'en sera-t-il, a interrogé
Bertrand Lionel-Marie, de la dignité de l'enfant privé de filiation paternelle,
ou de l'homme devenu simple fournisseur de ressources biologiques?"
Manifestation nationale
La pratique des mères porteuses ou gestation pour autrui
(GPA), devrait en revanche rester interdite. Le gouvernement ayant fait valoir
le "principe de l’indisponibilité du corps humain". Mais les
intervenants de la CEF ont en général relevé le danger que celle-ci reviennent
par la petite porte, dans le sillage de l'extension de la PMA.
Une vingtaine d'associations opposées à la PMA pour toutes organisent
une journée de manifestation sous le label "Marchons enfants", le 6
octobre. Si Mgr de Moulins-Beaufort avait appelé début septembre à manifester,
au Collège des Bernardins, la CEF a évité, le 16 septembre, de donner un mot
d'ordre en ce sens. (cath.ch/ag/rz)