Consentement cookies

Ce site utilise des services tiers qui nécessitent votre consentement. En savoir plus

Aller au contenu
Advertisement
  • DOSSIERS

    Le pape François a signé le 3 octobre à Assise son encyclique

    'Fratelli tutti': le manuel universel de fraternité du pape François

    La fraternité universelle «qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons 'l’amitié sociale’», déclare le pape François dans son encyclique Fratelli tutti – tous frères, en italien – signée à Assise le 3 octobre 2020 et publiée le 4 octobre. Selon lui, c’est en articulant c...

    Contenu du dossier
    Le pape François a signé le 3 octobre à Assise son encyclique
    Actualités

    'Fratelli tutti': le manuel universel de fraternité du pape François

    Le pape François lance sept appels à la fraternité humaine
    Actualités

    'Fratelli tutti': les sept grands appels du pape François

    Mgr Alain de Raemy aux JMJ nationales à Fribourg  en avril 2018
    Actualités

    'Fratelli tutti': Un appel qui est mise en garde et prière

    Le bienheureux Charles de Foucauld en 1915
    Actualités

    'Fratelli tutti': les grandes figures qui ont inspiré le pape

    Le pape François a signé le 3 octobre à Assise son encyclique
    Actualités

    "Fratelli tutti": le dialogue est une arme puissante

    Pour le pape François, la prière appartient aux hommes de toutes les religions
    Actualités

    Prières interreligieuse et œcuménique du pape François

    Actualités

    Les passages clefs de 'Fratelli tutti' (extraits)

    Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation pour l'Entre-Connaissance
    Actualités

    Hafid Ouardiri: "Fratelli tutti parle à mon être originel"

    Mgr Paul Desfarges, ici en 2018, lors de la béatification des martyrs d'Algérie à la mosquée d'Oran, vit depuis 50 ans en Algérie
    Actualités

    Mgr Desfarges: "Fratelli tutti" «redonne sa conscience à l’humanité»

    Pierre-Yves Gomez
    Actualités

    Pierre-Yves Gomez: "'Fratelli tutti' va aux racines de notre humanité"

    Dominique Wolton relève que le pape a beaucoup évolué sur la question des technologies de la  communication depuis leur entretien en 2017
    Actualités

    Dominique Wolton: «Pour le pape, bien communiquer, c’est écouter»

    Le professeur Paul Dembinski est un spécialiste de la doctrine sociale de l'Eglise
    Actualités

    Paul H. Dembinski: "Fratelli tutti n'est pas un traité d'économie"

    Pour la théologienne Dominique Coatanea, l'encyclique
    Actualités

    'Fratelli tutti' repousse le spectre de la peur de l’autre

    no_image
    Le pape François a signé le 3 octobre à Assise son encyclique "Fratelli Tutti" © capture d'écran CTV

    'Fratelli tutti': le manuel universel de fraternité du pape François

    La fraternité universelle «qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons 'l’amitié sociale’», déclare le pape François dans son encyclique Fratelli tutti – tous frères, en italien – signée à Assise le 3 octobre 2020 et publiée le 4 octobre. Selon lui, c’est en articulant cet «amour universel» et la reconnaissance de «chaque être humain comme un frère ou une sœur» qu’il est «possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité».

    Longue de 90 pages, disponible en huit langues, Fratelli tutti est la 3e encyclique du pape François et a pour sous-titre «sur la fraternité et l’amitié sociale». Un texte qui parachève sept années d’engagement et de paroles du Souverain pontife. Il se démarque par une forte dimension synodale, le Souverain pontife citant abondamment le travail de conférences épiscopales du monde entier. Inspiré notamment par saint François d’Assise, sur la tombe duquel il est allé le signer, ce document invite toutes les personnes de bonne volonté, chrétiennes ou non, à cultiver une dimension sociale de l’amour «qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace ». Après le plaidoyer écologique de Laudato si’, il était nécessaire selon l’évêque de Rome de «constituer un 'nous' qui habite la Maison commune».

    Alors que sa précédente encyclique avait été nourrie de la relation avec le patriarche orthodoxe Bartholomée, le pape François a bâti cette fois le «rêve d’une société fraternelle» dans son dialogue avec l’imam Ahmad Al-Tayyeb, afin de démontrer la nécessité de reconnaître «chaque être humain comme un frère ou une sœur». La fraternité universelle «qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons 'l’amitié sociale' dans chaque ville ou dans chaque pays» car ce sont sur ces bases qu’il est «possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité».

    La «tempête» de la pandémie, révélatrice des faiblesses humaines

    Comme dans Laudato si’, le chef de l’Eglise catholique révèle le paradoxe d’une société mondialisée qui pourtant se disloque. Il fait siens les propos du pape Benoît XVI qui écrivait dans Caritas in veritate (2009): «la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères». Au contraire, «l’histoire est en train de donner des signes de recul», s’inquiète-t-il, constatant la résurgence «des nationalismes étriqués» et des «conflits anachroniques».

    Ces derniers constituent ce que l’évêque de Rome avait qualifié en 2016 de «troisième guerre mondiale par morceaux», et trouvent notamment leurs causes dans la «perte du sens de l’histoire», mais aussi la dénaturation de «mots importants». «Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination», se désole-t-il.

    Fustigeant un monde où seuls «comptent nos intérêts individuels», le pontife argentin en voit une illustration dans «la baisse de la natalité» et «l’abandon des personnes âgées». Ces réalités représentent selon lui «une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous». Or, cet «individualisme» a été dévoilé au grand jour par la pandémie mondiale de coronavirus. Reprenant le cœur de son enseignement délivré depuis l’apparition de la Covid-19, le pape François rappelle ses paroles prononcées le 27 mars devant une place Saint-Pierre déserte: «La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités».

    Le faux progrès numérique, esclavage moderne

    Si le pontife prend ensuite le temps de condamner une nouvelle fois le «racisme», «l’esclavage», la «culture de murs», ou bien encore toutes les dignités méprisées ou piétinées, il décide d’accorder, dans Fratelli tutti, une place très importante à la critique du monde numérique. Pour lui, ce «progrès» peut se transformer selon l’usage en un véritable esclavage où «la liberté devient une illusion».

    La connexion numérique devient dès lors un monde où «le silence et l’écoute disparaissent, transformant tout en clics ou en messages rapides et anxieux» et mettant au final en danger «une communication humaine sage». Dans ce monde virtuel où foisonnent des «manifestations de haine», le pontife argentin déplore l’émergence de ces réseaux qui font «perdre aux idéologies toute pudeur».

    «Ce qui, jusqu’il y a quelques années, ne pouvait être dit par une personne sans qu’elle risque de perdre le respect de tout le monde, peut aujourd’hui être exprimé sans détour même par certaines autorités politiques et rester impuni», écrit le pontife. Il avertit les chrétiens: «Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie».

    Toutes ces «ombres épaisses» «entravent la promotion de la fraternité universelle», résume François. Il invite pour autant à «l’espérance». «Dieu continue de répandre des semences de bien dans l’humanité», rappelle-t-il.

    Dépasser les «réactions primaires» contre les migrants

    À deux reprises, le pape François développe sa pensée sur le phénomène migratoire. Il le reconnaît: «l’idéal serait d’éviter les migrations inutiles». Mais quand cela n’est pas possible, il faut pouvoir garantir à la personne migrante des lieux où elle puisse «non seulement répondre à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille, mais aussi se réaliser intégralement comme personne». Rappelant les quatre verbes résumant les efforts qui doivent être menés pour ces personnes, «accueillir, protéger, promouvoir et intégrer», le pape estime que la vraie qualité d’un pays se mesure par sa capacité de se penser non seulement comme pays mais aussi comme «famille humaine».

    Ainsi, «les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité». S’il écrit comprendre la peur et les doutes de certaines personnes face aux migrants, «cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense», il invite ces personnes à «dépasser ces réactions primaires» qui les privent de la capacité de rencontrer l’autre.

    Dignité du peuple, indignité du populisme

    Sur le plan politique auquel il consacre un chapitre entier ­– le cinquième –, le pape François se place aussitôt du côté du peuple, mettant en garde contre l’écueil qui consiste à qualifier de populiste toute opinion exprimée par les classes populaires. Cette méthode «ignore la légitimité de la notion de peuple». Le pontife montre toutefois du doigt les «populistes fermés» qui instrumentalisent les ressentiments populaires. Ils défigurent le terme 'peuple', selon lui.

    Dans le même temps le chef de l’Église catholique dénonce «l’immédiateté» du leadership populaire qui consiste à répondre à des exigences populaires afin de garantir des voix ou une approbation. Au contraire, le véritable développement économique se fait sur le long terme et s’appuie sur la capacité à générer des emplois: il s’agit de la «meilleure aide que l’on puisse apporter à un pauvre, c’est le meilleur chemin vers une existence digne», considère-t-il.

    Pour un «amour politique»

    Le pontife déplore dans le même temps l’exercice de la politique non pas tourné vers le développement de tous, mais uniquement vers «des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace». À rebours de ce « jeu mesquin de disqualifications», le pape appelle à adopter une «mystique de la fraternité» capable d’œuvrer pour les grands principes à long terme. Il souhaite ainsi «réhabiliter» la politique en la fusionnant avec l’exercice de la charité. Cet «amour politique» suppose qu’on ait «développé un sentiment social qui dépasse toute mentalité individualiste» et vise à mettre en pratique «un genre très élevé de charité qui ennoblit» l’action politique.

    Celui qui a la charge de gouverner est dès lors appelé à des «renoncements» permettant la rencontre. Il doit s’évertuer à chercher des voies de construction de communautés aux différents niveaux de la vie sociale et éviter par tous les moyens des formes de «désagrégation». Dans ce contexte, il convient de ne pas se défaire de la vérité, «sans laquelle l’émotivité est privée de contenus relationnels». L’ouverture à la vérité, insiste-t-il, protège la charité d’une fausse foi dénuée de «souffle humain et universel».

     «Liberté, égalité, fraternité»

    Intitulant une des ses parties «Liberté, égalité et fraternité», des principes constitutionnels de la République française inscrits sur tous les frontons des mairies de France, le primat d’Italie veut révéler le sens profond de la fraternité. Cette valeur selon lui «n’est pas le résultat des conditions de respect des libertés individuelles». Au contraire, pour le pontife, la fraternité est une condition de la liberté sans laquelle, celle-ci s’affaiblit, «devenant ainsi davantage une condition de solitude». Il en est de même pour l’égalité qui ne devrait être que «le résultat d’une culture consciente et pédagogique de la fraternité».

    La paix sociale est artisanale

    L’amitié sociale, ciment de la politique, demande un authentique dialogue social selon le successeur de Pierre, c’est-à-dire «la capacité de respecter le point de vue de l’autre en acceptant la possibilité qu’il contienne quelque conviction ou intérêt légitime». Rappelant que pour dialoguer authentiquement avec l’autre «le relativisme n’est pas une solution» car «il finit par permettre que les valeurs morales soient interprétées par les puissants», le pontife met en garde contre «une assimilation de l’éthique et de la politique à la physique» qui fait triompher «la logique de la force».

    Le chef de l’Eglise catholique défend donc «une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent» et qui intègre les périphéries, les pauvres et les faibles. «La paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale», reconnaît-il, avant d’appeler à «créer des processus de rencontre». Cela ne peut se faire sans un «pacte culturel […] qui respecte et prenne en compte les diverses visions de l’univers, les diverses cultures et les divers modes de vie coexistant dans la société».

    En cela, il faut cultiver la bienveillance, insiste le primat d’Italie, car elle «n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise» mais une «libération de la cruauté". Le «miracle d’une personne aimable» est précieux et s’il vient à se multiplier, il agit comme «des étoiles dans l’obscurité» d’un monde fermé.

    Demander pardon au cœur du conflit

    Pour construire une «amitié sociale», le pape François insiste sur l’exigence de partir de la vérité pour bâtir des «parcours de paix» et exige notamment de garder en mémoire les traumatismes historiques tels que celui de la Shoah ou des bombes lancées sur Hiroshima et Nagasaki. Ces processus ne peuvent venir que d’en haut, mais ne sont rien sans les «transformations artisanales réalisées par les peuples, où chaque être humain peut être un ferment efficace par son mode de vie quotidien» s’ils veulent être efficaces. «Les grandes transformations ne sont pas produites dans des bureaux ou dans des cabinets», appuie-t-il. Une «architecture de la paix» venue d’en haut et un «artisanat de la paix» venant du bas doivent donc agir de concert.

    Une étape essentielle pour œuvrer à la paix est celle du pardon. Cependant, prévient l’évêque de Rome, «aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir» mais «œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer» et «lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain». «Le pardon non seulement n’annule pas cette nécessité, mais l’exige». «La vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans le conflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente», insiste le pontife.

    Le dialogue interreligieux, ferment de la fraternité

    Les religions peuvent apporter «une contribution précieuse à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société», déclare par ailleurs le pape François, dans le sillage du “Document sur la Fraternité humaine” signé le 4 février 2019 à Abou Dabi (Emirats arabes unis). Les croyants, affirme-t-il, considèrent que «sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité». Le successeur de Pierre s’élève à ce titre contre les idéologies tentant "d’expulser Dieu», la privation de la liberté religieuse menant selon ses mots à une «humanité appauvrie».

    S’attristant du manque de valeurs religieuses au sein de la société, le primat d’Italie demande qu’une place soit offerte dans le débat public pour la réflexion religieuse. Il est «inadmissible, écrit-t-il, que seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole». Si l’Eglise catholique n’entend pas revendiquer de «pouvoirs temporels», sa mission est publique et ne doit pas être reléguée au domaine privé.

    Trouver des espaces de dialogue sans cacher ses convictions

    «L’Eglise valorise l’action de Dieu dans les autres religions» et "ne rejette rien de ce qui est vrai et saint» chez elles, souligne encore le pontife argentin, tout en faisant remarquer que plusieurs religions sont unies par la figure mariale.

    Pour faire advenir la paix entre eux, les croyants de toutes religions ont besoin de «trouver des espaces où discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres» sans pour autant «cacher» leurs convictions, préconise le pape. «La violence, rappelle le pontife, ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations», car le terrorisme découle «d’interprétations erronées des textes religieux». «Il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications», écrit-il.

    Une encyclique inspirée par des frères «qui ne sont pas catholiques»

    Parce que c’est bien souvent «l’imprudence» de responsables religieux qui déclenche des logiques fondamentalistes, le pontife romain appelle de ses vœux les chefs religieux à être «d’authentiques médiateurs» et à se dépenser «généreusement, jusqu’à se laisser consumer» pour la paix. Il s’appuie notamment sur l’appel à la paix rédigé avec l’imam Ahmad Al-Tayyeb – dont il cite le nom par cinq fois dans son encyclique – dans le cadre du “Document sur la Fraternité humaine”.

    Outre saint François, le pontife confie avoir été stimulé dans l’écriture de cette encyclique par «d’autres frères qui ne sont pas catholiques», tels que Martin Luther King, Desmond Tutu ou encore Gandhi. Pour commenter la parabole du Samaritain, qu’il déroule dans cette encyclique, il ne manque pas de faire référence à la tradition juive, citant le sage Hillel (Ier siècle av. J.-C.), dernier président du Sanhédrin de l’époque des Zougot. Il clôt enfin ce texte en évoquant Charles de Foucauld. Le bienheureux s’est «identifié aux derniers» a effectué «un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes». (cath.ch/imedia/mp)

    Articles les plus lus

    no_image
    Le pape François lance sept appels à la fraternité humaine © DR

    'Fratelli tutti': les sept grands appels du pape François

    L’encyclique Fratelli tutti signée le 3 octobre 2020 à Assise par le pape François constitue une longue exhortation à la fraternité humaine. Mais le pontife y lance ou renouvelle également des appels plus concrets.

    1- Pour une «réforme» de l’ONU

    «Je rappelle qu’il faut une réforme de l’Organisation des Nations Unies», déclare le pape François dans le cinquième chapitre de Fratelli tutti. Pour lui, il faut travailler à l’élaboration d’une structure qui éviterait d’une part que l’autorité «ne soit cooptée par quelques pays» et qui, d’autre part, serait en capacité d’«empêcher des impositions culturelles ou la violation des libertés fondamentales des nations les plus faibles à cause de différences idéologiques». Le Souverain pontife, qui avait adressé un message vidéo le 25 septembre dernier  à l’Assemblée générale des Nations unies, note toutefois qu’«il est à éviter que cette Organisation soit délégitimée, parce que ses problèmes ou ses insuffisances peuvent être affrontés ou résolus dans la concertation».

    2- Pour l’interdiction universelle de la peine de mort

    «Aujourd’hui, nous disons clairement que la peine de mort est inadmissible», affirme le pontife argentin  au chapitre sept, reprenant des propos tenus lors d’un discours prononcé à l’occasion du 25e anniversaire du Catéchisme de l’Église catholique, en 2017. L’Eglise, assure-t-il, «s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier». Ce rejet total est pour lui une manière de reconnaître «l’inaliénable dignité de tout être humain». Entrent également dans cette condamnation absolue de la peine de mort les « exécutions dites extrajudiciaires ou extra-légales» qui sont «des meurtres délibérés commis par certains États et par leurs agents».

    3- Pour l’accueil des migrants

    «L’Europe […] a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants», explique le pape François au premier chapitre de Fratelli tutti, avant de consacrer un chapitre entier, le quatrième, à la question migratoire. Fustigeant ceux qui considèrent et traitent les migrants comme des personnes ayant «moins de valeur, moins d’importance, dotées de moins d’humanité», l’évêque de Rome juge «inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi».

    4- Pour la fin de toutes formes d’esclavage

    «Aujourd’hui, encore des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage», s’indigne le pontife argentin au début de l’encyclique. Il demande donc de s’attaquer à la racine du problème qu’il définit comme «cette conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet». Citant quelques formes modernes de l’esclavage, il se désole «quand des femmes sont malmenées, puis forcées à avorter» ou bien parle d’«abomination» dans les cas de «séquestration en vue de trafic d’organes». «Vaincre ce phénomène requiert un effort commun», insiste l’évêque de Rome.

    5- Pour l’abolition du nucléaire

    «L’objectif ultime de l’élimination totale des armes nucléaires devient à la foi un défi et un impératif moral et humanitaire», écrit le pape François au chapitre sept, rappelant une fois de plus la position de l’Église catholique sur le sujet. Il l’assure: «la paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité», "sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total». Pour le pontife, les fonds destinés aux armes nucléaires pourraient contribuer à éradiquer une bonne fois pour toutes la faim» et aider au «développement des pays les plus pauvres».

    6- Pour des religions non-violentes

    "Un cheminement de paix est possible entre les religions»,  affirme le pape François dans les toutes dernières pages de l’encyclique. Le successeur de Pierre y rappelle la vocation de tous les croyants: «l’adoration de Dieu et l’amour du prochain, de manière à ce que certains aspects de nos doctrines, hors de leur contexte, ne finissent pas par alimenter des formes de mépris, de haine, de xénophobie, de négation de l’autre». Il insiste: «la vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations».

    7- Pour l’unité de l’Église

    «Nous reconnaissons avec tristesse que la contribution prophétique et spirituelle de l’unité entre tous les chrétiens manque encore au processus de globalisation», se désole le pape François au chapitre huit de l’encyclique. Demandant à Dieu de «renforcer à l’intérieur de l’Église l’unité », il affirme qu’il est «urgent de continuer à témoigner d’un cheminement de rencontre entre les différentes confessions chrétiennes». (cath.ch/imedia/mp)

    Articles les plus lus

    no_image
    Mgr Alain de Raemy aux JMJ nationales à Fribourg en avril 2018 © www.weltjugendtag.ch

    'Fratelli tutti': Un appel qui est mise en garde et prière

    Mgr Alain de Raemy, évêque auxiliaire de Lausanne, Genève et Fribourg livre, au nom des évêques suisses, un premier commentaire sur l'encyclique Fratelli tutti du pape François publiée le 4 octobre 2020. Pour lui l’encyclique est un appel universel au dialogue par respect pour la dignité de tout être humain.

    Mgr Alain de Raemy, évêque auxiliaire de LGF

    Une chanson parmi les citations en tout genre...

    Citant de manière surprenante une chanson de l’auteur-compositeur brésilien Vinicius de Moraes, avec renvoi en note à son disque de 1962 (no 215), ainsi que le cinéaste Wim Wenders (no 203), le théologien Karl Rahner (no 88), beaucoup saint Thomas d’Aquin, des philosophes reconnus tels un Gabriel Marcel (no 87) ou Paul Ricoeur (no 102) ou même le controversé Georg Simmel (no 150), le futur pape Karol Wojtyla (no 88) encore jeune évêque dans son ouvrage "Amour et Responsabilité", mais aussi un maître de spiritualité tel René Voillaume (no 193), le pape aime surtout se référer aux Saintes Ecritures, à ses prédécesseurs, aux conférences épiscopales du monde entier, à ses propres écrits ou interviews, et en particulier à son ami le grand imam de l’université d’Al Azhar Ahmad Al-Tayyeb, avec il a signé le "document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune" à Abou Dabi en février 2019. Le pape conclut d’ailleurs ses réflexions en reprenant leur appel commun.
    Mais le pape dit aussi sa redevance à Martin Luther King, Desmond Tutu, Gandhi, et en particulier Frère Charles de Foucauld qui inspire la prière proposée en conclusion de l’encyclique.
    On peut remarquer que trop rares sont les femmes citées, même si leur cause est abordée: "tout comme il est inacceptable qu’une personne ait moins de droits parce qu’elle est une femme, il est de même inacceptable que le lieu de naissance ou de résidence implique à lui seul qu’on ait moins de possibilités d’une vie digne et de développement" (no 121).

    Comme un voyage aux sources et ressources chrétiennes du document interreligieux de Abou Dabi

    On a vraiment l’impression que le pape François veut donner le fondement ou la consistance chrétienne des déclarations du document précité d’Abou Dabi mais aussi souligner encore l’aspect social de son encyclique précédente sur les enjeux écologiques, Laudato Sì.
    Saint François d’Assise et la parabole du Bon Samaritain analysée en profondeur, donnent le ton, en rappelant au passage que “nous avons tous quelque chose d’un homme blessé, quelque chose d’un brigand, quelque chose de ceux qui passent outre et quelque chose du bon Samaritain" (no 69). Et de rappeler en passant que Jésus lui-même avait été conspué de "samaritain"...  (selon Jean 8,48, no 83). Mais le souci du pape pour une juste compréhension de l’apport chrétien aux problèmes de l’humanité se voit notamment dans les passages sur  "le conflit inévitable, les luttes légitimes et le pardon, la vrai victoire, la mémoire" (nos 237-254). Il est question du pardon qui ne quitte pas la justice mais sort de la haine. Puis aux numéros 255-270 sont analysés et rejetées les deux façons "d’éliminer l’autre", celle qui concerne les pays, la guerre, et celle qui concerne les personnes, la peine de mort. Des pages très complètes d’une profondeur remarquable. Il y est même répété, puisque le pape se cite lui-même: “la prison à perpétuité est une peine de mort cachée" (no 268). Il y va de l’inaliénable dignité de tout être humain. Point. Mais justement un "point", qui dans l’esprit de l’encyclique, pour convaincre, doit rester ouvert au dialogue!

    Un examen de conscience pandémique

    Cette encyclique est un appel aussi passionné que raisonné lancé à tous les hommes "de bonne volonté, quelles que soient leurs convictions religieuses" (no 56), à tous les peuples, à toutes les institutions et gouvernements, en faveur d’un authentique souci post-pandémique de changement radical pour un respect actif et universel des plus petits, des plus pauvres, des plus exposés aux dangers, dont la dignité ne saurait souffrir aucune exception. " Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter du fait qu’il y a partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous." (no 137)
    Le pape constate crûment que nous sommes  "analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assurance et le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées" (no 64).
    Le Saint-Père y décrit ainsi le racisme comme un virus de la pire espèce "qui mute facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, étant toujours à l’affût." (no 97), et l’individualisme radical comme "le virus le plus difficile à vaincre". (no 105)

    L’amour par le dialogue, seule réponse à tous les maux

    L’amour est présenté comme le seul fondement solide, non seulement entre personnes, mais aussi entre cultures, religions et nations: "nous avons été créés pour une plénitude qui n’est atteinte que dans l’amour" (no 68). Tout ce qui ne serait qu’un accord ou compromis dont chacun tire profit, reste fragile. Et même les vertus, "sans la charité, n’accomplissent pas strictement les commandements comme Dieu les entend"! (no 91). Car "le plus grand danger ne réside pas dans les choses, dans les réalités matérielles, dans les organisations, mais dans la manière dont les personnes les utilisent." (no 64) C’est la découverte de l’autre et de la différence qui permet de se compléter et donc de grandir en humanité. Pour cela, le dialogue est la voie royale et certifiée!

    Il ne suffit pas de croire en Dieu

    Les croyants en prennent pour leur grade: "croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté" (no 74, no 86). Il en donne bien des exemples, tout au long de l’encyclique, qu’il s’agisse de comportements personnels ou collectifs ...
    Ainsi, la responsabilité personnelle est aussi soulignée: "tout attendre de nos gouvernants serait puéril" (no 79)! Ainsi "si quelqu’un a de l’eau en quantité surabondante et malgré cela la préserve en pensant à l’humanité, c’est qu’il a atteint un haut niveau moral qui lui permet de se transcender lui-même ainsi que son groupe d’appartenance". (no 117)
    Mais surtout, à la fin de l’encyclique, le pape rappelle qu’évincer Dieu c’est livrer l’homme aux idoles. (nos 271-284).

    La fraternité en humanité ou le socle sur lequel s’appuyer

    Si saint François s’est bien adressé à ses frères en religion en leur disant “tous frères” (le titre de l’encyclique est donc resté en toute langue en italien), et si le saint d’Assise s’est comporté envers toute femme et tout homme en frère, jusqu’auprès d’un sultan en Egypte, cela remonte bien sûr à Jésus, nous dit le pape homonyme; car en Matthieu 23,8 Jésus dit bien: "vous êtes tous des frères et sœurs”. (no 95). Autrement dit: vous n’y pouvez rien, c’est ainsi. C’est le fondement même de l’amitié sociale, le fondement de cette humanité qui nous est si commune. La revendication incontournable de mêmes droits pour tout être humain "découle du seul fait de posséder la dignité humaine inaliénable" (no 127). Au point d’appeler "à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités" (no 131) et à agir plutôt avec et à l’écoute des autres, et notamment des pauvres, que pour eux (no 169). Être tous frères et soeurs est pour ainsi dire la plus belle des fatalités, occasion providentielle de découvrir le bonheur d’aimer et d’être aimé! C’est ce sentiment fondamental d’appartenance à une même famille (no 230) qui ouvre au sens du bien commun. En plus, rien de ce qui est fait par amour ne sera perdu! (no 195)

    Fratelli tutti? Un appel qui est mise en garde et prière

    Le pape lance bien cet avertissement: "ou bien nous nous sauvons tous ou bien personne ne se sauve" (no 137)! Mais il conclut, plein d’espérance, en prière, en nous en offrant une version interreligieuse et l’autre chrétienne.  (cath.ch/com/mp)

    Articles les plus lus

    no_image
    Le bienheureux Charles de Foucauld en 1915 © DR

    'Fratelli tutti': les grandes figures qui ont inspiré le pape

    Nombreuses sont les figures présentes dans l’encyclique du pape François Fratelli Tutti : parmi elles, des pontifes, mais aussi des – futurs­ – saints tels que Charles de Foucauld, ou encore des non-catholiques tels que Martin Luther King, Desmond Tutu ou le Mahatma Gandhi.

    Dès les premières lignes de son texte, le pape évoque la figure de saint François d’Assise qui l’a particulièrement inspiré. Et pour cause, le Poverello, qui «se sentait frère du soleil, de la mer et du vent, se savait encore davantage uni à ceux qui étaient de sa propre chair». «Il a semé la paix partout et côtoyé les pauvres, les abandonnés, les malades, les marginalisés, les derniers».

    Mais dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, le pontife s’est également senti «stimulé» par «d’autres frères qui ne sont pas catholiques»: il cite ainsi le Mahatma Gandhi, père de la protestation non violente en Inde, mais aussi Martin Luther King, pasteur baptiste et militant non-violent afro-américain pour le mouvement des droits civiques des noirs américains aux Etats-Unis.

    Comme un écho au fameux “I have a dream”, prononcé par ce dernier, le pape introduit cette encyclique par une invitation à rêver: «Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères.»

    Le pontife mentionne encore parmi ses inspirateurs, Desmond Tutu, archevêque anglican sud-africain, prix Nobel de la paix en 1984 et auteur de la théologie ubuntu de la réconciliation.

    Le «frère de tous»

    Le successeur de Pierre conclut sur une autre figure qui de fait prend une place majeure dans ce nouveau texte: Charles de Foucauld. Cette figure à «la foi profonde», «grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes», estime l’évêque de Rome.

    L’ermite français de Tamanrasset, qui doit être canonisé prochainement, a «orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain», écrit le chef de l’Église catholique. «C’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous», lance-t-il.

    « La vie, c’est l’art de la rencontre »

    Autre mention, plus insolite cette fois, celle du diplomate, poète et compositeur brésilien Vinicius de Moraes. Le pontife cite la chanson Samba de la bendición: «La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie». Le pape appuie ainsi son idée selon laquelle il faut adopter «un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances.»

    Parmi ses autres références, le pape François s’appuie encore sur le Français Gabriel Marcel, philosophe, dramaturge, critique littéraire et musicien, représentatif de l’existentialisme chrétien. Un être humain, écrit le pape François, «ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans la rencontre avec les autres». «Je ne communique effectivement avec moi-même que dans la mesure où je communique avec l’autre», ajoute-t-il citant ici Gabriel Marcel.

    «Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des visages concrets à aimer. Il y a là, conclut le pontife, un secret de l’existence humaine authentique». (cath.ch/imedia/ah/mp)

    Articles les plus lus

    no_image
    Le pape François a signé le 3 octobre à Assise son encyclique "Fratelli Tutti" © capture d'écran CTV

    "Fratelli tutti": le dialogue est une arme puissante

    Pour le cardinal Pietro Parolin, le pape François démontre dans Fratelli tutti que le dialogue est une "arme qui a un potentiel destructeur bien plus fort que tout autre armement". Le secrétaire d’Etat s'exprimait lors de la présentation de la nouvelle encyclique au Vatican, le 4 octobre 2020

    C'est accompagné du cardinal Miguel Ángel Ayuzo Guixot, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, et du président du Comité supérieur pour la fraternité humaine, le musulman Mohamed Mahmoud Abdel Salam, que Mgr Parolin a présenté la nouvelle encyclique.

    Ensemble, avec le fondateur de Sant’Egidio, Andrea Riccardi, et Anna Rowlands, spécialiste britannique de la Doctrine sociale de l’Église, ils ont salué ce document comme un signe d’espérance concret de paix pour le monde.

    Pour un gouvernement mondial collégial

    Le pape donne à tous, selon le cardinal Parolin, un instrument indispensable : le dialogue. Certes, le dialogue ne "ne fait pas la une", mais il "aide discrètement le monde à mieux vivre". Il s’agit d’une "arme qui a un potentiel destructeur bien plus fort que tout autre armement", car il détruit "les barrières du cœur et de l’esprit".

    La troisième encyclique du pape François invite, selon le secrétaire d’État, à modifier les structures et la dynamique de la communauté internationale. Il importe que soit mis en place une "forme d’autorité mondiale […] collégiale", c’est-à-dire proche de ce que l’Église catholique désigne par un gouvernement "synodal".

    Un texte dont un musulman peut partager chaque mot

    Saluant la dimension interreligieuse du texte, Mohamed Mahmoud Abdel Salam déclare qu’en tant que jeune musulman, il se trouve en accord avec le pape et partage "chaque mot dans cette encyclique". "Je suis convaincu que cette encyclique et le document sur la fraternité feront redémarrer le train de l’Histoire", confie-t-il.

    Il annonce par ailleurs l’organisation d’un grand forum international en 2021, avec le soutien du pape François, qui permettra à cent jeunes du monde entier de venir étudier l’encyclique et le Document sur la fraternité à Abou Dabi, au Caire et à Rome. Ce texte ouvre un "chemin ancien et nouveau" qui doit permettre l’"unification des énergies religieuses" envers la paix.

    Il affirme aussi que la signature du Document a déjà été "un tournant dans le monde arabe et musulman, un rayon de lumière pour le monde entier". Saluant le rôle joué par le cardinal Michael Czerny, sous-secrétaire de la Section migrants et réfugiés du Dicastère pour le service du développement humain intégral, il promet de "continuer à travailler avec dévouement" à cette fraternité.

    "Tout ce qui nous dépasse" nous rend humain

    Le pape souligne que "tout ce qui nous dépasse" nous rend humain, déclare pour sa part Anna Rowlands, docteur en théologie politique à l’université de Durham (Royaume-Uni). Il nous invite à une "vérité joyeuse", car en "prenant des risques ensemble" et fraternellement, on "réduit l’anxiété" que dégage souvent notre société individualiste.

    Citant l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, l’historien Andrea Riccardi décrit l’encyclique comme "un chemin pour les désorientés que nous sommes". Il remarque en particulier la charge du pape François contre les conflits, car "nous avons accepté la guerre comme une compagne" et oublié que chaque lutte armée qu’on ignore est "un feu qui peut se propager".

    Sur ce point, "ce texte est beaucoup plus réaliste que beaucoup d’idéologies soit-disant réalistes", estime-t-il, et qui se limitent à un "présentisme égocentrique". Chacun a la responsabilité, assure-t-il, de réveiller le monde de cette "accoutumance collective aux conflits".

    Le cardinal Guixot a pour sa part remercié le successeur de Pierre pour le "nouvel élan qu’il a donné au dialogue interreligieux". L’encyclique est un jalon sur la voie du dialogue qui doit pousser à se reconnaître comme "membres d’une même famille". En passant de la simple tolérance à la coexistence fraternelle, le Souverain pontife ouvre une nouvelle époque, salue-t-il. (cath.ch/imedia/cd/mp)

    Articles les plus lus

    no_image
    Pour le pape François, la prière appartient aux hommes de toutes les religions © Vatican Media

    Prières interreligieuse et œcuménique du pape François

    Comme à l'accoutumée pour les encycliques, Fratelli tutti se conclut par une prière. Mais le pape François en a composé deux. La première que l'on pourrait qualifier d'interreligieuse s'adresse au créateur et invite à reconnaître le bien et la beauté de chaque peuple. La seconde est une prière œcuménique qui s'adresse au Dieu Trinité d'amour et invite à voir le Christ en tout être humain.

    Prière au Créateur

    Seigneur et Père de l’humanité,
    toi qui as créé tous les êtres humains avec la même dignité,
    insuffle en nos cœurs un esprit fraternel.
    Inspire-nous un rêve de rencontre, de dialogue, de justice et de paix.
    Aide-nous à créer des sociétés plus saines
    et un monde plus digne,
    sans faim, sans pauvreté, sans violence, sans guerres.
    Que notre cœur s’ouvre
    à tous les peuples et nations de la terre,
    pour reconnaître le bien et la beauté
    que tu as semés en chacun
    pour forger des liens d’unité, des projets communs,
    des espérances partagées. Amen !

    Prière chrétienne œcuménique

    Notre Dieu, Trinité d’amour,
    par la force communautaire de ton intimité divine
    fais couler en nous le fleuve de l’amour fraternel.
    Donne-nous cet amour qui se reflétait dans les gestes de Jésus
    dans sa famille de Nazareth et dans la première communauté chrétienne.
    Accorde aux chrétiens que nous sommes de vivre l’Évangile
    et de pouvoir découvrir le Christ en tout être humain,
    pour le voir crucifié
    dans les angoisses des abandonnés et des oubliés de ce monde
    et ressuscité en tout frère qui se relève.

    Viens, Esprit Saint, montre-nous ta beauté
    reflétée en tous les peuples de la terre,
    pour découvrir qu’ils sont tous importants, que tous sont nécessaires, qu’ils sont des visages différents de la même humanité que tu aimes. Amen !

    Articles les plus lus

    no_image
    "Les réfugiés sont nos frères", a rappelé le pape François © CAFOD Photo Library/Flickr/CC BY-NC-ND 2.0

    Les passages clefs de 'Fratelli tutti' (extraits)

    Les 90 pages de l’encyclique Fratelli tutti représentent un plaidoyer remarquable pour la fraternité universelle. I.MEDIA a sélectionné dans le texte les citations les plus marquantes.

    Sur le sens de l’encyclique 


    «Fratelli tutti», écrivait saint François d’Assise, en s’adressant à tous ses frères et sœurs, pour leur proposer un mode de vie au goût de l’Évangile. Parmi ses conseils, je voudrais en souligner un par lequel il invite à un amour qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace. Il déclare heureux celui qui aime l’autre autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui.» P-1
    «Si pour la rédaction de Laudato si’ j’ai trouvé une source d’inspiration chez mon frère Bartholomée, Patriarche orthodoxe qui a promu avec beaucoup de vigueur la sauvegarde de la création, dans ce cas-ci, je me suis particulièrement senti encouragé par le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu «a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux». (5)
    «Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots.» (6)
     «Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. (8)

    Sur la crise du monde moderne et la pandémie

    «Certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. Au fond, les personnes ne sont plus perçues comme une valeur fondamentale à respecter et à protéger, surtout celles qui sont pauvres ou avec un handicap, si elles “ne servent pas encore” – comme les enfants à naître –, ou “ne servent plus” – comme les personnes âgées.» (18)
    «La baisse de la natalité, qui provoque le vieillissement des populations, associée à l’abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse, est une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous, que seuls comptent nos intérêts individuels. Ainsi, ce ne sont pas seulement la nourriture ou les biens superflus qui sont objet de déchet, mais souvent les êtres humains eux-mêmes. Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière.» (19).  
    «Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle.» (34)
    «Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon! Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé!» (35)
    «Ce qui nous arrive aujourd’hui et qui nous entraîne dans une logique perverse et vide, c’est qu’il se produit une assimilation de l’éthique et de la politique à la physique. Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes." (210)

    Sur la question migratoire

    «Aussi bien dans les milieux de certains régimes politiques populistes que sur la base d’approches économiques libérales, on soutient que l’arrivée des migrants doit être évitée à tout prix. Dans le même temps, on affirme que l’aide aux pays pauvres devrait être limitée, pour qu’ils touchent le fond et décident de prendre des mesures d’austérité. On ne se rend pas compte qu’au-delà de ces déclarations abstraites difficiles à étayer, de nombreuses vies sont détruites.» (37)
    «Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. […] J’invite à dépasser ces réactions primaires, car «le problème, c’est quand [les doutes et les craintes] conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même – sans nous en rendre compte – racistes. Ainsi, la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre ». (45)
    «L’Europe […] a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants». (40)
    «Celui qui ne vit pas la gratuité fraternelle fait de son existence un commerce anxieux; il est toujours en train de mesurer ce qu’il donne et ce qu’il reçoit en échange. Dieu, en revanche, donne gratuitement au point d’aider même ceux qui ne sont pas fidèles». (140)
    «La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. (141)
    «Aujourd’hui aucun État national isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa population.” 153
    "La solution ne réside pas dans une ouverture qui renonce à son trésor propre. Tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels." (143)

    L’importance de faire mémoire

    «Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations, il ait fallu si longtemps à l’Eglise pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. Aujourd’hui, avec le développement de la spiritualité et de la théologie, nous n’avons plus d’excuses." (86)
    «La Shoa ne doit pas être oubliée. Elle est le « symbole du point où peut arriver la méchanceté de l’homme quand, fomentée par de fausses idéologies, il oublie la dignité fondamentale de chaque personne qui mérite un respect absolu quel que soit le peuple auquel elle appartient et la religion qu’elle professe». (247)
    «S’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de ‘‘déconstructionnisme’’, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro.» (13)
    « Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action.» (14)

    Pour une « meilleure politique »

    «Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les voies efficaces qui les rendent réellement possibles. Tout engagement dans ce sens devient un exercice suprême de la charité.» (180)
     «La bonne politique cherche des voies de construction de communautés aux différents niveaux de la vie sociale, afin de rééquilibrer et de réorienter la globalisation pour éviter ses effets de désagrégation.» (182)
     «Pendant que, dans la société actuelle, les fanatismes, les logiques de repli sur soi ainsi que la fragmentation sociale et culturelle prolifèrent, un bon responsable politique fait le premier pas pour que les différentes voix se fassent entendre.» (191)
     «Lorsqu’une politique donnée sème la haine ou la peur envers d’autres nations au nom du bien d’un pays, il faut s’alarmer, réagir à temps et changer immédiatement de cap.» (192)
    «Il y a une grande noblesse dans le fait d’être capable d’initier des processus dont les fruits seront recueillis par d’autres, en mettant son espérance dans les forces secrètes du bien qui est semé. La bonne politique unit l’amour, l’espérance, la confiance dans les réserves de bien qui se trouvent dans le cœur du peuple, en dépit de tout.» (197)
    «Enfoncer un peuple dans le découragement, c’est boucler un cercle pervers parfait : c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources et de la capacité de juger et de penser.» (75)

    Le secret du vrai pardon

    «Il ne s’agit pas de proposer un pardon en renonçant à ses droits devant un puissant corrompu, devant un criminel ou devant quelqu’un qui dégrade notre dignité. Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain.» (241)
    «Quand les conflits ne sont pas résolus mais plutôt dissimulés ou enterrés dans le passé, il y a des silences qui peuvent être synonymes de complicité avec des erreurs et des péchés graves. Mais la vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans le conflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente.» (244)

    La vocation du croyant

    «En tant que croyants, nous nous trouvons face au défi de retourner à nos sources pour nous concentrer sur l’essentiel: l’adoration de Dieu et l’amour du prochain, de manière à ce que certains aspects de nos doctrines, hors de leur contexte, ne finissent pas par alimenter des formes de mépris, de haine, de xénophobie, de négation de l’autre. La vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations.» 282
    «Il y a des croyants qui pensent que leur grandeur réside dans l’imposition de leurs idéologies aux autres, ou dans la défense violente de la vérité ou encore dans de grandes manifestations de force. Nous, croyants, nous devons tous le reconnaître: l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer.» (92)

    Pour un « artisanat de la paix »

    «Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre!» (217)
    «Aujourd’hui, on n’a ni l’habitude ni assez de temps et d’énergies pour s’arrêter afin de bien traiter les autres, de dire “s’il te plait”, “pardon”, “merci”. Mais de temps en temps le miracle d’une personne aimable apparaît, qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence. Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits.»  (224)
    «Les grandes transformations ne sont pas produites dans des bureaux ou dans des cabinets. Par conséquent, «chacun joue un rôle fondamental, dans un unique projet innovant, pour écrire une nouvelle page de l’histoire, une page remplie d’espérance, remplie de paix, remplie de réconciliation». Il y a une “architecture” de la paix où interviennent les diverses institutions de la société, chacune selon sa compétence, mais il y a aussi un “artisanat” de la paix qui nous concerne tous.» (231)

    Sur la place et le rôle des religions

    «Les ministres religieux ne doivent certes pas faire de la politique partisane, qui revient aux laïcs, mais ils ne peuvent pas non plus renoncer à la dimension politique de l’existence qui implique une constante attention au bien commun et le souci du développement humain intégral. L’Eglise «a un rôle public qui ne se borne pas à ses activités d’assistance ou d’éducation», mais qui favorise «la promotion de l’homme et de la fraternité universelle.» (276)
    «Il est inadmissible que, dans le débat public, seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole. Il doit y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse.» (275)
    «Aussi, «les croyants ont besoin de trouver des espaces où discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment.» (282)
    «Nous, chrétiens, nous demandons la liberté dans les pays où nous sommes minoritaires, comme nous la favorisons pour ceux qui ne sont pas chrétiens là où ils sont en minorité. Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions." (279)
    «Je voudrais rappeler que le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons demandé «aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent».Et lorsqu’une politique donnée sème la haine ou la peur envers d’autres nations au nom du bien d’un pays, il faut s’alarmer, réagir à temps et changer immédiatement de cap.» (192)

    Les condamnations

    «Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance [… ]Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations." (281)
    «Aujourd’hui, nous disons clairement que «la peine de mort est inadmissible» et l’Eglise s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier." (248)
    «Aujourd’hui, encore des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage»  (24).
    «L’objectif ultime de l’élimination totale des armes nucléaires devient à la foi un défi et un impératif moral et humanitaire» (262).

    Articles les plus lus

    no_image
    Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation pour l'Entre-Connaissance © Jacques Berset

    Hafid Ouardiri: "Fratelli tutti parle à mon être originel"

    L'intellectuel musulman genevois Hafid Ouardiri a particulièrement apprécié l'encyclique Fratelli tutti, du pape François, publiée le 4 octobre 2020. Il salue une œuvre qui s'adresse à la "nature originelle" de chaque être humain.

    "Fratelli tutti devrait être lue par tous les dirigeants du monde, quel que soit leur appartenance politique ou religieuse", souligne Hafid Ouardiri. L'intellectuel musulman a d'ailleurs placé le texte sur le site internet de sa fondation de l'Entre-connaissance, basée à Genève. Il affirme souscrire totalement aux thèses développées dans les 90 pages de Fratelli tutti, la 3e encyclique du pape François, qui a pour sous-titre "sur la fraternité et l’amitié sociale". Un texte qui parachève sept années d’engagement et d'interventions du pontife en faveur du dialogue et de la solidarité inter-humaine.

    Les limites de "l'homme tout puissant"

    Hafid Ouardiri a notamment apprécié la dimension "universelle" et non pas "universaliste" de l'œuvre. "C'est un vrai universel, celui qui est démuni d'arrogance et enrichi de bienveillance". Il salue également le contraste que le pape réalise entre 'individualisme' et 'individualité'. "Il est dans la défense des personnes, pas des idéologies qui enferment".

    Le Genevois estime que le pontife fait, dans la première partie de l'encyclique, une état des lieux certes pessimiste et sombre du monde, mais complètement réaliste. "Selon moi, la volonté du pape était d'exprimer les limites de l'homme tout puissant". Le pontife remet en question avec raison les systèmes qui n'ont pas servi la fraternité que l'homme aurait pu développer. "François met en avant de façon très pertinente les signes du recul de l'humanité, la montée de l'égoïsme, la perte du sens social". Le pontife a mis le doigt sur les maux de la société d'aujourd'hui, assure-t-il. "En particulier le virtuel qui détruit la véritable relation".

    Le vrai sens du "djihad"

    Hafid Ouardiri se réjouit que le pontife argentin se soit inspiré de la figure de saint François d'Assise pour écrire l'encyclique. "C'était une personnalité exceptionnelle, qui a su se dépasser pour aller vers l'autre". Celui qui travaille comme médiateur culturel pense notamment à la rencontre du saint d'Ombrie avec le sultan Al-Malik, en 1219, en pleine période des Croisades. Sur ce modèle, François est le pape qui su le mieux développer ce type de rencontre, assure le fondateur de l'Entre-connaissance. Il est aussi enthousiaste que le pape rappelle le Document sur la fraternité humaine, signé en février 2019 avec Ahmed Al-Tayyeb, le recteur de l'Université Al-Azhar, au Caire.

    "Ceux qui thésaurisent nous terrorisent"

    L'encyclique pourrait-elle donc renforcer encore ce mouvement de rencontre entre l'islam et la chrétienté? Pas tout à fait, car pour Hafid Ouardiri, il n'y a jamais eu de conflit entre les deux religions. "Le seul conflit est celui qui existe entre ceux qui font dire aux textes ce qu'ils ne disent pas". D'ailleurs, le musulman genevois assure qu'il souscrit totalement aux passages de l'Evangile mentionnés dans Fratelli tutti, en particulier le Bon Samaritain. "Ce sont des textes qui s'adressent à toute l'humanité", explique-t-il, relevant que l'islam enjoint au respect de la Bible, considérée comme une Ecriture sainte. Ainsi, l'encyclique ramène au vrai sens du "djihad" qui est une lutte, non contre les autres, mais contre les mauvais aspects de nous-mêmes.

    Le message de l'encyclique rejoint aussi complètement celui de l'Appel spirituel de Genève. Le texte a été proclamé en 1999 par plusieurs personnalités internationales et locales de diverses religions, dont le fondateur de l'Entre-Connaissance. Il exhorte entre autres au respect de la dignité humaine et au refus de l'instrumentalisation de la religion pour des actes de haine ou de violence. L'intellectuel genevois salue en cela le rejet, exprimé dans Fratelli tutti, du concept de "guerre juste".

    Les inégalités créent la violence

    L'ancien porte-parole de la mosquée de Genève note le lien fait par le pape entre les inégalités sociales et la violence inter-humaine. "Ceux qui thésaurisent nous terrorisent", lance-t-il. L'abus du droit de propriété dont parle le pontife est effectivement à la racine de la guerre et du meurtre. "L'inégalité sociale mène à la fragilisation et la déshumanisation de l'être humain, à l'individualisme qui est un refus de considérer l'autre comme une partie de soi-même. L'asservi développe la peur qui le pousse à se battre pour retrouver sa dignité". Le musulman dénonce ce "privé qui prive les autres". Il rappelle que dans l'islam existe la "Zakat", l'aumône légale. "En donnant de ce que je possède, je retire ce qui, de fait, appartient à l'autre. En islam, ce n'est pas une charité, mais une obligation. Le rappel que l'accaparement a des limites".

    Dieu avec ceux qui se rencontrent

    Pour Hafid Ouardiri, Fratelli tutti "parle un langage qui rejoint l'islam tel que je le définis". Pour autant, il assure ne pas l'avoir lue "en tant que musulman": "J'ai lu la lettre d'un être humain qui parle aux autres êtres humains". Il salue en cela la pédagogie du pape François, qui a su rédiger un texte franchissant les barrières du monde catholique. Le Genevois y voit la capacité du pontife argentin à "prêcher le sens de l'humain". "Il ne dénigre rien, il dépoussière, pour faire la lumière en nous. Il communique sans exclure personne".

    Le fondateur de l'Entre-Connaissance souligne que l'encyclique trace une voie qui permet le véritable dialogue entre toutes les dimensions humaines, qu'elles soient culturelles ou religieuses, de trouver une "voie du milieu", qui offre des solutions pour l'humanité. "En tant que musulman, je n'ai aucun problème avec tout homme qui œuvre au dialogue, à la solidarité. Dieu est forcément avec ceux qui entreprennent une telle démarche". Pour Hafid Ouardiri, Fratelli tutti est ainsi "le seul et unique remède pour retrouver le vrai sens de la Vie!" (cath.ch/rz)

    Articles les plus lus

    no_image
    Mgr Paul Desfarges, ici en 2018, lors de la béatification des martyrs d'Algérie à la mosquée d'Oran, vit depuis 50 ans en Algérie © Bernard Hallet

    Mgr Desfarges: "Fratelli tutti" «redonne sa conscience à l’humanité»

    Par Camille Dalmas/I.Media

    I.Media a demandé à Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger, quel regard il portait sur l’encyclique Fratelli tutti, publiée le 4 octobre 2020. Bien que nommé archevêque d'Alger par le pape François en 2016, Mgr Desfarges vit depuis 50 ans en Algérie, un pays majoritairement musulman où la communauté catholique est presque intégralement exogène. Ce jésuite vit donc au quotidien une expérience de dialogue interreligieux.

    La dernière encyclique du pape François donne la part belle au dialogue interreligieux et plus spécifiquement au dialogue avec l’Islam. Comment recevez-vous ce texte?
    Mgr Paul Desfarges: Ce texte nous rejoint très fortement et nous parle d’une façon tout à fait particulière, dans la mesure où il fait référence très clairement à l’opportunité d’un dialogue avec les musulmans. Il s’inscrit clairement comme une étape supplémentaire après le document sur la fraternité universelle, signé à Abou Dabi en 2019, et à l’autre signataire du document, le grand imam de l’université d’Al-Ahzar, Ahmed el-Tayeb. Par cinq fois il est directement fait mention de cette relation de profonde fraternité qui unit les deux hommes. Il affirme même clairement qu’il a été encouragé à écrire ce texte par le Grand Imam. C’est un engagement commun qui s’exprime une nouvelle fois. Le pape François porte haut la conviction qu’avec les croyants des autres religions et avec ceux de l’Islam, on peut se mettre au service d’une fraternité universelle.

    Ce texte est-il pour vous une source d’espérance?
    Oui, c’est un texte qui redonne sa conscience à l’humanité. C’est très important qu’un texte si important pour l’Eglise fasse à ce point référence à un musulman, c’est une des premières fois que cela arrive, mais c’est aussi le signe de la poursuite d’un chemin de fraternité. La fin de l’encyclique, qui insiste tout particulièrement sur l’importance du dialogue fraternel des religions, reprend d’ailleurs la belle prière du Document sur la fraternité: «Au nom de Dieu, qui a créé tous les êtres humains; ils sont égaux en droits, en devoirs et en dignité; et il les a appelés à vivre comme des frères et des sœurs entre eux afin de construire la terre et d’y répandre les valeurs de bonté et d’amour.»

    "Le pape François porte haut la conviction qu’avec les croyants des autres religions et avec ceux de l’Islam, on peut se mettre au service d’une fraternité universelle."

    Comment ce texte résonne-t-il au regard de votre expérience particulière, vous qui êtes en permanence au contact de vos frères musulmans?
    Il nous renvoie à notre quotidien, à notre vocation, à notre mission, et lui donne son sens. Il s’agit pour nous de maintenir l’existence d’une Eglise en relation, présente, et si possible, d’une Eglise fraternelle, avec nos frères et sœurs musulmans. Ce que nous dit le pape, c’est que l’Eglise n’est pas là pour elle-même, mais qu’elle est là pour faire fraternité, pour “aller vers”. En ce sens là, la parabole du Bon Samaritain, utilisée par le pape François dans son encyclique, nous rejoint aussi pleinement. Il faut s’ouvrir au mystère du musulman, à ce qu’il porte en lui. Le texte nous dit que nous vivons comme croyants en un Dieu qui a une bienveillance pour ses créatures. Nous sommes frères et nous pouvons vivre comme tels. Cette fraternité n’a pas de limite pour nous.

    La toute fin de l’encyclique insiste sur l’inspiration centrale qu’a joué le bienheureux Charles de Foucauld – qui doit être bientôt canonisé – un homme qui a laissé un souvenir fort en Algérie…
    Charles de Foucauld a vécu pendant toute la fin de sa vie cette réalité de la fraternité, se forçant à vivre de la même façon que les autres pour qu’ils puissent le considérer comme un frère, tentant de former une grande famille pour la Maison commune. Pour essayer d’aller vers l’autre, il a étudié sa langue, sa culture. Ses livres sur les touaregs et leur langue, le tamahak, font toujours référence. C’est une inspiration importante, car la relation à l’autre, intense et pleine, qu’il a expérimentée jusqu’au bout est ce qui fait vivre la fraternité et fait vivre plus largement notre Eglise.

    Voyez-vous déjà des effets de cette volonté de bâtir un pont fraternel, initié par le pape François et le grand imam Ahmed el-Tayeb?
    Je ne peux pas dire encore que l’encyclique a fait son chemin et il est trop tôt de même pour le Document. Je connais beaucoup de proches amis musulmans qui veulent vivre cette fraternité avec nous chrétiens. Cependant on ne peut pas nier qu’il y a un courant qui n’est pas du tout sur cette ligne là. Un Islam plus radical, plus politique, pour lesquelles la relation avec les chrétiens passe par plus d’opposition s’est développé ces dernières années. C’est pour ça que le geste d’un imam de cette envergure [le grand imam Ahmed el-Tayeb], de la prestigieuse université Al-Azhar, un cœur intellectuel et spirituel de l’Islam sunnite, qui s’engage de cette façon avec le pape François est très fort. Évidemment cela n’engage pas tous les musulmans, comme le pape engage tous les catholiques, car l’Islam est multiple et divisé. Mais ça me touche beaucoup de voir des prises de positions aussi fortes contre la violence terroriste notamment. Par exemple quand il dit que «Dieu se défend tout seul»: voilà des affirmations qui ont besoin d’être rappelées aujourd’hui. Et beaucoup de musulmans souhaitent ça, un Islam de convivialité, de dialogue. (cath.ch/imedia/cd/bh)

    Articles les plus lus

    no_image
    Pierre-Yves Gomez

    Pierre-Yves Gomez: "'Fratelli tutti' va aux racines de notre humanité"

    Par Hugues Lefebvre/I.Media

    Une semaine après la signature de Fratelli tutti par le pape François à Assise, le 3 octobre 2020, l’économiste Pierre-Yves Gomez analyse pour I.MEDIA la troisième encyclique du pontife argentin. Il explique notamment pourquoi la propriété privée ou bien les frontières sont des “droits naturels secondaires” pour l’Eglise.

    En tant qu’économiste, comment avez-vous reçu l’encyclique du pape François?
    Pierre-Yves Gomez: Fratelli tutti n’est pas une encyclique portant sur l’économie au sens strict. Il faut la lire dans le sillage de Laudato si’, qui suggérait des réformes économiques  – sur la finance ou sur l’économie locale notamment. Fratelli tutti, c’est un texte sur l’écologie humaine qui donne des fondements humanistes pour éclairer l’écologie intégrale décrite dans Laudato si’.
    Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est la radicalité avec laquelle le pape François nous enseigne les fondements de cette écologie humaine. Par radicalité je veux dire qu’il revient, sans ambages, aux racines de ce qui fait notre humanité. Par exemple, au niveau économique, son rappel de la pensée de l’Eglise sur la propriété privée est profondément radical.

    Justement, que veut dire le pape lorsqu’il parle de la propriété comme d’un droit naturel secondaire?
    D’abord, ce n’est pas une invention de François. Cette notion est présente dès les origines de l’Eglise. La propriété est destinée à tous pour que tout le monde puisse en vivre. Pour autant elle n’est pas gérée par tous, collectivement. Elle peut être détenue par des personnes privées. Mais une telle propriété privée n’a de sens que comme un droit et donc une responsabilité sur la propriété commune. C’est pourquoi la propriété privée ne doit pas devenir “privante”. Il est bon de gérer une propriété privée mais dans la mesure où cette gestion reste ordonnée au bien commun. En ce sens, c’est un droit naturel mais qui reste secondaire. Ce qui est premier c’est la destination universelle de ce que l’on possède.

    Le pape François explique clairement que celui qui possède un bien a ainsi une formidable occasion de servir le bien commun, plutôt que de se contenter de gérer son bien pour lui-même. Car la somme des intérêts particuliers ne conduit pas nécessairement au bien commun. Elle peut aussi conduire au désastre commun. Il y a là une critique claire d’une logique libérale qui conduirait à un individualisme autocentré. Chercher son intérêt en tant qu’être humain, c’est contribuer au bien pour tous. Finalement, c’est la noblesse de la propriété privée que de n’être qu’un droit naturel secondaire.

    "La somme des intérêts particuliers ne conduit pas nécessairement au bien commun. Elle peut aussi conduire au désastre commun."

    Affirmer cela aujourd’hui a quelque chose de révolutionnaire…
    Et pourtant il n’y a rien de nouveau dans ce discours. Dans l’encyclique, François cite d’ailleurs saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand qui avaient des formules toutes aussi radicales: « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux», affirmait magnifiquement saint Grégoire.

    Si une telle pensée s’oppose à un libéralisme individualiste, elle n’est en rien collectiviste ou communiste. Car il ne s’agit pas de mettre tout en commun ou de laisser à l’État la charge de tout gérer. La propriété privée est un droit naturel, rappelle l’Église, mais un droit ordonné au bien commun.

    Jean-Paul II, très marqué par son histoire et par l’opposition entre libéralisme et socialisme, ou Benoit XVI ont dit les mêmes choses dans un autre style. Il n’empêche: cette notion de propriété privée subordonnée au bien commun est une constante de l’enseignement de l’Eglise.

    Cette notion de propriété privée subordonnée au bien commun est une constante de l’enseignement de l’Église."

    La vision économique de François, comme sa manière de parler de la question des migrants, peut sembler utopique pour certains. Le pape est-il naïf?
    On a parfois l’impression que la question migratoire est obsessionnelle pour le pape François. Mais cette encyclique permet de mieux comprendre l’importance du sujet. D’abord, l’encyclique n’est pas un programme d’actions politiques et il serait pour le coup parfaitement naïf de la lire ainsi. Fratelli tutti va aux racines de notre humanité et pose des fondements humanistes pour l’action. Dire que la propriété privée n’est qu’un service ordonné au bien commun est affirmer un fondement pour l’action économique juste. Dire que le monde est « un » est affirmer un fondement pour l’action politique juste.

    Le pape a conscience du fait que les gens qui ne partagent pas ces fondations le trouveront naïf. Mais ce qui me semble très naïf, c’est de croire que l’on peut faire de l’économie ou de la politique sans aucun fondement.

    Au sujet des migrants, il commence donc par rappeler que la terre appartient à tout le monde et que chacun a le droit d’y vivre. Ainsi, on ne doit pas penser une politique juste à partir de frontières mais à partir de l’unité du genre humain.

    Pour autant, je ne lis pas cette encyclique comme faisant la promotion d’un monde sans frontières – le pape François sait bien que la solution n’est pas d’ouvrir les frontières au point de ne plus pouvoir accueillir convenablement le migrant. Je la lis comme un rappel qu’il nous faut toujours penser notre action politique et économique en partant du principe que la terre est à tous et que la vie de l’autre, obligé de migrer pour survivre, me concerne.

    "Le monde n’est pas la somme de patries distinctes. C’est une humanité commune qui vit dans des patries différentes."

    Le pape François parle aussi de la « patrie » dans son encyclique…
    Absolument. Le pape François n’a jamais condamné l’existence des pays et des patries. Au contraire, il a dans Fratelli tutti des mots très forts sur le peuple, sur l’amour de la patrie – des mots que certains ne semblent pas avoir lus.

    Comme la propriété privée,  la frontière est un droit secondaire. Celui de protéger le peuple des agressions, y compris idéologiques. Mais de même que ma maison n’est pas que ma maison pour moi-seul, notre patrie n’est pas que notre patrie pour nous-seuls. Elle est ouverte et bénéficie de ce qui peut l’enrichir. Le monde n’est pas la somme de patries distinctes. C’est une humanité commune qui vit dans des patries différentes et construit un polyèdre aux multiples faces, une image chère au Pape. Un tel fondement pour la politique ouvre le destin de chaque peuple et de chaque patrie à un horizon plus large que la défense recroquevillée des postes-frontières et des citadelles. (cath.ch/imedia/hl/bh)

    La théorie des croyances en économie
    Pierre-Yves Gomez est né le 15 mars 1960 à Oran, en Algérie. Après l’indépendance du pays, sa famille quitte Oran pour la France où il vit depuis. Il est économiste, docteur en gestion et professeur à EMLYON Business School où il a fait toute sa carrière. Il est titulaire d'un Doctorat en sciences de gestion, obtenu en 1994 à l'Université Lyon III. Il enseigne la stratégie et la gouvernance d'entreprise. Entre 1998 et 2000, il a été professeur invité puis chercheur associé à la London Business School.
    Il dirige l'Institut français de gouvernement des entreprises (IFGE), centre de recherche et laboratoire social sur la gouvernance d'entreprise et la place de l'entreprise dans la société. Intervenant dans le débat public et dans les médias, il tient une chronique mensuelle dans le supplément économique du journal Le Monde depuis 2008. Il a été élu président de la Société française de management en janvier 2011.
    Les travaux de Pierre-Yves Gomez portent principalement sur la théorie des croyances en économie (théorie des conventions), le gouvernement des entreprises, les liens entre travail, la gouvernance et l’économie politique. Il offre ainsi une lecture du capitalisme contemporain et propose une vision fondée sur l'Ecologie humaine. BH

    Articles les plus lus

    no_image
    Dominique Wolton relève que le pape a beaucoup évolué sur la question des technologies de la communication depuis leur entretien en 2017 © Wikipedia/CC BY-SA 4.0/

    Dominique Wolton: «Pour le pape, bien communiquer, c’est écouter»

    Pour Dominique Wolton, l’approche du pape François dans son encyclique Fratelli tutti est révolutionnaire. Pour le sociologue français du CNRS (le Centre national de la recherche scientifique), le pape «a beaucoup évolué» sur la question de la communication depuis leurs entretiens paru dans Politique et société, en 2017.

    La dernière encyclique du pape accorde une importance singulière à la communication, une matière qu’abordent assez rarement sous cet angle les papes. Qu’est-ce que bien communiquer pour le pape François?
    Dans ce texte, le pape prend très clairement à contre-pied toute l’idéologie dominante sur la communication, celle qui considère que le monde est devenu “tout petit”, qu’il s’est rétréci, notamment grâce à la télévision et à internet. On entend souvent dire que les nouvelles technologies ont apporté de la transparence entre les personnes, qu’elles ont ouvert des portes et donc, d’une certaine manière, que les personnes peuvent s’ouvrir à leur contact. En bref, on a tendance à dire que tout va très bien, et on nous vend avec ces arguments la 4G et la 5G comme des améliorations nécessaires de la communication entre les personnes.
    Sur ces questions, le pape a beaucoup évolué depuis que je l’ai rencontré: il y a deux ans, il avait alors un discours plus positif sur le rôle des communications techniques. Mais il semble que, notamment après nos longues discussions, il a compris que la communication technologique, malgré toutes ses performances, n’améliore absolument pas la communication humaine. Il a notamment cette phrase qui ne laisse pas de doute: «La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l’humanité».

    En quoi est-elle insuffisante pour le pontife?
    Le pape François insiste tout particulièrement sur la primauté de la communication humaine et explique qu’elle est beaucoup plus importante que ce que l’on dit. Il a clairement compris que pour communiquer, il faut de vrais échanges, de la présence physique et du temps, mais aussi du silence et du dialogue. En cela, il s’oppose totalement à l’idéologie de la vitesse qui domine aujourd’hui, qui demande plus de tuyaux et plus de données. Et donc au paradigme d’une plus grande numérisation des échanges.

    Il [le pape] a compris que la communication technologique, malgré toutes ses performances, n’améliore absolument pas la communication humaine."

    Pourquoi la dégradation de la communication prend-elle autant de place dans l’encyclique?
    Il a bien saisi qu’il y a une supériorité de la communication humaine, sociale, physique par rapport à la communication technique et virtuelle. Et que cette dernière génère bien souvent, dans nos sociétés, de l’agressivité: «L'agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs», déclare-t-il. Et derrière cette violence, pour lui, il y a la guerre, le pire de tous les maux, difficile à guérir. Soigner les modalités défaillantes de la communication, notamment celles liées au numérique, c’est prévenir les guerres pour le pape.

    Pour régler les conflits, le pape insiste sur la force du dialogue mais il aussi demande de ne pas nier les polarités à l’œuvre, d’agir «dans le conflit». C’est une bonne recette de communication de crise selon vous?
    La communication trouve sa solution dans la négociation pour lui, c’est-à-dire dans l’idée que le point de vue de l’autre doit être écouté. Ce que propose le pape François me semble être une idée originale: la reconnaissance systématique de l’altérité comme point de départ de la communication. Pour convaincre, il ne faut pas parler mais écouter. C’est cela: pour le pape François, bien communiquer, c’est écouter l’autre. Et en cela, la définition donnée par le pape de la fraternité, l’attitude qui amène à une bonne communication, est très importante. Il insiste en effet sur le fait que la fraternité n’est pas naturelle, qu’elle ne va pas de soi, et qu’on est plutôt porté à la haine de l’autre. La communication, comme la fraternité, est un processus dynamique. C’est pourquoi la notion de temps est importante. Le temps est la première nécessité pour arrêter un conflit, pour éviter une guerre ou la violence. La communication technique est tellement rapide, tellement efficace, qu’on finit toujours par s’embrouiller.

    La communication, pour le pape, n’est-elle pas moins une stratégie qu’une attitude?
    J’ai l’habitude de dire: “Si tout le monde s’exprime, qui écoute?”. La première chose que demande le pape, c’est de se mettre à côté de la personne pour l’écouter. Il a cette très belle phrase: «Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe 'dialoguer'».
    C’est une approche révolutionnaire, quand on regarde la tendance actuelle. Il dit encore: «S’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle». Le pape montre vraiment les ambiguïtés de l’individu dans un monde qui considère encore que l’individualisme est une conquête. Pour lui, la communication technologique favorise l’individualisme au-delà de ce qui est nécessaire, parce que bien souvent, la communication technologique, c’est de la solitude. (cath.ch/imedia/cd/bh)

    Articles les plus lus

    no_image
    Le professeur Paul Dembinski est un spécialiste de la doctrine sociale de l'Eglise © Raphaël Zbinden

    Paul H. Dembinski: "Fratelli tutti n'est pas un traité d'économie"

    Communiste, erronée, extrémiste…l'encyclique du pape François Fratelli tutti, publiée le 4 octobre 2020, a reçu de nombreuses critiques concernant ses aspects économiques. Paul H. Dembinski, directeur de l'Observatoire de la Finance, à Genève, pose son regard d'économiste sur ce texte.

    "Fratelli tutti est un cri d'angoisse et d’alerte face à notre monde qui ne va pas bien", lance Paul Dembinski. Dans le café genevois où il rencontre cath.ch, en dessus du masque de rigueur, ses yeux gris-bleu et sa voix posée reflètent la gravité du sujet. Mais aussi une préoccupation palpable.

    Car pour le professeur à l'Université de Fribourg, l'économie est plus qu'un passionnant objet d'analyse, c'est un instrument qui doit, ou du moins devrait, contribuer à plus de fraternité et de solidarité humaines. Depuis de nombreuses années Paul H. Dembinski s’intéresse à l’enseignement social chrétien au travers de ses recherches de ses activités associatives, notamment dans la Plateforme dignité & développement en suisse romande et dans l’Association internationale pour l'enseignement social chrétien (AIESC) au niveau international. "Un enseignement qui reste peu connu, alors qu’il recèle des trésors".

    Une société "ouverte", mais fermée

    "Parmi les choses qui m'ont frappé dans Fratelli tutti, il y a ce constat inquiétant que l'histoire se met à reculer ou encore qu'il faut d'urgence (re)créer un 'nous' qui a été disloqué sous la poussée de l’individualisme, souligne l'économiste d'origine polonaise. Parce qu'on a perdu le goût du 'vivre ensemble', du 'faire ensemble'". Il note aussi un paradoxe très important que le texte met en évidence en jouant sur les termes monde ouvert et monde fermé.

    "Le premier chapitre qui dresse le diagnostic de la situation actuelle s'appelle 'Ombres d'un monde fermé', or au cœur de la promesse libérale il y a "la société ouverte" - la 'Open Society'. Mais pour le pape – en dépit de la victoire du libéralisme – notre monde est fermé. Car si le libéralisme ouvre le monde aux flux des biens, des capitaux, des personnes, l'individualisme sous-jacent ferme les cœurs et entraîne l'exclusion. Ainsi, au cœur des sociétés dites ouvertes, des pans entiers se retrouvent en dehors du circuit". Sans fraternité et sans amitié sociale, la société ouverte est impossible – c’est le message clé de Fratelli tutti.

    "Fratelli tutti a davantage pour objectif de dresser un panorama civilisationnel"

    Un constat sombre mais globalement réaliste, qui laisse peu de place à cette société de "l'amitié sociale" proposée comme modèle par le pontife argentin. Le texte du pape arrive aussi au bon moment pour rappeler les messages essentiels de la doctrine sociale chrétienne, alors que l’économie mondiale est en plein bouleversement à cause de la crise du coronavirus, souligne Paul Dembinski.

    Un texte "lacunaire"?

    Le professeur, s'il salue donc le message essentiel de Fratelli tutti, avoue qu'il reste sur sa faim concernant certains aspects. "En toute modestie, le texte me paraît trop long. Il comporte une foison de messages, mais qui ne sont pas toujours développés jusqu'au bout." Il trouve d'ailleurs symptomatique qu'il ait fallu recourir à une infographie pour l'expliquer.

    Il remarque aussi que nombre d'idées de Fratelli tutti avaient déjà été développées dans la précédente encyclique du pape, Laudato si', et "souvent de manière plus étayée". Pour Paul Dembinski, l'ouvrage sorti le 4 octobre 2020, a cependant davantage pour objectif de dresser "un panorama civilisationnel" que de faire une analyse précise de la situation économique.

    "Trop d'Etat peut contribuer aussi à 'fermer le monde"

    Le directeur de l'Observatoire de la Finance note aussi un certain nombre de "manques" ou de "raccourcis" dans ce texte. Si le "libre marché" y est durement critiqué, l’expérience communiste est complètement absente. "Le pontife ne met pas une seule fois en garde contre l'étatisme, alors que trop d'Etat peut contribuer aussi à 'fermer le monde'". Le pape ne dit rien non plus sur le problème récurrent des Etats déficients, incapable de gouverner et facteurs importants de pauvreté.

    Paul Dembinski s'étonne également que le pontife ne fasse pas plus référence à la dynamique de "L'Economie de François". Ce mouvement, qu'il a pourtant lui-même lancé, en appelle aux idées novatrices des jeunes entrepreneurs du monde pour une économie plus inclusive, plus juste et plus durable. Par ailleurs, le Saint-Père ne thématise pas beaucoup les institutions intermédiaires, qui peuvent être des relais important dans la construction de "l'amitié sociale".

    "Un best of" de François?

    Le professeur d'économie relève ainsi l'absence, dans Fratelli tutti, d'idées économiques réellement nouvelles, de solutions concrètes, alors que le Pape aime à insister sur la prééminence du réel. "François ne parle pas, comme il l'avait fait dans Evangelii Gaudium en formules choc comme 'cette économie qui tue'. Son analyse est aujourd’hui plus nuancée". Tout ceci donne l'impression que Fratelli tutti est plus une "récap", un "best of" des citations de François, davantage un "Instrumentum laboris" (instrument de travail) qu'une synthèse achevée. Preuve en est le nombre impressionnant de citations des discours ou écrits du pape.

    La pauvreté recommence à augmenter en Amérique latine
    La pauvreté recommence à augmenter en Amérique latine @ Jean-Claude Gerez

    Pour Paul Dembinski, le pontife n'évite également pas les paradoxes "Il dit en même temps: 'il faut du travail pour tous' et 'il faut libérer du temps pour sortir de la frénésie consommatrice et productiviste'. Mais le risque est que cette 'libération' du temps ne provoque une compression de l'activité économique, au détriment de places de travail".

    Dans ce "diagnostic somme toute superficiel " sur l'économie, certains concepts, tels que le "libéralisme" ou "la mondialisation" mériteraient d'être davantage cernés pour mieux suivre l’analyse du pape. Toutefois, l’orientation de fond (pour ce qui est de l’économie), serait selon Paul Dembinski grandement liées à l'expérience vécue du pontife argentin. "L'Amérique latine est certainement l'un des endroits du monde où les inégalités sociales sont les plus exacerbées. Chez François, comme chez les autres papes qui ont parlé d'économie – notamment Jean Paul II – on retrouve l’empreinte du vécu".

    Pas contre la mondialisation

    Le professeur ne souscrit pas pour autant à certaines critiques du texte provenant de milieux économiques. "Certains ont parlé d'un contenu 'erroné'. Mais on ne peut pas dire cela, le texte ne contient pas d'erreurs au sens factuel du terme, il reste très général dans son diagnostic qui se place au niveau civilisationnel et non simplement économique. Quand Fratelli tutti dénonce les inégalités dans le monde, personne ne peut nier qu’elles croissent. De même, il est de notoriété publique qu'il y a un problème majeur avec l'environnement et que notre mode de fonctionnement économique en est la cause".

    Selon Paul Dembinski, le principal point de désaccord porte sur les causes. "J'acquiesce à l'idée du pape François selon laquelle une doctrine fondamentalement individualiste, comme celle véhiculée par le 'tout au marché' va développer l'égoïsme et donc affaiblit le souci du bien commun. La pensée économique, celle qui est encore dominante aujourd’hui, affirme que le bien-être général augmente quand chacun poursuit son intérêt propre. Or, je pense que l’état du monde démontre le contraire, comme en témoignent aussi bien les inégalités que l’exclusion ou encore la crise environnementale. François nous dit simplement: réveillez-vous, vous n'êtes pas contraints de fonctionner comme des algorithmes d'optimisation de bien être individuel et matériel à court terme. Vous avez le devoir moral de voir dans l’autre avant tout le frère et l’ami".

    "L'encyclique est un appel à nous ressaisir, à discerner et à agir"

    Il a aussi été reproché au pape François d'oublier les effets prétendument bénéfiques de la mondialisation. Beaucoup de tenants du libre marché assurent qu'elle a permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté. Une critique que Paul Dembinski met en perspective: "Le fait que des millions de personnes aient vu leur revenus franchir le seuil de pauvreté dans le sillage de la mondialisation est certes vrai, mais c'est une donnée avant tout statistique. Le bond provient principalement de la Chine, suite aux migrations des campagnes vers les villes. Mais dans les statistiques, il n'est question que de revenus moyens. Est-ce que le paysan chinois qui cultivait sa terre et qui a ensuite été astreint à travailler dans une usine dans une grande ville polluée a amélioré sa qualité de vie même si son revenu monétaire a augmenté? Je n'en suis pas certain".

    Pour le directeur de l'Observatoire de la Finance, le pape François n'est pas contre la mondialisation. Il est "contre une mondialisation sans cœur, contre une vision étriquée de celle-ci, qui la réduit à sa seule valeur marchande". Le pape cite ainsi avec justesse Benoît XVI quand a il dit que "La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères" (Caritas in veritate, 19). S’il consacre son texte au besoin urgent de fraternité c’est bien pour redonner un cœur et un visage humain à la mondialisation."

    Avant tout un texte pastoral

    De manière générale, Fratelli tutti, dénonce, selon Paul Dembinski, non pas les phénomènes en tant que tels, mais leurs dérives. "Il critique la facilité dans laquelle nous nous laissons si facilement enfermer, par les mirages de la consommation, des technologies de l'information et autres. Finalement, l'encyclique est un appel à nous ressaisir, à discerner et à agir".

    Le professeur d'économie exhorte à ne pas faire de faux procès au texte du pape et de ne pas en faire "plus que ce qu'il est". "Ce n'est pas un traité d'économie politique chrétienne, ni un atlas de géopolitique mondiale. C'est avant tout un texte pastoral, qui dit aux chrétiens comment trouver le prochain ici et maintenant dans la perspective de l'amour divin".

    L’encyclique est une lettre solennelle que le pape adresse aux évêques, croyants et femmes et hommes de bonne volonté. Fratelli tutti, contient des recommandations adressées aux catholiques pour agir dans le monde et le changer face aux res novae (choses nouvelles) caractéristiques de notre époque. Elle n'entend pas délivrer des vérités de foi à accepter sans discernement".

    "Finalement, Fratelli tutti est un appel à ne pas se laisser guider uniquement par l'économique. Cela ne signifie pas une attitude anti-économique, mais la quête d’une économie au service de l’humanité." (cath.ch/rz)

    Articles les plus lus

    no_image
    Pour la théologienne Dominique Coatanea, l'encyclique "Fratelli tutti" en appelle à la conscience des peuples vers une mobilisation des intelligences et des cœurs contre le repli sur soi et ses intérêts immédiats. © DR

    'Fratelli tutti' repousse le spectre de la peur de l’autre

    Selon la théologienne française Dominique Coatanea, l’encyclique Fratelli tutti n’est pas une utopie mais un horizon de sens. À l’heure du repli identitaire, des fractures sociales et de la pandémie, l’appel à "l’amitié sociale" qu’elle contient invite les politiques à penser un projet d’envergure basé sur l’hospitalité, la convivialité et la fraternité.

    Ancienne doyenne de la Faculté de théologie d’Angers, la théologienne Dominique Coatanea enseigne aujourd’hui aux Facultés jésuites du Centre Sèvres à Paris. Son champ de recherche porte sur la théologie morale et l’éthique, notamment sur la réception de la pensée sociale chrétienne. Invitée avec d’autres théologiens et experts par l'équipe du Centre de recherche et d’action sociale et la Conférence des évêques de France à travailler le texte de l’encyclique Fratelli tutti (FT), afin d’en proposer une lecture pour un large public, elle nous livre ici son regard.

    Si l'encyclique Laudato si’ répondait au défi écologique, à quel défi répond Fratelli tutti ?  
    Dominique Coatanea: Celui d’un vivre ensemble fraternel et inclusif. Après l’écoute de la "clameur de la terre et de la clameur des pauvres" de Laudato si’, ce texte invite à voir ce qui est là devant nous et que nous fuyons trop souvent, cette sœur, ce frère regardé comme ennemi ou comme un "déchet", alors qu’il participe de la même humanité inaliénable et sacrée. Le pape poursuit ainsi son appel à la conscience des peuples vers une mobilisation des intelligences et des cœurs contre le repli sur soi et ses intérêts immédiats.

    Que faut-il comprendre par "l’amitié sociale" qu’il appelle de ses vœux? 
    Le pape François la définit ainsi: "L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié́ sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous." Cette amitié sociale est du registre de l’amour et requiert que nous composions voire recomposions des communautés "qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres" (FT 96). Cet appel solennel à l’amitié sociale invite à penser un projet politique d’hospitalité, de convivialité, de fraternité. Vaste chantier qui atteste pour le pape de la "grandeur" de la tâche politique. Il enjoint les politiques à viser cette ampleur de vue, sans jamais se détacher des conditions de possibilités de sa réalisation.

    "C’est contre ce mouvement de repli et de peur les uns des autres que la fraternité est mobilisée. Cette tâche urgente est aussi une œuvre à accomplir ensemble, femmes et hommes".

    Fratelli tutti est, cela dit, très silencieuse sur le rôle et la place de la femme dans l’Eglise catholique…
    Oui, je fais le même constat. Ce n’est pas son objet. L’évocation des femmes et des hommes est prise dans un contexte plus large de crises multiples (pandémie, fractures sociales,  repli identitaires) qui activent le réflexe du "sauve qui peut". C’est contre ce mouvement de repli et de peur les uns des autres que la fraternité/sororité (mais le mot n’y est pas) est mobilisée afin de nous maintenir dans la vie ouverte. Cette tâche urgente est aussi une œuvre à accomplir ensemble, femmes et hommes.

    Le pape François insiste sur une fraternité aussi avec les autres confessions. Il estime "qu’un cheminement de paix est possible entre les religions". N’est-ce pas un pari fou, vu l’actualité? 
    En effet, c’est une décision… Le pape invite à regarder comme Dieu regarde. C’est à dire à partir de l’appel à vivre dans la paix, à partir de nos différences assumées. Le pape et Ahmad Al- Tayyeb, grand imam de la mosquée Al Azhar, au Caire, appellent solennellement et ensemble à la paix, à la justice et à la fraternité. Le 4 février 2019 à Abou Dhabi, ils déclaraient conjointement "adopter la culture du dialogue comme chemin; la collaboration commune comme conduite; la connaissance réciproque comme méthode et critère." Dans le fond comme dans la forme, un chemin est ouvert, il reste à le parcourir.

    "Ce chemin de l’intelligence en dialogue est chemin de construction de la liberté et il est plus que nécessaire pour tous et d’abord pour les plus démunis socialement et culturellement."

    Le 17 octobre 2020, suite à la décapitation du professeur français Samuel Paty, Mgr Eric Aumonier, évêque de Versailles, a estimé qu’il était "urgent de nous rassembler au service de cette éducation à la fraternité", reprenant les propos du pape François contenus dans Fratelli tutti. La fraternité est-elle une réponse suffisante face à la violence terroriste? 
    La fraternité n’est pas une réponse mais un processus de vie sans cesse mis à mal et sans cesse à reprendre partout et en tout temps. De fait, l’école est cet espace éducatif où il est nécessaire d’apprendre à débattre, à s’ouvrir à des visions du monde diverses et qui, chacune, s’interdisent mutuellement de devenir totalisantes et exclusives… c’est le beau labeur de l’intelligence, de la prise de distance critique, de l’écoute des sources de sagesse multiples. C’est le refus de la bêtise, de l’amalgame et du mensonge. Ce chemin de l’intelligence en dialogue est chemin de construction de la liberté et il est plus que nécessaire pour tous et d’abord pour les plus démunis socialement et culturellement.

    Pensez-vous que les non-croyants peuvent souscrire à la vision qu’expose ici le pape François?  
    Oui, à partir de cette proclamation d’un projet et d’un avenir communs, Fratelli tutti offre des repères pour vivre ensemble: être libre de toute contrainte autre que la liberté d’autrui, reconnaître l’égale dignité de tous et l’égalité des droits et des devoirs quelle que soit sa condition, aspirer ensemble à devenir frères, participants d’une commune "famille humaine" au sein de la spécificité de sa nation.

    "Cette encyclique est née du dialogue et ouvre au dialogue et à la culture de la rencontre (...). Ce n’est pas une utopie mais un horizon de sens et il est urgent d’en saisir la pertinence au cœur de...

    En pleine pandémie, Fratelli tutti ouvre-t-elle selon vous un horizon d’espoir ? 
    Cette encyclique est née du dialogue et ouvre au dialogue et à la culture de la rencontre. Elle en montre les étapes, en balise le chemin, en donne le désir et le goût. L’enjeu n’est rien moins que de repousser le spectre de la peur de l’autre qui arme toutes les guerres et détruit la vie. Son horizon est celui d’une vie meilleure pour tous, d’une commune destination des biens de la terre et de leur répartition plus équitableCe n’est pas une utopie mais un horizon de sens et il est urgent d’en saisir la pertinence au cœur de cette pandémie qui peut être l’occasion d’un réflexe d’angoisse mortifère. La question est existentielle: le pape appelle à la mobilisation des consciences et des cœurs pour qu’au creux du malheur, la lumière demeure… pour que quelques-uns puissent donner à croire et à vivre plus de créativité, plus de solidarité, plus d’empathie, plus d’hospitalité et de reconnaissance... Oui, un enjeu d’humanisation est tapi là dans nos "confinements". (cath.ch/cp)

    Dominique Coatanea, la théologienne du bien commun
    Théologienne, Dominique Coatanea est enseignante-chercheur en éthique économique, sociale et politique au Centre Sèvres-Facultés jésuites à Paris. Elle est également professeur extraordinaire en théologie morale du Saint Siège. Doyenne de 2016 à 2019 de la faculté de théologie de l’Université Catholique de l’ouest à Angers, cette diplômée de Sciences-po Paris a été responsable des ressources humaines durant 15 ans.
    De 2013 à 2015, elle a dirigé le Centre de Recherche en Entrepreneuriat Social (CRESO) au sein de l’Université catholique de Lyon. Ses recherches portent sur la question du bien commun dans l’éthique sociale, politique et économique, sur le défi écologique et environnemental et les liens entre entreprises et religions. Elle est membre de Justice et Paix France et vice-présidente de l’association des théologiens pour l’étude de la morale (ATEM).
    Sa thèse Le défi actuel du Bien commun dans la doctrine sociale de l’Eglise reprend cette question à partir des propositions théologiques d’un philosophe et théologien jésuite du 20e siècle, le Père Gaston Fessard. Elle a été publiée en 2016 aux éditions LIT-VERLAG à Zurich, dans la collection Etudes de théologie et d’éthique (vol.10). En 2018, elle a signé avec Alain Thomasset Le défi écologique: vers de nouveaux chemins, un hors-série de la Revue d’éthique et de théologie morale qui souligne les enjeux éthiques du défi écologique, les nécessaires conversions à vivre et les ressources de la pensée chrétienne pour y faire face. CP

    Articles les plus lus