Au Portugal, une Église ébranlée par la crise des abus
Lors de sa visite au Portugal en août 2023, pour les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), le pape François rencontrera des victimes d’abus sexuels commis au sein de l’Église catholique. Ces dernières années, l’Église locale, fortement ébranlée par des révélations de scandales, a diligenté une enquête, pour initier un chemin de transparence, dans un climat tumultueux.
Pour la journaliste vaticaniste portugaise Aura Miguel, interrogée par I.MEDIA, le pape parlera certainement des abus pendant son séjour à Lisbonne. « Ce sont des sujets qu’il n’hésitera pas à aborder de manière claire », estime-t-elle. La rencontre prévue avec les victimes sera cependant discrète. « Les victimes ont été contactées et sont libres de rencontrer le Saint-Père ou non », précise-t-elle.
La vaticaniste se souvient que déjà lors des Journées mondiales de la jeunesse à Sydney, en 2008, Benoît XVI avait rencontré des victimes – restées anonymes – à la nonciature. « Il pourrait se passer quelque chose de semblable », glisse-t-elle.
Au Portugal, l’Église traverse une grave crise liée à ce drame. Début 2023, une commission indépendante mandatée par l’Église elle-même a rendu un rapport sur les violences commises par des prêtres sur des jeunes enfants de 1950 à 2022. Ses travaux d’un an ont conclu qu’au moins 4’815 mineurs ont été victimes de violences sexuelles durant ces années.
L’équipe de six experts dirigée par le pédopsychiatre Pedro Strecht a révélé que plus de 500 dépositions avaient été validées. Près de 60 % des abus ont eu lieu entre les années 1960 et 1980. La commission a dénoncé « des proportions véritablement endémiques » dans certaines régions. Parmi les agresseurs, 77% étaient des prêtres. La plupart des cas signalés sont prescrits, mais 25 témoignages ont été transmis au ministère public, a révélé la presse locale.
Des débats houleux
Parmi ses préconisations, la commission a suggéré d’étendre le délai de prescription pour les crimes d’abus sexuels sur mineurs jusqu’au 30e anniversaire des victimes – contre le 23e anniversaire aujourd’hui. Elle a aussi recommandé la levée du secret de la confession « lorsque des indices se recoupent ».
Cette question a donné lieu à des débats dans les plus hautes sphères de l’État. Entendu le 2 mai au Parlement, le patriarche de Lisbonne, le cardinal Manuel Clemente, a défendu le secret de la confession comme « absolu ». Le coordinateur de la commission a quant à lui critiqué la réaction « très ambivalente » de l’institution ecclésiale au rapport.
Cette commission indépendante « a accompli un travail exigeant et intense », reconnaît Aura Miguel. Mais, ajoute-t-elle, « la modalité qu’elle a choisie pour présenter le rapport et les conclusions qu’elle en a tirées ont un certain côté un peu sensationnaliste, je dirais même un peu humiliant pour les évêques qui étaient assis en train d’écouter. Cela a suscité beaucoup de réactions, beaucoup de critiques sur la manière dont ils l’ont fait ».
La journaliste rappelle que l’Église n’est pas « une simple institution comme tant d’autres », qui aurait « besoin d’être renouvelée selon des critères purement humains ». « L’Église a une dimension de mystère que beaucoup ne comprennent pas », plaide-t-elle.
Malgré tout, note-t-elle encore, « beaucoup reconnaissent que d’autres institutions de la vie portugaise n’ont pas eu le courage de l’Église, qui a nommé une commission indépendante, qui s’est soumise au travail réalisé par cette commission et qui l’a montré publiquement à tous ».
Les réponses de l’Église
Après la publication du rapport en question, la hiérarchie de l’Église portugaise s’est réunie au sanctuaire de Fatima, le 20 avril, pour faire une démarche de repentance. « Nous reconnaissons et présentons aux survivants d’abus sexuels dans notre Église une demande de pardon profonde, sincère et humble », a alors déclaré Mgr José Ornelas, président de la Conférence épiscopale portugaise.
Le 26 avril, les évêques ont présenté «le groupe Vita», une nouvelle commission dirigée par la psychologue Rute Agulhas et composée de spécialistes, dédiée à recueillir les plaintes et accueillir les victimes.
Durant les semaines qui ont suivi la publication du rapport, huit diocèses ont écarté préventivement 14 prêtres de leur ministère. Les congrégations et les instituts religieux du Portugal ont reçu de leur côté une liste de noms des suspects d’abus sexuels repérés en leur sein. (cath.ch/imedia/ak/mp)