Différentes nourritures co-existent pour alimenter l'humanité: les nourritures physiques qui alimentent le corps, les nourritures mentales qui accroissent la connaissance et les nourritures spirituelles qui touchent le plus profond de l'être. "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur" dit le Deutéronome.
Maurice Page
Dès le début de l'Eglise, le rapport entre nourritures
terrestres et nourritures célestes a interrogé les chrétiens. "L'alimentation
est centrale à la vie humaine. On ne mange pas n'importe quoi. Chaque culture
détermine ce qui est comestible, ce qui est bon, ce qui est mauvais",
relève Béatrice Caseau, professeure d'histoire byzantine à l'université de
Paris-Sorbonne et auteure d'une somme sur la culture alimentaire à
Byzance.
Ce qui change entre l'Antiquité et le Moyen Age entre la
société païenne et chrétienne c'est l'adoption d'une éthique alimentaire avec
une insistance sur la frugalité. Certes, des textes antiques notent ce
comportement, mais la frugalité est réservée aux philosophes, explique
l'historienne dans un entretien à France
Culture. Le christianisme démocratise ce principe de vie. Chaque chrétien
est concerné par une consommation contrôlée de l'alimentation et de la boisson.
Pas d'aliments interdits pour les chrétiens
La dimension religieuse est fondamentale, mais elle est
différente de celle du judaïsme puis de l'islam. Le lien ne se fait plus à
travers une liste d'aliments ou de boissons interdites, mais à travers un
rythme alimentaire qui se calque sur la passion du Christ. Les chrétiens établissent
un jour de jeûne le vendredi, jour de la mort de Jésus et un deuxième le
mercredi, jour de l'entrée dans sa passion. La Semaine Sainte est ainsi intégrée
dans la semaine de tous les chrétiens. On y rajoute ensuite des temps plus
spécifiques, en préparation des grandes fêtes, comme le carême et l'avent.
Jésus dépasse la loi juive
Le Christ lui-même suit la loi juive et donc est soumis à
ses interdits, mais les évangiles rapportent plusieurs épisodes où il prend de
la distance en prônant une loi supérieure à celle de l'Ancien Testament,
rappelle l'historienne. Dans les Actes des apôtres (10.10-16), Pierre a une
vision où il voit tous "les animaux quadrupèdes, ceux qui rampent sur la
terre et ceux qui volent dans le ciel" et une voix lui dit "Tue et
mange". Ce récit illustre très bien la difficulté des premières
générations chrétiennes de faire la transition d'un dégoût des aliments
interdits à une forme de liberté par rapport à l'alimentation. Jésus dit en
substance que ce qui passe par le ventre n'a pas de conséquences sur le
spirituel. L'éthique chrétienne se déconnecte ainsi de la question de la pureté
rituelle.
Lorsque Basile de Césarée, Père de l'Eglise du IVe siècle, interdit de manger du chien ou du vautour, c'est pour une raison d'hygiène et de santé et pas du tout parce que Dieu a interdit de les consommer, rapporte Béatrice Caseau. Raison pour laquelle, il n'y a plus d'exclusion de la viande de porc, ni de listes d'animaux à rejeter par définition. Le christianisme tient compte des éléments de la nature et rejette les aliments répulsifs ou nuisibles à la santé.
Les apologistes chrétiens expliquent que le judaïsme est
resté sur les interdits dans une interprétation très matérialiste de la loi,
alors que c'est le comportement des animaux qui est visé. Ainsi, le chrétien ne
doit pas se comporter comme un porc pour dire grossièrement les choses. Le
texte biblique est conservé, mais on lui donne une nouvelle exégèse.
Un changement long à se faire
Le changement se fait sur une longue période par la
prédication des responsables religieux qui définissent un comportement et des
normes, souligne l'historienne. Le contrôle de soi et la frugalité visent surtout
une aristocratie habituée aux banquets antiques qui servent aussi à faire
étalage de sa richesse. Même si la surabondance est ensuite redistribuée. Face
à l'ostentation, se développe aussi la notion de partage qui se manifeste
notamment dans la création d'hospices ou de maisons de charité confiées à
l'Eglise.
Au fur et à mesure que s'impose cette éthique alimentaire
chrétienne, on considère comme barbares ceux qui ne la respectent pas. L'ennemi
est décrit comme celui qui est vorace, qui mange mal ou qui se gave.
A l'exemple des moines
Béatrice Caseau note en outre l'influence du régime des
moines qui sont considérés comme les plus proches de l'idéal chrétien. Ce
régime combine les connaissances de la médecine de l'époque avec le souci
ascétique. La théorie des 'humeurs' classifie et répartit ainsi les aliments en
chauds-froids, secs-humides. La viande et le vin sont par exemple des aliments
qui 'échauffent' le sang et donc qui stimulent la sexualité. Raison pour
laquelle, il y a chez les moines un contrôle voire une interdiction de la
consommation de viande et de vin. Se crée aussi une aspiration à se libérer de
la matière et de la nourriture pour vivre comme des anges. On le retrouve chez
Siméon le stylite qui, à la fin de sa vie, ne se nourrit plus que de
l'eucharistie.
Ce modèle est l'idéal pour les moines, mais le paysan qui
travaille au champ a besoin de nourriture consistante pour y parvenir, avertit
l'historienne. L'aristocratie est, elle, peu encline à abandonner la pratique
du banquet comme signe de supériorité sociale. L'influence de l'Eglise reste donc
relative. Elle demande par exemple que les tavernes soient fermées les veilles
de fête pour éviter que des gens n'arrivent saouls à l'église
Pas de viande mais le meilleur des poissons
La démarche du jeûne mettra encore plus de temps à se mettre
en œuvre. L'année compte un très grand nombre de jours de jeûne. L'aristocratie
s'y soumet, mais en biaisant, en contournant la loi. On mangera certes du
poisson au lieu de viande, mais on s'efforcera d'avoir le meilleur, on se
gavera de crustacés. Et finalement on remplace par l'abondance ce qui est sensé
être un moment de contrôle alimentaire.
Du vin pour célébrer les saints
L'historienne française relate un autre phénomène
intéressant: le passage d'un christianisme plutôt festif, en particulier autour
du culte des saints, à un christianisme nettement plus ascétique. Sainte
Monique, la mère de saint Augustin, arrivait avec des jarres de vin et des
paniers de victuailles pour faire la tournée des tombes des saints. A la fin
les gens n'étaient plus très frais. Le concile de Carthage, à la fin du IVe
siècle, doit interdire les banquets organisés à l'intérieur des églises.
Augustin, puis Ambroise, vont protester avec vigueur contre
ces pratiques et chercher à les éliminer. En Orient, Clément d'Alexandrie et
Basile de Césarée sont très opposés aux excès alimentaires et même à la
gastronomie. Au lieu de festoyer pour les fêtes des saints, on introduit un
jeûne préparatoire en partageant la nourriture avec les pauvres.
Pourquoi jeûner?
"Nous
pouvons nous demander quelle valeur et quel sens peuvent avoir pour nous,
chrétiens, le fait de se priver de quelque chose qui serait bon en soi et utile
pour notre subsistance" s'interrogeait le pape Benoît XVI en 2009 dans son
message pour le carême. Se référant explicitement à saint Augustin, il
soulignait que "le jeûne est d'un grand secours pour éviter le péché et
tout ce qui conduit à lui" […] Le jeûne est sans nul doute utile au
bien-être physique, mais pour les croyants, il est en premier lieu une
'thérapie' pour soigner tout ce qui les empêche de se conformer à la volonté de
Dieu."
Pour le pape,
"la pratique fidèle du jeûne contribue en outre à l’unification de la
personne humaine, corps et âme. […] Se priver de nourriture matérielle qui
alimente le corps facilite la disposition intérieure à l’écoute du Christ et à
se nourrir de sa parole de salut. Avec le jeûne et la prière, nous Lui
permettons de venir rassasier une faim plus profonde que nous expérimentons au
plus intime de nous: la faim et la soif de Dieu." (cath.ch/mp)
Béatrice Caseau: Nourritures terrestres, nourritures célestes,
la culture alimentaire à Byzance, Paris, 2015, 390 p.