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    Au démon qui le tente, Jésus répond: "Il est dit: l'homme ne vit pas seulement de pain." Le Christ au désert, Ivan Kramskoi 1872

    "L'homme ne vit pas seulement de pain"

    Différentes nourritures co-existent pour alimenter l'humanité: les nourritures physiques qui alimentent le corps, les nourritures mentales qui accroissent la connaissance et les nourritures spirituelles qui touchent le plus profond de l'être. "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur" dit le Deutéronome.

    Maurice Page

    Dès le début de l'Eglise, le rapport entre nourritures

    terrestres et nourritures célestes a interrogé les chrétiens. "L'alimentation

    est centrale à la vie humaine. On ne mange pas n'importe quoi. Chaque culture

    détermine ce qui est comestible, ce qui est bon, ce qui est mauvais",

    relève Béatrice Caseau, professeure d'histoire byzantine à l'université de

    Paris-Sorbonne et auteure d'une somme sur la culture alimentaire à

    Byzance.

    Ce qui change entre l'Antiquité et le Moyen Age entre la

    société païenne et chrétienne c'est l'adoption d'une éthique alimentaire avec

    une insistance sur la frugalité. Certes, des textes antiques notent ce

    comportement, mais la frugalité est réservée aux philosophes, explique

    l'historienne dans un entretien à France

    Culture. Le christianisme démocratise ce principe de vie. Chaque chrétien

    est concerné par une consommation contrôlée de l'alimentation et de la boisson.

    Pas d'aliments interdits pour les chrétiens

    Béatrice Caseau, professeure d'histoire byzantine à l'université de Paris-Sorbonne
    Béatrice Caseau, professeure d'histoire byzantine à l'université de Paris-Sorbonne @ capture d'écran

    La dimension religieuse est fondamentale, mais elle est

    différente de celle du judaïsme puis de l'islam. Le lien ne se fait plus à

    travers une liste d'aliments ou de boissons interdites, mais à travers un

    rythme alimentaire qui se calque sur la passion du Christ. Les chrétiens établissent

    un jour de jeûne le vendredi, jour de la mort de Jésus et un deuxième le

    mercredi, jour de l'entrée dans sa passion. La Semaine Sainte est ainsi intégrée

    dans la semaine de tous les chrétiens. On y rajoute ensuite des temps plus

    spécifiques, en préparation des grandes fêtes, comme le carême et l'avent.

    Jésus dépasse la loi juive

    Le Christ lui-même suit la loi juive et donc est soumis à

    ses interdits, mais les évangiles rapportent plusieurs épisodes où il prend de

    la distance en prônant une loi supérieure à celle de l'Ancien Testament,

    rappelle l'historienne. Dans les Actes des apôtres (10.10-16), Pierre a une

    vision où il voit tous "les animaux quadrupèdes, ceux qui rampent sur la

    terre et ceux qui volent dans le ciel" et une voix lui dit "Tue et

    mange". Ce récit illustre très bien la difficulté des premières

    générations chrétiennes de faire la transition d'un dégoût des aliments

    interdits à une forme de liberté par rapport à l'alimentation. Jésus dit en

    substance que ce qui passe par le ventre n'a pas de conséquences sur le

    spirituel. L'éthique chrétienne se déconnecte ainsi de la question de la pureté

    rituelle.

    Lorsque Basile de Césarée, Père de l'Eglise du IVe siècle, interdit de manger du chien ou du vautour, c'est pour une raison d'hygiène et de santé et pas du tout parce que Dieu a interdit de les consommer, rapporte Béatrice Caseau. Raison pour laquelle, il n'y a plus d'exclusion de la viande de porc, ni de listes d'animaux à rejeter par définition. Le christianisme tient compte des éléments de la nature et rejette les aliments répulsifs ou nuisibles à la santé.

    Les apologistes chrétiens expliquent que le judaïsme est

    resté sur les interdits dans une interprétation très matérialiste de la loi,

    alors que c'est le comportement des animaux qui est visé. Ainsi, le chrétien ne

    doit pas se comporter comme un porc pour dire grossièrement les choses. Le

    texte biblique est conservé, mais on lui donne une nouvelle exégèse.

    Un changement long à se faire  

    Le changement se fait sur une longue période par la

    prédication des responsables religieux qui définissent un comportement et des

    normes, souligne l'historienne. Le contrôle de soi et la frugalité visent surtout

    une aristocratie habituée aux banquets antiques qui servent aussi à faire

    étalage de sa richesse. Même si la surabondance est ensuite redistribuée. Face

    à l'ostentation, se développe aussi la notion de partage qui se manifeste

    notamment dans la création d'hospices ou de maisons de charité confiées à

    l'Eglise.

    Au fur et à mesure que s'impose cette éthique alimentaire

    chrétienne, on considère comme barbares ceux qui ne la respectent pas. L'ennemi

    est décrit comme celui qui est vorace, qui mange mal ou qui se gave.

    Mosaique romaine de banquet, en dépôt au musée de Boudryy (NE)
    Mosaique romaine de banquet, en dépôt au musée de Boudryy (NE)

    A l'exemple des moines

    Béatrice Caseau note en outre l'influence du régime des

    moines qui sont considérés comme les plus proches de l'idéal chrétien. Ce

    régime combine les connaissances de la médecine de l'époque avec le souci

    ascétique. La théorie des 'humeurs' classifie et répartit ainsi les aliments en

    chauds-froids, secs-humides. La viande et le vin sont par exemple des aliments

    qui 'échauffent' le sang et donc qui stimulent la sexualité. Raison pour

    laquelle, il y a chez les moines un contrôle voire une interdiction de la

    consommation de viande et de vin. Se crée aussi une aspiration à se libérer de

    la matière et de la nourriture pour vivre comme des anges. On le retrouve chez

    Siméon le stylite qui, à la fin de sa vie, ne se nourrit plus que de

    l'eucharistie.

    Ce modèle est l'idéal pour les moines, mais le paysan qui

    travaille au champ a besoin de nourriture consistante pour y parvenir, avertit

    l'historienne. L'aristocratie est, elle, peu encline à abandonner la pratique

    du banquet comme signe de supériorité sociale. L'influence de l'Eglise reste donc

    relative. Elle demande par exemple que les tavernes soient fermées les veilles

    de fête pour éviter que des gens n'arrivent saouls à l'église

    Pas de viande mais le meilleur des poissons

    La démarche du jeûne mettra encore plus de temps à se mettre

    en œuvre. L'année compte un très grand nombre de jours de jeûne. L'aristocratie

    s'y soumet, mais en biaisant, en contournant la loi. On mangera certes du

    poisson au lieu de viande, mais on s'efforcera d'avoir le meilleur, on se

    gavera de crustacés. Et finalement on remplace par l'abondance ce qui est sensé

    être un moment de contrôle alimentaire.

    "L'homme ne vit pas seulement de pain" @ flickr CC-BY-ND-2.0

    Du vin pour célébrer les saints

    L'historienne française relate un autre phénomène

    intéressant: le passage d'un christianisme plutôt festif, en particulier autour

    du culte des saints, à un christianisme nettement plus ascétique. Sainte

    Monique, la mère de saint Augustin, arrivait avec des jarres de vin et des

    paniers de victuailles pour faire la tournée des tombes des saints. A la fin

    les gens n'étaient plus très frais. Le concile de Carthage, à la fin du IVe

    siècle, doit interdire les banquets organisés à l'intérieur des églises.

    Augustin, puis Ambroise, vont protester avec vigueur contre

    ces pratiques et chercher à les éliminer. En Orient, Clément d'Alexandrie et

    Basile de Césarée sont très opposés aux excès alimentaires et même à la

    gastronomie. Au lieu de festoyer pour les fêtes des saints, on introduit un

    jeûne préparatoire en partageant la nourriture avec les pauvres.

    Pourquoi jeûner?

    "Nous

    pouvons nous demander quelle valeur et quel sens peuvent avoir pour nous,

    chrétiens, le fait de se priver de quelque chose qui serait bon en soi et utile

    pour notre subsistance" s'interrogeait le pape Benoît XVI en 2009 dans son

    message pour le carême. Se référant explicitement à saint Augustin, il

    soulignait que "le jeûne est d'un grand secours pour éviter le péché et

    tout ce qui conduit à lui" […] Le jeûne est sans nul doute utile au

    bien-être physique, mais pour les croyants, il est en premier lieu une

    'thérapie' pour soigner tout ce qui les empêche de se conformer à la volonté de

    Dieu."

    Pour saint Augustin, rien n'est plus utile que le jeûne pour le salut
    Pour saint Augustin, rien n'est plus utile que le jeûne pour le salut @ peinture de Sandro Botticelli 1480

    Pour le pape,

    "la pratique fidèle du jeûne contribue en outre à l’unification de la

    personne humaine, corps et âme. […] Se priver de nourriture matérielle qui

    alimente le corps facilite la disposition intérieure à l’écoute du Christ et à

    se nourrir de sa parole de salut. Avec le jeûne et la prière, nous Lui

    permettons de venir rassasier une faim plus profonde que nous expérimentons au

    plus intime de nous: la faim et la soif de Dieu."  (cath.ch/mp)

    Béatrice Caseau: Nourritures terrestres, nourritures célestes,

    la culture alimentaire à Byzance, Paris, 2015, 390 p.

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