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    | © Keystone/MaxPPP/Fabio Frustaci/Eidon

    Benoît XVI est mort

    Benoît XVI s'est éteint le 31 décembre 2022 à l'âge de 95 ans. Celui qui fut plus longtemps pape émérite que régnant a été marqué par son milieu d’origine, ancré dans la tradition catholique et hostile aux idéologies politiques extrêmes. Joseph Ratzinger a ainsi forgé sa carrière au sein de l'Eglise...

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    | © Keystone/MaxPPP/Fabio Frustaci/Eidon

    Benoît XVI est mort

    Benoît XVI s'est éteint à 9h34 le 31 décembre 2022 à l'âge de 95 ans. Celui qui fut plus longtemps pape émérite que régnant a été marqué par son milieu d’origine, ancré dans la tradition catholique et hostile aux idéologies politiques extrêmes. Joseph Ratzinger a ainsi forgé sa carrière au sein de l'Eglise comme une "armure" contre les influences néfastes du monde extérieur.

    Benoît XVI est revenu à la Maison du Père. La Salle de presse du Saint-Siège a annoncé que le décès était survenu à 9h34 au monastère Mater Ecclesiae, à l’intérieur du Vatican, que le pape émérite de 95 ans avait choisi comme résidence après avoir renoncé au ministère pétrinien en 2013.

    Joseph Ratzinger naît le 16 avril 1927 dans le village de Marktl am Inn, en Bavière, au sein d'une famille catholique aux racines rurales. Le futur pape voit le jour la veille de Pâques et est baptisé, dès le matin, avec l'eau tout juste bénite de la nuit pascale. Son père est gendarme, d'un caractère sévère mais juste. Ses parents ont la réputation d'être des gens simples, honnêtes et très croyants.

    En 1929, la famille Ratzinger déménage à Tittmoning, à la frontière avec l'Autriche. C'est là qu'il découvre sa vocation de prêtre, notamment à l'occasion de pèlerinages effectués régulièrement avec sa mère vers une petite chapelle locale. Dans son jeune âge, sa rencontre avec le cardinal Faulhaber, alors archevêque de Munich et l'impression de magnificence qu'il en ressent, le persuadera de se lancer dans une carrière ecclésiastique.

    L'odeur de la peste brune

    Son père, bien que conservateur, voit d'un mauvais œil la montée du nazisme. Ses positions l'obligent à déménager une nouvelle fois en 1932 près de la ville bavaroise de Traunstein.

    A Pâques 1939, quelques mois avant le début de la guerre, Joseph Ratzinger entre au séminaire diocésain. Sa promotion de séminaristes est appelée en 1943 à servir dans la défense anti-aérienne, à Munich. Peu enclin à la chose militaire et opposé au nazisme, il vit cette période dans la souffrance. En 1944, il quitte la DCA pour être intégré au service obligatoire. Pour éviter son enrôlement de force dans la SS, il fait valoir son intention de devenir prêtre catholique, ce qui lui vaut le mépris des nazis fanatiques. Envoyé combattre les troupes russes à la frontière avec la Hongrie, il est finalement fait prisonnier par les Américains et libéré en juin 1945.

    La paix revenue, Joseph Ratzinger commence des études de philosophie et de théologie au grand séminaire de Freising, en Haute-Bavière. Il poursuit sa formation à la faculté de théologie de Munich.

    Photo non datée de Joseph Ratzinger (debout à droite) avec son frère Georg après qu'ils aient été ordonnés
    Photo non datée de Joseph Ratzinger (debout à droite) avec son frère Georg après qu'ils aient été ordonnés @ Keystone/EPA/Erzbistum

    Une carrière fulgurante

    Il est ordonné prêtre le 29 juin 1951 en la cathédrale de Freising par le cardinal Faulhaber. A 24 ans, il prend ses fonctions de vicaire à la paroisse du Précieux-Sang de Munich. Après une année de pastorale, il est nommé professeur au grand séminaire de Freising. Il y obtient un premier diplôme de théologie sur le thème "Le peuple de Dieu dans saint Augustin". Après l'obtention de son doctorat, sa carrière de professeur de dogmatique est fulgurante. De 1959 à 1977, les facultés de Bonn, Münster, Tübingen et Ratisbonne s'arrachent cet esprit brillant.

    Il devient en 1962 conseiller de Josef Frings, archevêque de Cologne, dans le cadre du Concile Vatican II. Le professeur Ratzinger est associé aux travaux préparatoires de la grande assemblée de l'Eglise. Au tournant des années 1970, il est l'un des théologiens les plus en vue de l'école issue de la période conciliaire. Cette période correspond à une intense activité intellectuelle. Il publie quelques ouvrages de théologie remarqués.

    En 1977, Paul VI, qui le tient en haute estime, le nomme archevêque de Munich et Freising. Il est créé cardinal la même année.

    Le «Panzerkardinal»

    Fin 1981, Jean Paul II lui donne la direction de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Il fait preuve, à ce poste d'une grande rigueur doctrinale, ce qui lui attirera des oppositions au sein de la frange dite progressiste de l'Eglise.

    Son intransigeance lui apparaît comme le seul rempart contre les idéologies libertaires issues de mai 1968et contre le règne du relativisme. Cette méthode sans concession lui vaut le surnom de "Panzerkardinal". Le gardien de la doctrine s'oppose notamment à la théologie de la libération, à l'indépendance prise par les conférences épiscopales, aux nouvelles méthodes de catéchisme et aux initiatives trop avant-gardistes.

    Il impose ainsi la fermeture des centres de conseil pré-avortements, en Allemagne, gérés de 1998 à 2002 par les institutions catholiques. En août 2004, un texte de la CDF sur la place de la femme dans l'Eglise provoque un tollé dans les milieux féministes catholiques.

    Les "progressistes" reprochent également au gardien de la doctrine son manque d'engagement en faveur de l'œcuménisme. Son texte Dominus Iesus, écrit en 2000, choque en refusant de reconnaître les communautés protestantes comme des "Eglises".

    Malgré ces oppositions, il est l'un des principaux papabili lors du Conclave qui s'ouvre en avril 2005, suite à la mort de Jean Paul II. Joseph Ratzinger est élu après seulement 24 heures de débat, un très fort consensus s’étant manifesté parmi les cardinaux. (cath.ch/rz)

    > Cath.ch reviendra sur les différents aspects d'un pontificats hors norme dans les heures à venir. <

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    "Je retiens surtout son humilité, sa douceur", explique Mgr Jean-Marie Lovey © Servizio Fotografico-Vatican News

    Mgr Lovey: la rencontre avec Benoît XVI, «un moment lumineux"

    Le pape Benoît XVI est décéde le 31 décembre 2022 à l'âge de 95 ans. Mgr Lovey partage le souvenir de ce qui fut la seule visite du pape allemand en terre helvétique. Le secret absolu a prévalu à l’occasion de la visite éclair de Benoît XVI, le 18 juillet 2006 à l’hospice du Grand-Saint-Bernard, se souvient Mgr Jean-Marie Lovey, l’actuel évêque de Sion qui était à l’époque prieur du Grand-Saint-Bernard.

    Bernard Hallet

    «Quel contraste! Alors que je pensais rencontrer un géant de la foi et de la théologie, je saluai un homme plus petit que je ne m’étais imaginé. Je retiens surtout son humilité, sa douceur et son regard bleu, magnifique».

    Le dimanche 16 juillet, un confrère de la Vallée d’Aoste appelle Jean-Marie Lovey pour lui faire part du souhait de Benoît XVI, en vacances dans la région, de venir à la rencontre des chanoines. «Il avait appris l’existence de l’hospice et était curieux de découvrir la communauté et la manière dont nous vivions», précise Mgr Lovey. Ce ne fut pas une visite d’Etat.

    Le pape viendrait donc le lundi mais à la condition de garder le silence absolu sur cette visite pontificale, «faute de quoi tout serait annulé». Seuls le prieur et le prévôt de l’époque, Benoît Vouilloz, étaient dans la confidence.

    Inspection et programme

    Le lendemain, 8h du matin, le téléphone sonne: le pape montera au col le mardi, annonce-t-on au prieur qui reçoit le jour même la visite de trois agents de sécurité du pontife. Les lieux sont inspectés et un programme minuté de la visite est mis sur pied: accueil à 15h30, célébration des vêpres, visite guidée du trésor. Un temps de partage avec la communauté suivra et les membres de la maisonnée - les bénévoles qui travaillent à l’hospice - seraient salués par le pape.

    Jusque-là, le silence était de mise. A tel point que Benoît Vouilloz et Jean-Marie Lovey n’eurent même pas l’autorisation de mettre la communauté dans la confidence. «J’avais négocié une chose: je ne pouvais pas ne pas dire à ma communauté que le pape nous rendrait visite». D’accord mais pas avant 14h, répondirent les hommes de la sécurité. Le prieur obtint également que la communauté entière rencontre le pape dans la grande salle.

    Même la police valaisanne, envoyée au col pour fermer la route pendant la visite pontificale, ne fut prévenue qu’au dernier moment.

    Le pape, ici entre Benoît Vouilloz et Jean-Marie Lovey, alors prieur de l'hospice, a célébré les vêpres à la chapelle de l'hospice
    Le pape, ici entre Benoît Vouilloz et Jean-Marie Lovey, alors prieur de l'hospice, a célébré les vêpres à la chapelle de l'hospice @ Servizio Fotografico-Vatican News

    Le programme fut tenu à la lettre. Le pape célébra les vêpres à l’église de l’hospice. Le prévôt présenta la congrégation et la communauté au pontife. Benoît XVI, curieux de la vie que menaient les chanoines, posa des questions aux uns et aux autres. L’échange se déroula en toute simplicité.

    Un moment lumineux

    Le pape quitta l’hospice à pied, salua les badauds et monta voir les Saint-Bernard et saluer le gardien du chenil. Il repartit seul en empruntant le chemin des chanoines qui surplombe la route, pour prier le rosaire, suivi par son secrétaire Georg Gänswein. Il est redescendu sur la route de l’autre côté de la frontière où l’attendait son service de sécurité. L’évêque de Sion parle de cette visite comme d’un moment lumineux.

    «Une telle visite n’est pas banale, reconnaît Jean-Marie Lovey, mais c’est notre vocation d’accueillir tous ceux qui passent, qu’ils soient pape, empereur, simple voyageur ou brigand. Nous revalorisons l’humanité de chaque personne, quelle qu’elle soit. Cette visite donne tout son sens aux autres».

    «Un grand pape»

    Jean-Marie Lovey s’est réjoui quand le cardinal Ratzinger a été élu. «J’avais lu Foi chrétienne, hier et aujourd’hui, un ouvrage sur la christologie qui m’avait passionné qu’il a écrit lorsqu’il était encore professeur de théologie à Tübingen». Il a été très surpris de la démission, en février 2013, de Benoît XVI. D’autant plus que sur le moment, on ne sut pas si la démission était liée à une éventuelle maladie. «Je me trouvais en visite chez une personne très âgée. Elle m’a dit 'c’est assez normal' et cela m’a apaisé».

    «L’histoire retiendra qu’il aura été un grand pape, j’en suis persuadé. Lui qui a été très critiqué dans son rôle de gardien de la doctrine de la foi, il aura cette justice. On l’a classé avant même qu’il n’exerce son ministère». (cath.ch/bh)

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    Le pontife bavarois multipliera des déclarations exprimant sa volonté de lutter avec fermeté contre les abus © Flickr/ Mazur/www.thepapalvisit.org.uk/ CC BY-NC 2.0

    Benoît XVI: un pontificat entre conservation et révolution

    Durant ses sept ans, dix mois et neuf jours sur le trône de Pierre, Benoît XVI a certes inscrit l'Eglise dans une continuité doctrinale, mais il a également su surprendre, notamment en lançant des petites "révolutions", dont sa renonciation n'a pas été des moindres.

    Raphaël Zbinden

    Dès son élection comme pape en avril 2005, Benoît XVI écorne l'image de conservateur intransigeant qu'il s'est forgée à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Il surprend tout d'abord sur le dossier du dialogue œcuménique et interreligieux, où l'on n'attendait pas beaucoup de celui qui avait exprimé, dans son Dominus Iesus de l'an 2000, des propos plutôt humiliants pour les protestants.

    Dès sa première messe, il s'engage à "travailler sans épargner ses forces au rétablissement de l'unité pleine et visible de tous les chrétiens". Il adresse également aux croyants des autres traditions "une forte invitation à devenir ensemble des artisans de paix dans un engagement réciproque à la compréhension, au respect et à l'amour". Un effort renforcé, le 19 août 2005, lors de sa visite à la synagogue de Cologne.

    "L'anti-Jean Paul II"

    Les débuts du pontificat de Benoît XVI sont aussi marqués par le lancement de la cause de canonisation de son prédécesseur Jean Paul II, sans attendre le délai habituel de cinq ans, signe de la grande estime en laquelle il tient le pontife polonais. Le Bavarois a pourtant un profil bien différent du pape de l'Est. Alors que ce dernier incarnait un charisme nouveau et flamboyant, Benoît XVI apparaît comme un humble serviteur de Dieu, déterminé à porter avec discrétion et retenue la charge de la direction de l'Eglise.

    "Trois encycliques, c'est peu pour un homme aussi attaché à la réflexion théologique"

    Benoît XVI écrit sa première encyclique en janvier 2006 déjà. Deus caritas est (Dieu est amour) entend redonner au mot amour sa signification profonde et définir le sens de l'engagement caritatif pour un chrétien. Au cours de son pontificat, il publiera deux autres encycliques. C'est relativement peu pour un homme aussi attaché à la réflexion théologique. En comparaison, Jean Paul II en a rédigé quatorze en 27 ans de règne. Mais, comme le souligne la journaliste Isabelle de Gaulmyn, cela cadre avec la conception d'un pontife qui a "toujours pris soin de ne pas confondre la charge de pape avec sa propre équation personnelle".

    "Humanisation" de la fonction papale

    Benoît XVI a également entamé la réforme des institutions financières du Vatican, marquées par la corruption. Après avoir commencé à faire le ménage à la tête des divers instituts, il fait en sorte d'augmenter leur transparence en se rapprochant des normes internationales de contrôle financier.

    Par ailleurs, il a également perçu l'urgence de développer la diplomatie vaticane dans le monde, en particulier en Asie. En huit ans de pontificat, son action a été particulièrement sensible dans ce continent. Il s’y est attaché aussi bien à préserver l’unité de la communauté catholique qu’à défendre la liberté religieuse.

    L'ombre des abus

    La fin du pontificat de Jean Paul II avait été marquée par les scandales d'abus sexuels par le clergé, en plusieurs endroits du monde. Le cardinal Ratzinger était l’un des premiers, au sein de la Curie romaine, à demander plus de rigueur dans la lutte contre ce phénomène. Il proposa, en 1995, d’enquêter sur le cardinal autrichien Hans Hermann Groër, et, en 1998, sur le prêtre mexicain Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, soupçonnés tous deux d'abus sexuels sur mineurs. En tant que préfet de la CDF, il envoya, en particulier, la lettre De delictis gravioribus (Les délits les plus graves) aux évêques, leur imposant de faire remonter les dossiers d'abus à Rome.

    Transparence et condamnations plus fermes

    Une plus grande transparence et des condamnations plus fermes sont ainsi préconisées. Dès son élection en 2005, il est en tout cas attendu sur ce dossier. Il fait alors écarter, très vite, le Père Maciel de tout ministère public.

    Le pontife bavarois multipliera des déclarations exprimant sa volonté de lutter avec fermeté contre les abus. A l'occasion de ses voyages, notamment aux Etats-Unis en 2008, en Australie en 2009 et à Malte en 2010, il dit sa "honte" face à ces actes et affirme que "le pardon ne remplace pas la justice". Il rencontre également des victimes d’abus à plusieurs reprises.

    Rupture finale de continuité

    Certains lui reprochent tout de même, au-delà de son indignation, l'absence d'actions décisives, durant son pontificat, contre le fléau de la pédophilie. Il est également accusé d’avoir minimisé le phénomène, notamment en faisant valoir que beaucoup de crimes pédophiles se produisaient hors de l'Eglise.

    En 2019, six ans après son retrait, il publie dans la revue bavaroise Klerusblatt et dans le quotidien italien Corriere della Sera un document sur L’Église et le scandale des abus sexuels, dans lequel il rejette principalement la faute sur le climat de "permissivité" lié à la libération sexuelle des années 1960.

    Sans nul doute, les réformes de Benoît sont tempérées par une vision de l'Eglise dont la principale mission est d'assurer sa continuité à travers l'histoire. Ainsi, sa principale "révolution" se produit simplement et furtivement, le 11 février 2013, lorsqu'il renonce à ses fonctions. Il devient le premier pape de l'histoire moderne à franchir ce pas, inaugurant peut-être une nouvelle ère "d'humanisation" et de "désacralisation" de la fonction papale. Ce pontife considéré comme conservateur a finalement surpris par un geste inattendu dont les conséquences furent considérables. (cath.ch/rz)

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    Fribourg le 19 novembre 2021. Mgr Charles Morerod, évêque de Genève, Lausanne et Fribourg © Bernard Hallet

    Charles Morerod: «Benoît XVI aimait la vérité, pas les flatteurs!»

    «En priant pour lui, je tiens à exprimer ma reconnaissance pour le ministère de Benoît XVI au service de l’Église universelle», écrit dans un message Mgr Charles Morerod, suite au décès du pape émérite allemand le 31 décembre 2022. L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, qui a connu personnellement Joseph Ratzinger, rappelle qu’il était avant tout un homme de foi et pas de structures. Benoît XVI aimait la vérité pas les flatteurs, relève-t-il.

    Les intertitres sont de la rédaction

     Le 24 septembre 2011, à Fribourg-en-Brisgau, Benoît XVI parle de la situation de l’Église en Allemagne (mais nous pouvons nous sentir concernés) : « En Allemagne, l’Église est organisée de manière excellente. Mais, derrière les structures, se trouve-t-il aussi la force spirituelle qui leur est relative, la force de la foi au Dieu vivant ? Sincèrement nous devons cependant dire qu’il y a excédent de structures par rapport à l’Esprit. J’ajoute : la vraie crise de l’Église dans le monde occidental est une crise de la foi. Si nous n’arrivons pas à un véritable renouvellement de la foi, toute la réforme structurelle demeurera inefficace. »[1] Le renouvellement de la foi implique de reconnaître ce qu’est la vie chrétienne.

    Quelle est en fait la racine de la vie chrétienne?

    Quelle est en fait la racine de la vie chrétienne ? Au début de sa première encyclique Deus caritas est - texte programmatique – Benoît XVI indique un point que le pape François reprendra sans cesse et qui me semble absolument central : « Nous avons cru à l’amour de Dieu: c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive » (Encyclique Deus caritas est, 25 décembre 2005, § 1)[2]. Si on aborde l’Église d’abord à partir de la morale, ou à partir des structures, on ne sait pas ce qu’elle est. On ne la comprend qu’à partir du Christ, et ensuite il y a des certes des conséquences morales, et une structure de la communauté qu’il a fondée.

    La liberté nécessite une conviction

    Or on a vu le cardinal Ratzinger comme un homme d’appareil, un défenseur aussi des structures. Certes il a rempli consciencieusement la mission qui lui avait été confiée à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, mais en connaissant la signification réelle des structures. Il l’explique dans un texte passé trop inaperçu de son encyclique Spe Salvi du 30 novembre 2007 : « La condition droite des choses humaines, le bien-être moral du monde, ne peuvent jamais être garantis simplement par des structures, quelle que soit leur valeur. De telles structures sont non seulement importantes, mais nécessaires; néanmoins, elles ne peuvent pas et ne doivent pas mettre hors-jeu la liberté de l'homme. Même les structures les meilleures fonctionnent seulement si, dans une communauté, sont vivantes les convictions capables de motiver les hommes en vue d'une libre adhésion à l'ordonnancement communautaire. La liberté nécessite une conviction; une conviction n'existe pas en soi, mais elle doit toujours être de nouveau reconquise de manière communautaire » (§ 24)[3]. Cela vaut de toute structure, donc aussi de celles de l’Église. Celles-ci ont leur valeur en soi, mais comme la foi elles sont proposées à une libre adhésion, car sinon elles seraient inadaptées à l’être humain. Et quand on ne connaît ou ne comprend pas ces structures, on ne peut pas y adhérer librement, et on s’en détourne.

    Benoît XVI aimait la vérité pas les flatteurs

    Il reste deux anecdotes que j’estime significatives. Alors que j’attendais quelqu’un avec mon confrère dominicain Georges Cottier, arrive le cardinal Ratzinger. Le Père Cottier me présente d’une manière qui m’a parue un peu trop bienveillante, et je dis au cardinal : « Ne croyez pas tout ce qu’il dit ». Le cardinal Ratzinger m’a répondu, presque fâché : «Non! Lui, il dit toujours la vérité ! » J’ai pu vérifier par la suite les deux implications de cette affirmation : il aime la vérité et il n’aime pas les flatteurs (le P. Cottier lui disait aussi quand il n’était pas d’accord).

    L’humilité du théologien

    Plus tard, je me suis trouvé dans un jury qui devait attribuer un prix à une thèse. Le cardinal Ratzinger, président du jury, m’a dit qu’il n’avait pas assez bien fait son travail (sic) et m’a demandé ce que je pensais des deux écoles historiques qui parlent de l’obligation du célibat des prêtres dans l’Église latine : celle (qui était plus ou moins la seule il y a 50 ans) qui en situe l’apparition vers le XIe s. et celle, développée plus récemment, qui estime qu’on visait cette discipline depuis le début mais avec un succès limité. Et le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a précisé : «Je ne sais vraiment pas que penser de cette question ». Là, et j’en aurais d’autres exemples, j’ai été frappé par l’humilité de ce théologien qui, en fait, connaissait la question bien mieux que celui à qui il la posait et qui disait son hésitation sur une question assez sensible de la vie de l’Église. Quand il a démissionné, j’ai revu cette humilité et son sens du service.

    Je prie pour lui avec grande reconnaissance, et je compte sur les lecteurs de ce mot pour faire de même. A part ça, demandons à Dieu de mettre la paix dans les cœurs (racines de nos actes), pour que l’année 2023 puisse être bonne.

    +Charles Morerod OP, évêque

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    Mai 2011: le pape Benoît XVI salue les fidèles sur la place Saint-Pierre à l'occasion de la béatification du pape Jean-Paul II, le 1er mai 2011 dans la Cité du Vatican © DR

    Mort de Benoît XVI: 30 dates pour un pontificat hors normes

    De sa naissance en avril 1927 à sa mort survenue le 31 décembre 2022, Joseph Ratzinger aura servi l’Église catholique jusqu’au bout. Retour sur le parcours de celui qui fut le 265e successeur de Pierre, puis pape émérite de 2013 à 2022.

    16 avril 1927: Joseph Ratzinger naît un Samedi Saint, à Marktl-am-Inn, dans le diocèse bavarois de Passau. Il est baptisé le même jour. Son père, officier de gendarmerie, est issu d’une vieille famille d’agriculteurs de Bavière du sud, aux conditions économiques très modestes. Sa mère est fille d’artisans de Rimsting, au bord du lac Chiem.

    1941: Alors qu’il a 14 ans, Joseph Ratzinger est intégré contre son gré dans les jeunesses hitlériennes. En 1944, il refuse d’entrer dans la Waffen-SS, faisant valoir qu’il veut devenir prêtre.

    29 juin 1951: Joseph Ratzinger est ordonné prêtre en même temps que son frère Georg dans la cathédrale de Freising, par le cardinal Michael von Faulhaber. Dès l’année suivante, il commence à enseigner à l’Institut supérieur de Freising. Il a suivi des études de philosophie et de théologie à l’Université de Munich, puis à l’Ecole supérieure de Freising, se spécialisant dans l’étude de la Bible et de la liturgie. Il obtient en 1953 son doctorat en théologie, avec une thèse sur Le peuple et la maison de Dieu dans la doctrine ecclésiale de saint Augustin. En 1957, il défend sa thèse d’habilitation à l’enseignement, intitulée La Théologie de l’histoire chez saint Bonaventure.

    11 octobre 1962: Ouverture du Concile Vatican II durant lequel Joseph Ratzinger intervient en tant qu’expert. Il assiste le cardinal Joseph Frings, archevêque de Cologne, comme conseiller théologique. Son intense activité scientifique l’amène à assumer d’importantes charges au sein de la Conférence épiscopale allemande et de la Commission théologique internationale.

    Joseph Ratzinger (à gauche), futur Benoit XVI, discutant Yves Congar lors du Concile Vatican II (Rome, 1962)
    Joseph Ratzinger (à gauche), futur Benoit XVI, discutant Yves Congar lors du Concile Vatican II (Rome, 1962) @ DR

    24 mars 1977: Nomination à l’archevêché de Munich et Freising par le pape Paul VI. Il choisit pour devise épiscopale  : “Cooperatores Veritatis”  – collaborateur de la Vérité. En juin de la même année, il est créé par Paul VI cardinal-prêtre de Santa Maria Consolatrice al Tiburtino. L’année suivante, il rencontre pour la première fois Karol Wojtyla, avec qui il échange pourtant des livres depuis plusieurs années.

    25 novembre 1981: Jean Paul II le nomme préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi et président de la Commission biblique pontificale ainsi que de la Commission théologique internationale. Durant 23 ans, il rencontre Jean-Paul II chaque vendredi soir, pour faire le point sur le travail de la congrégation pour la Doctrine de la foi.

    11 octobre 1992: il promulgue le Catéchisme de l’Église Catholique. Le cardinal Ratzinger est président de la commission qui travaille depuis 1986 sur cet ouvrage résumant la foi, l’enseignement et la morale de l’Église catholique. En 1983, il avait remis en cause le Catéchisme Pierres Vivantes, élaboré par la Conférence des évêques de France, et dénoncé “la grande misère de la catéchèse nouvelle”.

    6 août 2000: Publication par la CDF de la déclaration Dominus Iesus, sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus et de l’Église. Cette déclaration, écrite par le cardinal Ratzinger et son secrétaire Tarcisio Bertone, réaffirme que l’Église catholique est l’unique source de Salut pour l’humanité. Ce texte veut lever certaines ambiguïtés touchant au dialogue avec les autres religions et rassurer ceux qui craignaient que la rencontre d’Assise de 1986 ne favorise le relativisme, une forme de tolérance où toutes les religions se valent.

    25 mars 2005: Une semaine avant la mort de Jean Paul II, le cardinal Ratzinger dresse un portrait sombre de l’Église lors de ses méditations et prières du Chemin de Croix, au Colisée, à Rome. Le préfet de la congrégation pour la Doctrine de la foi compare même l’Église à une «barque prête à couler».

    19 avril 2005: Après un conclave d’à peine plus de 24h, la fumée blanche apparaît sur le toit de la chapelle Sixtine, et le traditionnel “Habemus Papam” annonce aux fidèles que le cardinal Joseph Ratzinger succède à Jean Paul II sur le siège de Pierre, sous le nom de Benoît XVI. Il devient le 265e pape de l’Église catholique et garde pour devise: “Ut cooperatores simus Veritatis” (“Afin que nous coopérions à la publication de la Vérité”).

    13 mai 2005: Sans attendre le délai habituel de 5 ans, Benoît XVI lance l’ouverture de la cause de béatification et de canonisation de Jean Paul II. Il proclamera les vertus héroïques de son prédécesseur le 19 décembre 2009 et le proclamera bienheureux le 1er mai 2011, devant plusieurs centaines de milliers de fidèles. Le pape polonais a été béatifié en un temps record: 6 ans et 1 mois après son décès. Benoît XVI sera présent sur la place Saint Pierre lors de la canonisation de Jean Paul II par le pape François, le 7 mai 2014.

    16 août 2005: Benoît XVI préside les Journées Mondiales de la Jeunesse, lancées par son prédécesseur, qui rassemblent à Cologne, en Allemagne, 1 million de jeunes de 193 pays. Il célébrera la messe de clôture des JMJ de Sydney en juillet 2008, ainsi que celle de Madrid en août 2011.

    Les JMJ rassemblent  des millions de jeunes du monde entier à Madrid.
    Les JMJ rassemblent des millions de jeunes du monde entier à Madrid. @ Flickr/Aires/CC BY-NC-ND 2.0

    25 janvier 2006: Publication de la première encyclique de Benoît XVI, intitulée Deus Caritas est, dans laquelle il parle de “l’amour dont Dieu nous comble et que nous devons communiquer aux autres”. La seconde, Spe Salvi, consacrée à “l’espérance chrétienne”, est publiée le 30 novembre de l’année suivante. Enfin, la troisième et dernière encyclique du pape allemand, Caritas in Veritate, touchant au développement intégral de l’homme dans la charité et la vérité, est publiée le 7 juillet 2009.

    19 mai 2006: Suite à l’enquête menée par la congrégation pour la Doctrine de la foi sur les accusations d’abus sexuels contre le fondateur de la congrégation des Légionnaires du Christ, Benoît XVI demande au père Marcial Maciel de renoncer «à tout ministère public» et à vivre «une vie réservée de prière et de pénitence». Après un examen approfondi des résultats de son enquête canonique et en raison de «l’âge avancé et de la santé maladive» de l’accusé, la congrégation pour la Doctrine de la foi décide de renoncer à un procès canonique.

    12 septembre 2006: À l’Université de Ratisbonne, Benoît XVI prononce un discours dont l’une des phrases, portant sur la violence de l’islam, suscite une vive polémique dans le monde musulman. Deux mois plus tard, à l’occasion de son voyage apostolique en Turquie, le pontife se recueille avec le grand mufti Cagrici dans la mosquée bleue d’Istanbul.

    7 juillet 2007: Benoît XVI publie le Motu proprio Summorum Pontificum, visant à libéraliser la célébration de la messe selon le missel promulgué par saint Pie V et réédité par Jean XXIII. Il désire par là redonner sa place à la liturgie latine de l’Église qui, “sous ses diverses formes, au cours de tous les siècles de l’ère chrétienne, a stimulé la vie spirituelle d’innombrables saints” et “a fortifié beaucoup de peuples dans la vertu de religion et fécondé leur piété”.

    24   janvier 2009: Benoît XVI lève l’excommunication qui pesait sur les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X ordonnés par Mgr Lefebvre en 1988. Par cet acte, qui répond au second préalable posé par la Fraternité pour engager un dialogue doctrinal avec Rome (le premier étant la libéralisation de la messe de saint Pie V), le pape allemand “désire consolider les relations réciproques de confiance, intensifier et stabiliser les rapports de la Fraternité Saint-Pie-X avec le Siège apostolique”.

    Le cardinal Ratzinger avait été le principal interlocuteur de Mgr Lefebvre, entre 1982 et 1988, sans parvenir à le maintenir dans le giron romain
    Le cardinal Ratzinger avait été le principal interlocuteur de Mgr Lefebvre, entre 1982 et 1988, sans parvenir à le maintenir dans le giron romain @ DR

    17 mars 2009: Dans son avion qui le conduit au Cameroun, alors qu’il entame son premier voyage apostolique en Afrique, le pape, au cours de sa conférence de presse, affirme que la distribution de préservatifs en Afrique pour lutter contre le sida n’arrangera pas le problème, mais risque au contraire de l’aggraver. Ces propos provoquent une polémique. Un an plus tard, dans son livre entretien Lumière du Monde, le pape allemand dira que “dans certains cas”, comme celui d’hommes qui se prostituent, l’utilisation du préservatif est admise, “pour réduire les risques de contamination”.

    19 septembre 2010: Lors de son dernier jour de visite au Royaume-Uni, le pontife allemand béatifie le cardinal John Henry Newman, anglican converti à la foi catholique en 1845. Le 4 novembre 2009, Benoît XVI avait signé la constitution apostolique Anglicanorum Caetibus, qui organise une structure canonique destinée à accueillir des anglicans au sein de l’Église catholique romaine tout en leur permettant de maintenir leurs traditions liturgiques, spirituelles et pastorales.

    22 décembre 2012: Le pape gracie Paolo Gabriele, son ancien majordome, après quatre mois de détention dans le cadre de l’affaire Vatileaks. Ce dernier avait été condamné le 6 octobre précédent à 18 mois de prison après avoir été reconnu coupable du vol aggravé de documents confidentiels en provenance des appartements pontificaux.

    11 février 2013: Benoît XVI annonce qu’il renoncera à ses fonctions le 28 février suivant, avançant son «incapacité à bien administrer le ministère qui (lui) a été confié». Quelques heures avant la fin de son pontificat, depuis le balcon du palais apostolique de Castel Gandolfo, le pape allemand déclare qu’il est “simplement un pèlerin qui débute la dernière étape de son pèlerinage sur cette terre”. Il assure en rentrant au Vatican qu’il va continuer à servir l’Église, “essentiellement à travers la prière”. Le 5 juillet de la même année, Benoît XVI se joint au pape François à l’occasion de l’inauguration d’une statue de saint Michel dans les jardins du Vatican. Le même jour, le pape François publie sa première encyclique, Lumen Fidei. Celle-ci, largement rédigée par le pape émérite, contient “quelques contributions ultérieures“ du nouveau pontife.

    22 février 2014: Deuxième apparition publique après sa renonciation, et première participation à une cérémonie officielle présidée par son successeur, le pape Benoît XVI rencontre le pape François à la basilique Saint-Pierre, à l’occasion d’un consistoire pour la création de cardinaux. Le 14 février de l’année suivante, le pape allemand sera à nouveau présent dans la basilique vaticane pour le second consistoire du pape argentin pour la création de cardinaux.

    8 décembre 2015: Benoît XVI est présent lorsque le pape François ouvre solennellement la Porte sainte de la Basilique Saint-Pierre, pour marquer l’ouverture du Jubilé de la miséricorde. C’est la dernière apparition véritablement publique du pape allemand. Le 28 juin 2016, Benoît XVI figure aux côtés du pape François, devant un public réduit de prêtres et de cardinaux, à l’occasion des 65 ans de sacerdoce du pape émérite, célébrés dans la salle Clémentine au Vatican.

    9 septembre 2016: Parution du livre-entretien intitulé Dernières conversations, dans lequel le pape émérite aborde avec le journaliste allemand Peter Seewald les raisons de sa renonciation, le moments forts de son pontificat, la personnalité de son successeur, mais aussi de nombreux sujets polémiques, tels que le scandale Vatileaks, la réforme de la Curie, etc… Il y assure notamment que le pape François est “l’homme de la réforme pratique”.

    3 octobre 2017: Le pape émérite préface l’édition russe du volume de son Opera Omnia dédié à la liturgie. La cause véritable de la crise de l’Église, écrit-il, “réside dans l’obscurcissement de la priorité de Dieu” dans la liturgie. Le pape allemand déplore la “mécompréhension de la réforme liturgique” qui a fait suite au Concile Vatican II, et à cause de laquelle ont été mises en avant “l’activité et la créativité” humaines, faisant “oublier la présence de Dieu”.

    27 décembre 2017: En préface à un ouvrage édité pour le 40e anniversaire de sacerdoce du cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet émérite de la congrégation pour la Doctrine de la foi, Benoît XVI estime que le haut prélat a défendu les “claires traditions de la foi, dans l’esprit du pape François”. À l’image du pape François, explique l’ancien pontife, le cardinal Müller a aussi “cherché à comprendre comment elles peuvent être vécues aujourd’hui”.

    Le cardinal Gerhard Ludwig Müller, ancien préfet de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi
    Le cardinal Gerhard Ludwig Müller, ancien préfet de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi @ Jacques Berset

    7 février 2018: Dans un courrier au journal italien Corriere della Sera, le pontife émérite indique: “Dans le lent déclin des forces physiques, je suis intérieurement en pèlerinage vers la Maison. C’est une grande grâce pour moi d’être entouré pour ce dernier bout de route, parfois un peu fatigant, d’un amour et d’une bonté que je n’aurais jamais pu imaginer.”

    12 mars 2018: Le Vatican dévoile l’extrait d’un courrier de Benoît XVI relevant la “continuité intérieure” entre son pontificat et celui de son successeur. Toutefois, la publication tronquée de cette lettre cause une polémique qui aboutit le 21 mars avec la démission de Mgr Dario Edoardo Viganò du poste de préfet du Secrétariat pour la communication.

    15 janvier 2020: Dans une contribution au livre du cardinal Robert Sarah, préfet de la congrégation pour le Culte divin, Des profondeurs de notre coeur (Fayard), le pape émérite livre un plaidoyer en faveur du maintien du célibat des prêtres dans l’Eglise catholique. Parue quelques jours seulement avant l’exhortation post-synodale sur l’Amazonie, cette «sortie» est perçue par certains comme une ingérence dans le pontificat du pape François. Finalement, ce dernier ne dira mot de l’ordination des viri probati dans son exhortation.

    23 janvier 2022: L’archidiocèse de Munich-Freising publie un rapport sur la responsabilité de l’exécutif dans les abus commis par des prêtres dans l’archidiocèse, entre 1945 et 2019, notamment à l’époque où l’alors cardinal Ratzinger en était l’archevêque (1977-1982). Le pontife émérite est mis en cause dans quatre cas, mais nie avoir eu connaissance des abus en question. Sa défense, très critiquée en Allemagne, reçoit cependant le soutien du Vatican.

    31 décembre 2022: Le pape émérite Benoît XVI meurt à 9h34, indique le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, Matteo Bruni. Il avait 95 ans. L’état de santé du pontife émérite s’était récemment aggravé, le pape François appelant à prier pour son prédécesseur le 28 décembre. (cath.ch/imedia/hl/bh)

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    30 novembre 2006: Visite de Benoît XVI à la Mosquée Bleue d'Istanbul, Alessia Guiliani CPP/CIRIC

    Benoît XVI a marqué un tournant dans les relations avec l’islam

    Le début du pontificat de Benoît XVI avait été marqué par une très violente polémique suite à son discours de Ratisbonne (2006) à partir duquel le pontife allemand fut accusé de faire un lien direct entre la violence et l’islam. Pour Vincent Aucante, auteur du livre Benoît XVI et l’islam (Parole et Silence, 2008), ce discours a paradoxalement ouvert la voie à un dialogue plus étroit avec certaines composantes de l’islam.

    Hugues Lefevre, I-Media

    Le pape François, par ses gestes et ses rencontres spectaculaires avec le monde musulman, a poursuivi la séquence d’ouverture et de dialogue initiée par son prédécesseur.

    L’islam était-il un sujet qui intéressait Benoît XVI. Maîtrisait-il les différents courants qui le traversent ? 
    Benoît XVI connaissait la diversité de l’islam avant d’être élu pape et était attentif à la question des relations entre islam et christianisme. Même s’il n’a pas consacré de grands discours à ce sujet, ce n’était pas une question marginale pour lui. Une fois devenu pape, il est évident qu’il a continué à s’intéresser aux composantes de l’islam, un pape ne pouvant faire autrement, ne serait-ce qu’au regard de l’attention portée aux chrétiens d’Orient.

    De Benoît XVI, beaucoup ne retiennent que son discours de Ratisbonne qui avait eu de graves répercussions. Il avait été accusé de faire un lien entre la violence et l’islam. Est-ce un mauvais procès intenté à Benoît XVI? 
    C’est un mauvais procès, d’abord parce que le cœur du discours de Ratisbonne n’est pas l’islam en tant que tel mais le rapport entre la croyance en Dieu et la raison. Dans le sillage de Jean Paul II, le pape Benoît XVI avance l’idée que foi et raison doivent discuter et avancer ensemble. Selon lui, on ne peut pas avoir d’un côté un monde de la théologie privé d’une réflexion rationnelle et de l’autre côté, un monde des sciences qui ignore tout de la foi et de la théologie.
    Pour lui, cette rupture entre foi et raison engendre à la fois une dégradation morale – côté universitaire – et des manifestations de violence – côté religieux. Quand le monde universitaire met de côté la foi et la théologie, alors il se trouve pris dans des chemins de traverse qui mènent à des impasses morales. De la même manière, dans le domaine religieux, la foi sans la raison conduit à la violence.

    Pour exprimer cela, Benoît XVI est allé chercher un exemple d’un dialogue fictif entre un empereur chrétien et un savant musulman. Il aurait pu tout autant prendre un chrétien et un hindou…
    Ou bien même deux chrétiens ! L’histoire du catholicisme ne manque en effet pas d’exemples de croyants qui considèrent qu’il n’est pas possible d’user de la raison pour accéder au divin. Toutefois, dans le discours de Ratisbonne, je ne crois pas que sa référence à l’islam soit anecdotique. Cela a été considéré sur le moment comme une provocation à l’égard des musulmans. Je pense personnellement qu’il s’agissait vraiment d’une question ouverte adressée aux intellectuels musulmans, Benoît XVI leur demandant si l’islam est capable d’une approche rationnelle et d’entrer en dialogue avec les autres religions.

    Pourquoi ce discours a-t-il provoqué une flambée de violences dans une partie du monde musulman ? On rappelle que des églises ont été attaquées et qu’une religieuse a été assassinée en Somalie.
    Peu de monde a lu ce discours. La plupart des réactions dans le monde musulman ont fait suite à la publication d’un article dans le New-York Time. Celui-ci en faisait un résumé orienté et le monde musulman a réagi à cette recension. L’Osservatore Romano a publié le texte en arabe pour que les musulmans puissent accéder au contenu du discours. Il a fallu un certain temps pour que des auteurs musulmans expriment des positions plus nuancées, rappelant que l’enjeu était bien le dialogue entre la foi et raison, une problématique présente dans l’islam. Parmi ces intellectuels on peut citer l’Algérien Mustapha Cherif, ancien ministre de l’Éducation et diplomate.
    Les réactions à ce discours ont mis en avant les deux options exposées : Dieu est irrationnel, seule compte la foi – une option qui peut générer une forme de violence. Ou bien, l’homme peut accéder à la raison divine : une option qui ouvre la fenêtre au dialogue.

    Comment Benoît XVI a-t-il réagi aux violences qui ont suivi son discours ?
    Le pape a été très surpris. Il ne s’attendait pas à cette vague de violences. Il a très rapidement réagi en faisant plusieurs mises au point. La communication officielle du Vatican a fait un grand travail pour expliquer l’esprit du discours. Les ambassadeurs de plusieurs pays à majorité musulmane ont rapidement été reçus à Castel Gandolfo par Benoît XVI. Deux mois plus tard, il s’est rendu en Turquie où il a posé plusieurs gestes forts, en s’arrêtant notamment dans la Mosquée bleue.

    Peut-on dire que le pontificat de Benoît XVI marque un tournant dans l’histoire récente des relations entre islam et catholicisme ? 
    Oui, de manière très claire et positive. Suite au discours, plusieurs lettres d’autorités islamiques ont été envoyées au Vatican. Une commission officielle de dialogue a été créée par Benoît XVI et confiée au cardinal Jean-Louis Tauran. Très discrète, elle a permis de nouer des échanges entre l’Église latine et certaines composantes de l’islam. Je pense qu’aujourd’hui, la lettre co-signée en 2019 par le pape François et le grand Imam Al Tayyeb est un fruit lointain de ce nouveau dialogue qui s’est instauré après la polémique de Ratisbonne. L’Esprit Saint a fait son œuvre et a utilisé les réactions violentes à ce discours pour favoriser une relation plus pacifique.

    Le pape François a effectivement multiplié les gestes à l’égard des musulmans. S’inscrit-il donc finalement dans la continuité du pontificat de Benoît XVI ?
    Sur la question de l’islam, il me semble que oui. Le pape François poursuit la séquence d’ouverture et de dialogue. Cependant, l’approche des deux papes n’est peut-être pas la même, Benoît XVI ayant surtout tendu la main pour un dialogue au niveau de la raison. Le pape François a davantage un objectif pratique et veut manifester le fait qu’il est possible de rechercher ensemble un monde de paix. Il rappelle par ailleurs que Dieu ne peut jamais cautionner la violence. Si les résultats obtenus par François sur la question du rapport avec l’islam sont remarquables, on peut dire que l’exigence et l’ambition intellectuelle de Benoît XVI dans ce dialogue n’est pas encore pleinement réalisée.

    Et Benoît XVI s’inscrivait-il aussi dans la continuité du pontificat de Jean-Paul II sur ce sujet ?
    Il n’y a pas de rupture entre Jean-Paul II et Benoît XVI sur la question de l’islam mais il y a un prolongement beaucoup plus ambitieux. Jean-Paul II avait développé dans un discours à Casablanca l’esprit de Nostra Aetate [déclaration du concile Vatican sur les relations de l’Église catholique avec les religions non chrétiennes, ndlr] en expliquant que musulmans et chrétiens ont le même Dieu, que tous doivent œuvrer pour la paix et qu’il n’y a pas de raison de s’opposer dans la violence. Il s’agissait d’un discours dont le ton rappelait aussi les rencontres d’Assise. Je pourrais dire que Jean-Paul II a fait des premiers pas pour se rapprocher de l’islam et Benoît XVI, en théologien, a estimé qu’il était temps d’aller un peu plus loin, sur le plan de la raison. (cath.ch/imedia/hl/mp)

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    "Le véritable travail de la théologie consiste à entrer dans la Parole de Dieu", Benoît XVI © Mazur/www.thepapalvisit.org.uk/CC BY-NC 2.0

    Joseph Ratzinger; le théologien: "Rendre présente la Parole"

    Le pape émérite Benoît XVI est décédé au matin du 31 décembre 2022. Retour sur le parcours théologique du pape allemand. En 2005, au moment de la mort de Jean Paul II, Joseph Ratzinger n'aspirait qu'à une chose: pouvoir retourner à ses chères études. Le destin ou le Saint-Esprit en a décidé autrement. Devenu le pape Benoît XVI, le cardinal Ratzinger a continué à défendre sa vision de la théologie comme la mission de "rendre présente la Parole, la Parole qui vient de Dieu, la Parole qui est Dieu."

    Maurice Page 

    Bien au-delà de son pontificat, Joseph Ratzinger restera comme un théologien majeur du XXe siècle. Parmi la cinquantaine de livres publiés, plusieurs sont devenus des classiques de la recherche et de l'enseignement; d'autres des best-sellers de l'édition avec des millions d'exemplaires vendus dans des dizaines de langues. La rigueur de sa pensée, la précision et la qualité de son expression sont largement reconnues. Loin du jargon de certains théologiens, il impose un style, une patte personnelle. Ceux qui le lisent en allemand apprécient l'harmonie et la musicalité de sa langue. Même s'il est dense, il est toujours compréhensible. En bon professeur, il manie habilement la métaphore ou les analogies. Nourri de la littérature antique et allemande, mais aussi française, il s'y réfère volontiers. Son parcours est celui d'un intellectuel brillant, modeste, réservé, totalement dévoué à Dieu.

    Faire le tour du théologien Joseph Ratzinger dépasse largement le cadre d'un tel article, mais on peut tenter de dégager quelques axes conducteurs de sa pensée et de son enseignement.

    La théologie au service de la foi

    Pour entrer dans l'univers théologique de Joseph Ratzinger, il faut d'abord se pencher sur le rôle qu'il attribue à la théologie: "La première priorité de la théologie, comme l'indique déjà son nom, est de parler de Dieu, de penser Dieu. Et la théologie ne parle pas de Dieu comme d'une hypothèse de notre pensée. Elle parle de Dieu parce que Dieu lui-même a parlé avec nous", expliquait-il aux membres de la Commission théologique internationale en 2008. "Le véritable travail de la théologie consiste à entrer dans la Parole de Dieu, à chercher à la comprendre dans la mesure du possible, à la faire comprendre à notre monde et à trouver ainsi les réponses à nos grandes questions". Le programme est clair et il ne saurait être question d'opposer la foi et la raison.

    Pas de rupture avec le passé

    La pensée théologique de Benoît XVI commence à se constituer dans les années 1950. Son œuvre abondante et diversifiée s’intéresse surtout à l’ecclésiologie, à la Tradition, à l’eschatologie et à la liturgie. On a souvent évoqué une rupture entre la pensée progressiste du théologien conciliaire, et celle du professeur de dogmatique qui quitta en 1969 Tübingen pour Ratisbonne, dans une ambiance de troubles estudiantins et de désaccords avec un progressisme théologique régnant, note Antoine Fleyfel, maître de conférences à l'Université catholique de Lille.

    Mais lui-même s'est toujours inscrit en faux contre cette interprétation. Si les accents varient et évoluent, le théologien Ratzinger prône depuis le Concile un retour aux sources, pour revivifier l’Église. Ces sources se trouvent dans la Bible et chez les Pères de l’Église, donc dans la Tradition. Il exclut toute rupture avec le passé, mais défend une évolution vivante.

    Ses combats successifs contre le marxisme et contre le relativisme, mettent en lumière ses convictions les plus profondes.

    Du marxisme au relativisme

    Bien avant ses affrontements avec la théologie de la libération, le professeur Ratzinger s’opposait à la fin des années 1960, à Tübingen, au marxisme. Le théologien considérait que celui-ci "prenait pour base l’espérance biblique, [et] l’inversait en gardant l’ardeur religieuse, mais en éliminant Dieu pour le remplacer par l’activité politique de l’homme. L’espérance reste, mais le parti prend la place de Dieu".

    Devenu préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il fut l’architecte de l’Instruction sur quelques aspects de la Théologie de la libération de 1984. Malgré ses aspects positifs, le cardinal estime qu'il n'est pas possible de s’appuyer sur la méthode marxiste sans en épouser l’idéologie. Or, "l’athéisme et la négation de la personne humaine, de sa liberté et de ses droits, sont au centre de la conception marxiste".

    La théologie de la libération mise à l’index, et le bloc communiste éclaté, Joseph Ratzinger devait affronter un ennemi encore plus dur, le relativisme. "Posséder une foi claire, selon le Credo de l’Église, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser entraîner 'à tout vent de doctrine', apparaît comme l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle", expliquait-il aux cardinaux le 19 avril 2005, à la veille de son élection pontificale. La "dictature du relativisme" se manifeste par le marxisme, le libéralisme, le libertinisme, le collectivisme, l’individualisme radical, l’athéisme, le mysticisme religieux, l’agnosticisme et le syncrétisme. Pour lui, le relativisme est désormais la nouvelle menace, l’ennemi principal de l’Église. C'est clairement cette position qui lui vaudra le plus d'ennemis.

    Souvent mal interprété dans les médias comme la dénonciation du relâchement de la morale individuelle ou collective, le combat de Benoît XVI contre le relativisme est en fait une question philosophique et théologique fondamentale. "Une grande partie des philosophies d'aujourd'hui persiste effectivement à dire que l’homme n’est pas capable de vérité. […] Nous devons avoir le courage de dire: oui, l’homme doit chercher la vérité; il est capable de vérité. Que la vérité ait besoin de critères qui permettent de la vérifier et de s'assurer qu'elle n'a pas été falsifiée va de soi. Elle doit toujours aussi aller de pair avec la tolérance. Mais la vérité nous fait alors apparaître ces valeurs constantes qui ont donné sa grandeur à l'humanité", expliquera-t-il en 2010 au journaliste Peter Seewald.

    L'intelligence de la foi

    Face à ce défi, Joseph Ratzinger, dès le début de son enseignement universitaire, s'attache à l'intelligence de la foi. A Tübingen, il crée un cours destiné aux auditeurs de toutes les facultés qu'il intitule Introduction au christianisme. Il en fera un livre en 1968 avec le même titre. Réédité une douzaine de fois, traduit en une trentaine de langues, il est encore aujourd'hui un ouvrage de référence.

    Comme pape, Benoît XVI entend poursuivre cette mission spécifique de conforter ses frères dans la foi. Sans endosser l'habit d'un pape médiatique, sans se plier aux lois de la communication, il développe un sens aigu de la pédagogie dans ses interventions publiques comme dans ses écrits toujours soigneusement préparés. Il n'est pas l'homme des petites phrases. Même dans ce que certains ont jugé comme des dérapages ou des erreurs, chacun de ses mots est pesé, souvent percutant parce que précis et juste, jamais complaisant. Son propos est dense mais toujours d'une grande clarté.

    L’ecclésiologie ou la conception de l’Église

    Pour Joseph Ratzinger, un des noyaux du problème est l'ecclésiologie, c'est-à-dire la conception de l'Eglise. "Pour les catholiques, l'Eglise est certes composée d'hommes qui en forment le visage extérieur; mais derrière cela, les structures fondamentales sont voulues de Dieu lui-même et sont donc intouchables", expliquait le cardinal Ratzinger au journaliste italien Vittorio Messori en 1985. "Derrière la façade humaine, se trouve le mystère d'une réalité surhumaine sur laquelle, réformateur, sociologue et organisateur n'ont aucune autorité pour intervenir. Si, par contre l'Eglise est perçue comme une construction humaine, comme une oeuvre à nous, même les contenus de la foi finissent par devenir arbitraires. […] l'Evangile devient le 'projet-Jésus' […] qui peut sembler encore religieux, mais qui est athée dans sa substance."

    L’eschatologie ou les fins dernières

    Depuis ses travaux de jeunesse sur Augustin et Bonaventure, Joseph Ratzinger fut persuadé que l’eschatologie, c’est-à-dire le salut et les fins dernières est le thème central du Nouveau Testament. Les horizons de la foi chrétienne et de l’Église ne doivent pas se confondre avec les horizons de ce monde. La vocation chrétienne ne peut se réduire en aucun cas de figure à un programme politique, à une morale, à un humanisme quelconque, à une philosophie ou à une sagesse.

    Tout tourne en fin de compte autour de l'avènement du Royaume de Dieu. Pour Ratzinger, oublier cette perspective cause un problème dans l’Église, celui de créer un décalage entre son identité actuelle et celle des origines. Ainsi Jésus devient, par son œuvre rédemptrice, le signe eschatologique de Dieu qui met un terme au péché de l’homme, le libère et instaure la souveraineté de Dieu. Cependant, l’eschatologie ne fait pas de l’Église une réalité exclusivement tendue vers les fins dernières. Le Christ qui proclamait la venue du Royaume était lui-même ce Royaume. Ce qui était à venir était déjà là. Cette logique s’applique à l’Église qui connaît un 'maintenant' dans son espérance eschatologique.

    La liturgie dans la vie de l’Eglise

    La centralité et l’importance première de la liturgie pour la vie de l’Église est une constante pour J. Ratzinger. La liturgie est une incarnation de l’espérance eschatologique: "Notre obligation [est] de vivre la liturgie comme une fête de l’espérance et de la présence du Christ cosmocrator (maître de l'univers)."

    Le point de départ de la liturgie est la prière. Dieu n’est pas une pure transcendance, il entre en relation avec l’homme. Dans la prière, l’identité de la personne n’est plus un 'je' renfermé sur soi-même, mais une ouverture vers Dieu. La liturgie de l’Église doit ouvrir à cette dimension ontologique.

    Par ailleurs, la pratique de la liturgie ne doit pas se faire à l’écart de la Tradition, ce qui n’exclut cependant pas l’ouverture au monde contemporain et le renouveau. Ratzinger s’oppose aux tendances qui préfèrent le rationalisme à la Tradition. Réduire la liturgie à une austérité calviniste, abolir les dévotions populaires ou celles des ordres monastiques n'est clairement pas la voie à suivre. Le moteur capable de réformer l'Eglise n'est pas le rationalisme, mais la sainteté, comme cela a toujours été le cas.

    Pour le professeur, la place du dogme devrait être centrale dans la prédication. Le lieu et l’ultime sujet de la prédication ne résident pas dans des expériences individuelles, mais dans celles de l’Église.

    Jésus de Nazareth

    Une des œuvres majeures de Joseph Ratzinger restera sans doute sa trilogie Jésus de Nazareth. "J'ai tenté de présenter une exégèse, une interprétation du Texte qui ne suive pas un historicisme positiviste, mais intègre la foi comme élément d'interprétation. Dans le paysage actuel de l'exégèse, il s'agit bien entendu d'un risque gigantesque", expliquait-il à Peter Seewald. Son objectif est de "montrer que le Jésus auquel on croit est aussi le Jésus historique et que le personnage, tel que nous le montrent les évangiles, est beaucoup plus réaliste et plus crédible que les nombreuses autres figures de Jésus que l'on ne cesse de nous présenter". Pour beaucoup, le défi est relevé de manière magistrale.

    Un pape du retour à la tradition

    L’histoire retiendra probablement que Benoît XVI était un pape du grand retour à la Tradition, du renforcement de la conformité à l’enseignement du Magistère et de la défense de l’Église catholique romaine, contre toute doctrine erronée. Parmi les théologiens de son époque, il nage plutôt à contre-courant. On peut s'en réjouir ou s'en lamenter, mais certainement ne pas s'en étonner. (cath.ch/mp)

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    Visite du pape François au pape émérite Benoît XVI, en juin 2018 © Vatican News

    Le pape François rend hommage à la «bonté» de Benoît XVI

    Le pape François a évoqué avec émotion son prédécesseur, le « cher pape émérite Benoît XVI , qui nous a quitté ce matin », lors de l’homélie des vêpres de la solennité de Marie, Très-Sainte Mère de Dieu célébrées dans la basilique Saint-Pierre le 31 décembre 2022.

    Évoquant la bonté du pontife allemand, il a dit sa gratitude pour tout le bien qu’il a accompli, et surtout pour son témoignage de foi et de prière. Il s’agissait de la première prise de parole du pape François depuis le décès de Benoît XVI dans la matinée du 31 décembre. Il s’est exprimé devant 24 cardinaux et plusieurs centaines de fidèles rassemblés dans la basilique en ce dernier jour de l’année.

    Visiblement ému, le pontife a insisté sur l’importance de la prière du 265e pape dans les «dernières années de sa vie de retraité». «Dieu seul connaît la valeur et la force de son intercession, de ses sacrifices offerts pour le bien de l’Église», a-t-il souligné.

    Le pontife a ensuite donné la « bonté » comme exemple de « vertu civique », en faisant un facteur important de la « culture du dialogue ». « C’est une vertu à retrouver et à exercer chaque jour, pour aller à contre-courant et humaniser nos sociétés », a-t-il insisté, déplorant les dégâts de « l’individualisme consumériste ».

    Le pape François reprendra la parole le 1er janvier 2023 à l’occasion de la messe à 10h et de l’Angélus. Le lendemain, 2 janvier, le corps de Benoît XVI sera exposé aux fidèles, et ce jusqu’au 4 janvier. (cath.ch/imedia/cd/mp)

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    Mgr Felix Gmür, président de la Conférence des évêques suisses © Maurice Page

    Les évêques saluent la mémoire de Benoît XVI

    Après Mgr Charles Morerod et Mgr Jean-Maire Lovey, les membres de la Conférence des évêques suisses (CES) ont réagi individuellement dans la journée à l’annonce du décès du pape émérite Benoît XVI. Tous saluent sa stature de théologien.  

    "Le jour de la Saint-Sylvestre 2022, le pape émérite Benoît XVI a rendu sa vie terrestre à son Créateur. Les membres de la Conférence des évêques suisses portent un regard reconnaissant sur son ministère pétrinien", écrit Mgr Felix Gmür dans un message communiqué par la CES. "Ce qu'il a transmis aux évêques suisses lors de la clôture de la visite ad limina en 2006 est toujours valable aujourd'hui pour l'action de l'Eglise : mettre Dieu au centre. Car en Jésus-Christ, Dieu est devenu l'ami et le frère de chaque croyant. Il est l'Espérance des croyants. R.I.P."

    Le président de la Conférence des évêques suisses, Mgr Felix Gmür , pleure la mort de Benoît XVI. En 2006, il avait donné pour mission aux évêques suisses de "souligner dans toutes les tâches ecclésiales que Dieu est au centre", a raconté Mgr Gmür à kath.ch..

    “J'ai rencontré Benoît XVI à plusieurs reprises, le plus intensément lors de la conclusion de la visite ad limina en novembre 2006, alors que j'étais secrétaire général de la Conférence des évêques. Les évêques suisses étaient à la même table que les cardinaux de la Curie et le pape. Le pape était très bien informé, connaissait les difficultés pastorales et a montré de la compréhension pour certaines spécificités suisses alémaniques. Mais il savait aussi replacer la situation d'un pays isolé comme la Suisse dans des contextes plus larges.

    Au premier semestre de théologie j'ai lu son livre Introduction au christianisme. Les questions sur la confession de foi me préoccupent encore aujourd'hui. Pour moi, Ratzinger est le théologien qui avait à cœur la question de la vérité. Il est intellectuellement passionnant, mais rejoint dans les réflexions sur l'histoire du salut la décision de foi personnelle, si je trouve moi-même la vérité dans la personne de Jésus-Christ.

    Dans l'une de ses dernières homélies en tant que pape, Benoît a parlé des trois mages sur le chemin de la crèche de Jésus. Il voyait en eux des personnes qui cherchaient Dieu, qui étaient en chemin vers Dieu. Malgré toutes les questions pratiques, nous ne devons pas oublier que l'Église est là pour soutenir, accompagner, guider les hommes dans leur recherche de Dieu. Nous allons vers Dieu parce qu'il est amour, comme Benoît l'explique très bien dans sa première encyclique, conclut l’évêque de Bâle.

    Mgr Alain de Raemy, administrateur apostolique du diocèse de Lugano

    Alain de Raemy a vécu à Rome comme chapelain de la Garde Suisse, la majeure partie du pontificat de Benoît XVI de 2006 à 2013. L’occasion de le rencontrer régulièrement.

    “C'est avec une profonde tristesse que j'ai appris le décès de notre cher pape émérite Benoît, écrit-il. Aujourd'hui, pour lui, son plus grand souhait est en train de se réaliser: connaître et vivre personnellement et en plénitude l'Amour de Dieu. Aujourd'hui, il se tient devant le Seigneur, dont il a dit lui-même qu'"il n'est pas seulement le juge juste, mais en même temps l'ami et le frère qui a lui-même souffert de mes défauts et qui, en tant que juge, est donc en même temps mon avocat (Paraclet)".

    Je crois qu'il a été pour nous un exemple d'humilité authentique, de fine intelligence et de grande bonté en servant la vigne du Seigneur avec un dévouement absolu. Maintenant, en tant que successeur de Pierre, sa mission de soutien de l'Église se poursuit au Ciel.

    Mgr Joseph Bonnemain, évêque de Coire

    “L'étude de l'œuvre classique de Joseph Ratzinger Introduction au christianisme a été déterminante pour mon parcours sacerdotal”, note l’évêque de Coire, Mgr Joseph Bonnemain. “Avec moi, beaucoup d'autres ont pu, grâce à sa théologie, mieux saisir les idées fondamentales de l'ecclésiologie du Concile Vatican II. Benoît XVI a inspiré et influencé des générations de théologiens. Que Dieu récompense comme il se doit ce grand penseur théologique au terme de son pèlerinage terrestre".

    La démission bien réfléchie de Benoît XVI en 2013 a montré de manière particulièrement claire la grandeur de la foi de Joseph Ratzinger. Son départ rend cette grandeur encore plus évidente. La force de son œuvre théologique, qu'il a laissée à l'Église, restera dans toute son ampleur. Son héritage spirituel a marqué l'Église.

    Urban Federer, abbé d’Einsiedeln

    "Connaître Dieu - le vrai Dieu, c'est recevoir l'espérance". C'est ce qu'écrit Benoît XVI dans son encyclique Spe salvi, dans laquelle il parle de l'espérance chrétienne, relève Urban Federer, Abbé d’Einsiedeln. L'abbé et la communauté monastique d'Einsiedeln souhaitent au défunt pape qu'il puisse désormais connaître pleinement le vrai Dieu qu'il a cherché et annoncé toute sa vie.

    Pierre Yves Maillard, vicaire général du diocèse de Sion

    Je n’ai pas connu personnellement Joseph Ratzinger, mais je suis extrêmement reconnaissant pour son pontificat. Notamment ses trois encycliques sur la foi, l’espérance et la charité. Ce sont des textes lumineux et audacieux que je cite volontiers et fréquemment. Je crois que ce n’est pas pour rien qu’il nous a été donné à ce moment-là.

    Au moment de son élection en 2005, j’étais directeur du séminaire et j’ai passé ma soirée à photocopier à la bibliothèque des textes de sa main pour constituer un petit dossier pour les étudiants afin qu’ils apprennent à mieux le connaître au-delà de l’image de gardien intransigeant du dogme. Notamment à partir de son livre d’entretiens avec Peter Seewald Le Sel de la terre. Il y expliquait clairement que la foi n’est pas une somme de questions du catéchisme à apprendre par coeur, mais une relation vivante à la personne de Jésus. Il relevait aussi que le plus petit acte de charité est supérieur au pire acte de destruction.

    Cardinal Kurt Koch, ancien évêque de Bâle

    Le cardinal suisse de la Curie Kurt Koch (72 ans), ancien évêque de Bâle, a toujours eu une grande admiration pour Joseph Ratzinger dont il a été un proche collaborateur. Pour lui le surnom de “Panzerkardinal”qui lui avait été attribué est totalement à côté de la plaque tant Joseph Ratzinger était une personnalité sensible humble et modeste.

    “La mort du pape émérite m'affecte, mais le le fait qu'il puisse maintenant partir pour l'éternité est certainement une délivrance pour lui, à expliqué Kurt Koch à kath.ch. Je l’ai vu pour la dernière fois en septembre 2022 pour lui présenter le programme de rencontre du Ratzingerschülerkreis (cercle de ses anciens étudiants).

    Comme jeune étudiant, j'ai lu relativement tôt son livre Introduction au christianisme avec beaucoup d'enthousiasme. Il s'agit d'annoncer la foi dans le monde d'aujourd'hui. C'est pourquoi nous avons besoin de lier la foi et la raison.

    J'ai toujours lu ce qu'il a écrit et je l'ai suivi. Lorsque je suis devenu évêque de Bâle en 1995, j'ai eu une relation plus étroite avec lui. Et encore plus lorsqu'il m'a appelé à Rome en 2010. Il m'a demandé d'assumer la fonction de président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens. (...) Il souhaitait avoir un évêque qui connaisse les Églises et communautés issues de la Réforme non pas simplement dans les livres, mais par sa propre expérience.

    En fait, chaque rencontre avec le pape Benoît XVI a été un moment fort. Les voyages au cours desquels j'ai pu l'accompagner, par exemple en Allemagne, en Angleterre et au Liban, comptent certainement aussi parmi les moments forts. Il m'a toujours invité lorsqu'un voyage avait une dimension œcuménique, relève Kurt Koch.

    Mgr Pier Giacomo Grampa, évêque émérite de Lugano

    “Benoît XVI a prouvé qu'il était un grand pape lorsqu'il a senti que sa fonction n'était pas un privilège inaliénable, mais un service, relève Mgr Pier Giacomo Grampa, évêque émérite de Lugano.  Malgré tout le blabla inutile sur sa démission, ce geste vraiment "extraordinaire", fait par un pape théologien, doux, lucide, responsable, exemplaire en vertu, fidèle en doctrine et une démonstration héroïque de service, le rend grand. (cath.ch/kath.ch/catt.ch/mp)

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    Benoît XV avait rédigé son testament spirituel dès 2006 © Catholic Church of England/Flickr/CC BY-NC-SA 2.0

    Le testament spirituel de Benoît XVI (texte intégral)

    Le Bureau de presse du Saint-Siège a publié dans la soirée du 31 décembre 2022 le testament spirituel du pape Benoît XVI, décédé dans la matinée. I.MEDIA propose une traduction en français in extenso de ce bref texte de deux pages rédigé en langue allemande. La gratitude envers Dieu et les hommes et l’appel a préserver la foi sont les point forts de ce message.

    29 août 2006

    Mon testament spirituel

    “Si, à cette heure tardive de ma vie, je jette un regard en arrière sur les décennies que j’ai traversées, je vois tout d’abord combien j’ai de raisons de remercier. Je remercie avant tout Dieu lui-même, le dispensateur de tous les bons dons, qui m’a donné la vie et m’a guidé à travers de nombreuses tribulations, qui m’a toujours relevé lorsque je commençais à glisser, qui m’a toujours offert la lumière de son visage. En regardant en arrière, je vois et je comprends que même les parties sombres et pénibles de ce chemin ont été pour mon Salut et que c’est justement là qu’Il m’a bien guidé.

    "Je remercie Dieu du fond du cœur pour les nombreux amis, hommes et femmes, qu’Il a toujours mis à mes côtés"

    Je remercie mes parents qui m’ont donné la vie à une époque difficile et qui, au prix de grands renoncements, m’ont préparé par leur amour un merveilleux foyer qui comme une lumière claire illuminent tous mes jours jusqu’à aujourd’hui. La foi clairvoyante de mon père nous a appris à croire, à nous frères et sœurs, et elle a tenu bon comme guide au milieu de toutes mes connaissances scientifiques ; la piété chaleureuse et la grande bonté de ma mère restent un héritage pour lequel je ne pourrai jamais assez rendre grâce. Ma sœur m’a servi de manière désintéressée et pleine de sollicitude pendant des décennies ; mon frère m’a toujours ouvert la voie par la clairvoyance de ses jugements, avec sa puissante détermination et avec la sérénité de son cœur ; sans cette présence continue qui me précède et m’accompagne, je n’aurais pas pu trouver le bon chemin.

    Je remercie Dieu du fond du cœur pour les nombreux amis, hommes et femmes, qu’Il a toujours mis à mes côtés ; pour les collaborateurs à toutes les étapes de mon chemin ; pour les enseignants et les élèves qu’il m’a donnés. Je les confie tous avec reconnaissance à sa bonté. Et je voudrais remercier le Seigneur pour ma belle patrie des Préalpes bavaroises, dans laquelle j’ai toujours pu voir transparaître la splendeur du Créateur Lui-même. Je remercie les habitants de ma patrie de m’avoir toujours permis de faire l’expérience de la beauté de la foi. Je prie pour cela, pour que notre pays reste une terre de foi et vous prie : chers compatriotes, ne vous laisser pas détourner de la foi. Enfin, je remercie Dieu pour toutes les belles choses que j’ai pu expérimenter aux différentes étapes de mon parcours, mais surtout à Rome et en Italie, qui est devenue ma deuxième patrie.

    À tous ceux à qui j’ai fait du tort d’une manière ou d’une autre, je demande pardon du fond du cœur.

    "Tenez bon dans la foi ! Ne vous laissez pas troubler !"

    Ce que j’ai dit tout à l’heure de mes compatriotes, je le dis maintenant à tous ceux qui ont été confiés à mon ministère dans l’Église : Tenez bon dans la foi ! Ne vous laissez pas troubler ! Il semble souvent que la science – d’une part les sciences naturelles, d’autre part la recherche historique (en particulier l’exégèse des Saintes Écritures) – ait des vues irréfutables qui s’opposent à la foi catholique. J’ai assisté de loin aux transformations des sciences naturelles et j’ai pu voir comment des certitudes apparentes fondées contre la foi, ne se révélaient pas être des sciences, mais des interprétations philosophiques appartenant seulement en apparence à la science – tout comme la foi a appris, dans le dialogue avec les sciences naturelles, la limite de la portée de ses affirmations et ainsi à mieux comprendre ce qu’elle est.

    "Jésus-Christ est vraiment le chemin, la vérité et la vie – et l’Église, dans toutes ses imperfections, est vraiment Son corps."

    Depuis soixante ans, j’accompagne le chemin de la théologie, en particulier celui des études bibliques, et j’ai vu s’effondrer, au fil des générations, des thèses qui semblaient inébranlables et qui se sont révélées n’être que de simples hypothèses : la génération libérale (Harnack, Jülicher, etc.), la génération existentialiste (Bultmann, etc.), la génération marxiste. J’ai vu et je vois comment, dans l’enchevêtrement des hypothèses, la raison de la foi a émergé et émerge à nouveau. Jésus-Christ est vraiment le chemin, la vérité et la vie – et l’Église, dans toutes ses imperfections, est vraiment Son corps.

    Enfin, je demande humblement : priez pour moi, afin que le Seigneur me laisse entrer dans les demeures éternelles malgré tous mes péchés et mes insuffisances. À tous ceux qui me sont confiés, j’adresse jour après jour ma prière qui vient du cœur.”

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    Le cardinal Joseph Ratzinger, ici en mars 1987, chef de la Congrégation pour la doctrine de la foi © Keystone/AP Photo/Giulio Brogli)

    "Un vieux professeur qui osait dire la vérité à ses élèves"

    Benoît XVI, décédé au matin du 31 décembre 2022, était comme un "vieux professeur, aimé par ses élèves parce qu'il n'avait pas peur de leur dire la vérité", confie Bernard Lecomte à cath.ch. Le vaticaniste français, biographe de Benoît XVI, restaure l'image d'un pape méconnu et parfois mésestimé, en partie à cause de sa discrétion, de son humilité et de son refus de toute démagogie.

    Quelle impression vous laisse Benoît XVI?
    Bernard Lecomte: Je l'ai toujours trouvé sympathique. Notamment dans sa démarche de "vieux professeur". Car c'est ce qu'il semblait être: un vieux professeur que ses élèves aiment bien parce qu'il est capable de leur dire la vérité, une vérité qui parfois peut faire mal.

    Bernard Lecomte
    Bernard Lecomte @ DR

    Les jeunes, en particulier, étaient touchés par cela. Ils se sentaient redevables envers lui de son langage sincère, au-delà de toute démagogie. Cela s'est notamment ressenti lors des JMJ de Madrid en 2011, où il avait fait un véritable tabac parmi les jeunes.

    Que pensez-vous que son pontificat ait apporté à l'Eglise?
    Après l'ébouriffant Jean Paul II, il est clair que Benoît XVI est apparu avec un style très différent. Il était plus un "cardinal classique" que son prédécesseur. Il est arrivé dans une perspective de remettre de l'ordre dans une Eglise chamboulée. Il était évidemment moins charismatique que le pape polonais, mais il possédait une qualité essentielle: il était incontestable et incontesté au niveau de la théologie, de la vérité et de la foi. Et même ceux qui ne l'aimaient pas étaient obligés de le reconnaître. En ce sens, il a en particulier permis à l'Eglise de se remettre en perspective.

    «Par sa renonciation, Benoît XVI a amené une désacralisation de la fonction papale.»

    Sa décision de renoncer à sa charge a complètement changé la donne concernant la succession papale. Le fait qu'il ait été théologiquement incontesté a apporté une caution très importante à cet acte, qui a été d'une portée historique. Cela a été un message lancé à tous les futurs papes de ne pas aller au-delà de leurs possibilités physiques et mentales, afin de pouvoir assumer au mieux leur charge. Benoît XVI a amené en cela un nouveau pragmatisme, une désacralisation de la fonction papale.

    Benoît XVI n'a souvent pas été épargné par les médias. Pensez-vous qu'il a été justement traité?
    La presse a été très souvent injuste avec lui. Il faut noter qu'il n'a pas eu les mêmes problèmes avec les médias au début et à la fin de son pontificat. Après son élection, trois qualificatifs médiatiquement peu porteurs lui collaient à la peau, notamment pour la presse française: allemand, conservateur et vieux.

    La presse a eu tendance à oublier qu’il s’est fortement engagé contre les scandales de pédophilie.
    La presse a vu dans un premier temps d'un mauvais œil le fait qu'il vienne d'une nation responsable de la Seconde guerre mondiale. Mais dès qu'il est apparu qu'il avait toujours fui le nazisme et qu'il venait d'une famille anti-nazie, ces soupçons se sont dégonflés.

    L'étiquette de conservateur qui lui était attachée venait principalement de sa fonction à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Cette charge colporte toujours une image conservatrice.

    L'âge auquel il a été élu a également posé problème. Il est vrai qu'il avait 20 ans de plus que son prédécesseur lorsqu'il a occupé la fonction papale. Certains médias ont utilisé ce fait pour donner l'image d'une Eglise poussiéreuse et passéiste.

    Comment cette image a-t-elle été dépassée?
    Ces problèmes avec les médias se sont néanmoins estompés au début de pontificat, lorsque Benoît XVI a réalisé quelques années remarquables. Mais ensuite, les médias se sont focalisés sur les diverses maladresses ou incompréhensions issues de ses discours, ainsi que sur les "affaires" qui vont surgir dans les dernières années de son pontificat.

    "Les médias l’ont toujours perçu comme un pape de transition, secondaire et conservateur."

    Les Vatileaks l'ont certainement beaucoup marqué, mais aussi les scandales de pédophilie, parce qu'il s'était fortement engagé contre ce phénomène, ce que la presse a eu tendance à oublier. Finalement, les médias l'ont toujours perçu comme un pape de transition, secondaire et conservateur. Ils se sont concentrés sur ce qui était médiatiquement porteur, comme les scandales, les trahisons, les maladresses, plutôt que de faire découvrir au public les idées et la pensée profonde de ce pontife. (cath.ch/rz)

    (interview réalisée en 2015)

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    La dépouille mortelle de Benoît XVI exposée dans la chapelle du monastère Mater Ecclesiae, au Vatican © Vatican media

    Les derniers mots de Benoît XVI: "Jésus, je t'aime"

    "Jésus, je t'aime", ont été apparemment les dernières paroles de Benoît XVI avant son décès samedi 31 décembre 2022 à 9h34. Il les a prononcées dans sa langue maternelle allemande. 

    C'est ce qu'a rapporté le journal argentin La Nación samedi soir. Selon le rapport, le secrétaire privé du pape émérite, l'archevêque Georg Gänswein, a appelé immédiatement après le pape François, qui a été le premier visiteur à s'approcher du lit de mort, à bénir le défunt et à prier pour lui.

    L’information provient de la correspondante à Rome de La Nación, Elisabetta Pique, qui dispose depuis des décennies d'une ligne directe avec Jorge Mario Bergoglio. (cath.ch/cic/mp)

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    L'Eglise en Allemagne a été très marquée par les abus sexuels sur mineurs © Pixabay.com

    Benoît XVI face aux abus sexuels: précurseur ou laxiste?

    Benoît XVI est reconnu pour son action décisive contre les abus sexuels au sein de l’Eglise. Un rapport de 2022 l’a cependant épinglé pour son «comportement fautif» dans ce domaine alors qu’il était archevêque de Munich. Retour sur un bilan fait d’ombres et de lumière.

    «Joseph Ratzinger: le précurseur de la lutte contre les abus» titrait le journal catholique conservatoire bavarois Die Tagespost en février 2021. A la fin de ce même mois, s’était tenu le «Sommet anti-abus» convoqué par le pape François au Vatican, qui a constitué une pierre d’angle de la lutte contre ce fléau dans l’Eglise catholique. Le journal bavarois assurait ainsi que «ce qui a été discuté lors de la réunion (…) doit beaucoup au travail préparatoire que Joseph Ratzinger a effectué pendant des années en tant que cardinal et pape.»

    Pour Die Tagespost, en effet, «l’étude des documents permet de se faire une idée claire: Joseph Ratzinger s’est très tôt préoccupé de l’analyse et de la lutte contre les abus sur mineurs dans l’Eglise». L’hebdomadaire détaille ainsi l’action de ce dernier face à cette crise, dès ses premiers pas en tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), en 1981.

    Le retour de la punition

    Joseph Ratzinger s’est effectivement préoccupé de la prévention des abus bien avant que les grands scandales n’éclatent, au début du troisième millénaire. Après une visite des séminaires d’Irlande et des Etats-Unis, le futur Benoît XVI a notamment renforcé les normes en vue de l’accueil des séminaristes, insistant sur la nécessité d’une maturité suffisante pour exercer la prêtrise.

    En cette fin de siècle, les affaires sexuelles n’étaient certes pas totalement en dehors des radars ecclésiaux. Les bruits de comportements inappropriés de la part du Père Marcial Maciel Degollado, le fondateur des Légionnaires du Christ, circulaient dans les couloirs du Vatican depuis les années 1950 déjà.

    A partir de 1987, le cardinal Ratzinger a mis sur la table la question du traitement des prêtres reconnus coupables d’abus. Jusque-là, le droit canon stipulait certes la possibilité de les renvoyer de l’état clérical, mais uniquement à l’issue d’un long procès pénal. De tels procès étaient rares et «l’indulgence» y était de mise. La conviction prévalait qu’une «Eglise d’amour» ne devait pas punir. Une vision contre laquelle le cardinal Ratzinger s’était élevé. Il avait plaidé en 1988 pour la possibilité d’une révocation d’office des prêtres fautifs. Mais encore une fois, la Curie lui avait mis de nombreux bâtons dans les roues.

    Un Don Quichotte?

    Le préfet de la CDF avait proposé en 1995 d’enquêter sur le cardinal Hans Hermann Groër, ancien archevêque de Vienne, et dès 1998 sur Marcial Maciel, deux hautes personnalités de l’Eglise qui seront convaincues par la suite d’abus sexuels. Deux demandes auxquelles le Saint-Siège ne donnera pas suite. Au centre de cette situation de blocage, le nom du cardinal Angelo Sodano, décédé en mai 2022, ne cesse d’apparaître. Celui qui a été Secrétaire d’Etat de 1990 à 2006 se serait efforcé de minimiser voire de camoufler plusieurs dossiers d’abus sexuels, dans une tentative de préserver la réputation de l’Eglise. Le Père Maciel a bénéficié également pendant longtemps de la bienveillance de Jean Paul II, qui admirait son œuvre et a ignoré les avertissements.

    Joseph Ratzinger aurait ainsi été une sorte de Don Quichotte impuissant face aux moulins à vent de la Curie. Mais ses «coups de boutoir» ont peut-être, lentement mais sûrement, craquelé les murs de l’inertie.

    Des changements sont en tout cas finalement survenus. En 2001, après l’éclatement des premiers scandales aux Etats-Unis, le motu proprio de Jean Paul II Sacramentum sanctitatis tutela publiait de nouvelles normes facilitant le traitement de cas d’abus et les rangeaient parmi les délits réservés à la CDF, alors que jusque-là, ces cas étaient essentiellement traités dans les diocèses.

    A partir de 2002, la Congrégation a obtenu la possibilité de déroger au délai de prescription et de traiter des cas d’abus plus anciens. Une avancée pour laquelle Joseph Ratzinger s’était également engagé depuis de nombreuses années.

    La chute de Maciel

    En 2003, le prélat bavarois s’est vu accorder d’autres anciennes demandes. La CDF a acquis le pouvoir de traiter les cas d’abus également dans le cadre d’une procédure administrative (et non pas dans le cadre d’une procédure pénale longue et coûteuse) et de soumettre directement au pape, à la demande des évêques, les cas graves d’abus entraînant une révocation d’office.

    En 2004, Jean Paul II a étendu la compétence de la CDF à des affaires impliquant des supérieurs religieux, des évêques, ainsi que des cardinaux.

    Fin 2004, alors que le pape polonais entamait la dernière étape de son chemin de vie, le cardinal Ratzinger a finalement lancé une offensive décisive contre le Père Maciel, en obtenant la reprise de l’enquête à son encontre.

    Mais il avait fallu sept ans entre la plainte contre Marcial Maciel pour abus sur mineurs et le lancement de ces investigations. Pour Die Tagespost, ce délai conséquent était dû aux fameuses «résistances» rencontrées par le cardinal au sein de la Curie. Il faudra un an encore pour que les résultats de l’enquête soient connus. Ils révéleront un véritable «pandémonium» des actions du prêtre mexicain, entre concubinage, viols, incestes, trafic de drogue et détournements de fonds. Il n’y aura pas, toutefois de procès canonique, à cause du grand âge de Maciel. Il sera invité à se retirer du monde et à mener une vie de prière et de pénitence. Le fondateur des Légionnaires du Christ décédera en 2008 dans une de ses résidences confortables de Floride.

    Défroquages en série

    La faiblesse de la peine à l’encontre du prêtre, ainsi que les protections dont il a pu bénéficier au Vatican ont été l’objet de vives critiques. Joseph Ratzinger est malgré tout ressorti de cette affaire comme celui qui a réussi à mettre l’Eglise sur la voie de l’action et de la transparence. Die Tagespost note ainsi que «lorsque Jean Paul meurt, le 2 avril 2005, il laisse derrière lui une Eglise qui a enfin engagé la lutte contre les abus sexuels avec la détermination nécessaire».

    Elu pape le 6 mai, le cardinal allemand a poursuivi les réformes dans ce domaine. Dès 2005, il a confirmé les pouvoirs spéciaux de la CDF établis par son prédécesseur et a donné à l’organe la mission de réviser les normes relatives au traitement des abus. En 2007, Benoît XVI a ordonné une refonte de l’ensemble du droit pénal de l’Eglise.

    Contrition mitigée?

    En 2010, il faisait un pas important et symbolique de reconnaissance des faits. Dans une lettre adressée aux catholiques irlandais, il admettait la responsabilité de l'Eglise dans les abus commis par des ecclésiastiques. Dans un discours sur un ton de repentance et d’inquisition, il avait parlé de «faits scandaleux et criminels», et assuré aux hommes d'Eglise coupables qu’ils devraient «répondre de cela devant Dieu tout-puissant ainsi que devant les tribunaux constitués à cet effet.»

    Un discours qui n’avait cependant pas convaincu tout le monde. Des associations de victimes avaient notamment déploré une trop grande tolérance, en l’absence de lourdes sanctions contre les abuseurs. Certains ont également noté le déni d’un problème systémique et structurel de l’Eglise.

    Benoît XVI a néanmoins continué les réformes. En 2011, il s’est prononcé explicitement en faveur d’une collaboration avec les autorités civiles.

    En 2016, le quotidien New Yorker relevait qu’il avait été «le premier pape à expulser de l’Eglise des prêtres prédateurs: en 2011 et 2012, durant les deux dernières années de son pontificat, l’Eglise a défroqué 384 de ces derniers». Parmi les autres mesures radicales prises par le défunt pontife, on peut noter la dissolution de l’Association des sœurs de Saint Jean et Saint Dominique, en 2013, où s’étaient installés des abus sexuels, spirituels et de pouvoir sur des religieuses. Le pape François avait d’ailleurs loué en 2019 «le courage» de Benoît XVI en rapport à cette décision.

    La faute à la «libération sexuelle»?

    Die Tagespost voit l’action globale du pontife bavarois comme essentiellement positive. Il n’a «pas seulement été l’instigateur principal de l’amélioration du droit pénal, affirme l’hebdomadaire, il l’a également mis en œuvre et a, par ses contributions au fil des décennies, mis en évidence les causes profondes de la crise: les lacunes de la théologie, la crise de la morale, les erreurs dans la formation des candidats au sacerdoce et, enfin, la disparition de la foi en la présence de Dieu, de la confiance en sa Parole et en son Commandement».

    Le journal se réfère notamment à un document publié en 2019, alors que le pape était émérite depuis déjà six ans, dans la revue allemande Klerusblatt et le quotidien italien Corriere della Sera, intitulé L’Eglise et le scandale des abus sexuels. Dans cette analyse de douze pages, Benoît XVI considère que les racines du fléau sont à trouver dans la «libération sexuelle» des années 1960, dont l’influence néfaste se serait infiltrée dans l’Eglise. Une vision vivement contestée par certains, du simple fait que nombre d’abus se sont déjà produits dans les années 1940 et 1950, alors que la morale était encore très stricte.

    L’ombre du mensonge

    Pour Die Tagespost, la manière dont le pontife allemand a abordé le thème des abus montre qu’il a été toute sa vie «un collaborateur de la vérité». Une affirmation qui sera quelque peu ébranlée par «l’affaire de Munich-Freysing» qui éclatera près d’un an après la publication de l’article. Le nom de Benoît XVI apparaît en janvier 2022 dans un rapport mené par un cabinet d’avocats indépendant et commanditée par le diocèse allemand sur les abus sexuels commis sur son territoire. Le pape émérite est épinglé quant à sa gestion de dossiers de prêtres abuseurs, alors qu’il était archevêque de Munich, entre 1977 et 1982.

    Les auteurs lui reprochent d’avoir eu un «comportement fautif» dans au moins quatre cas. Ils insistent notamment sur un «cas grave» concernant le prêtre Peter Hullermann, muté à Munich alors qu’il avait déjà abusé d’enfants à Essen, dans le nord-ouest de l’Allemagne. Malgré une condamnation, il avait été réintégré dans l’Eglise et déplacé dans une autre paroisse où il avait récidivé.

    Dans un premier temps, la défense de Benoît XVI avait assuré qu’il n’avait pas pris part à la réunion, en 1980, portant sur l’accueil à Munich du prêtre pédophile. Or, le procès-verbal de la réunion prouve le contraire. Sans accuser explicitement le pontife d’avoir menti, les auteurs du rapport avaient qualifié les informations transmises par le pape Benoît de «peu crédibles». Par la suite, ce dernier a nié avoir menti, mettant les incohérences de ses explications sur le compte d’un «oubli» de ses défenseurs.

    Que savait-il?

    Certains ont douté également qu’il ait pu ignorer la situation au sein du chœur des «Petits chanteurs de Ratisbonne». Le célèbre ensemble composé d’enfants a été dirigé pendant 30 ans par son propre frère, Georg Ratzinger. L’institution a été rattrapée en 2017 par un scandale de violences et d’abus sexuels au sein de l’internat. Des faits que le directeur de chœur avait minimisés.

    D’une manière générale, des observateurs reprochent à Joseph Ratzinger d’en avoir su beaucoup plus que ce qu’il a pu en dire sur l’ampleur des abus. Le New Yorker faisait remarquer en 2016 qu’aux alentours de 1992, les diocèses américains avaient déjà payé quelque 400 millions de dollars pour régler des cas. Des arrangements financiers largement destinés à garantir le silence des victimes. «Au vu des très importantes sommes d’argent impliquées, les responsables du Vatican devaient être pleinement conscients du problème», relève le journal américain.

    Action sous pression?

    Et la réaction du pape Benoît a été «trop faible, trop tardive», commentait le New Yorker. «En tant que deuxième homme le plus puissant sous le pontificat de Jean Paul II, Joseph Ratzinger avait davantage de possibilités que n’importe qui de savoir et d'agir».

    Et le journal de reprocher au pape défunt de n’avoir passé à l’action que sous la pression de l’opinion publique. «Les mesures qu'il a finalement prises ont été largement dictées par une série de scandales embarrassants: sa décision de prendre le contrôle des affaires de pédophilie en 2001 a suivi de près les scandales aux États-Unis, en Irlande et en Australie, et les règlements financiers faramineux pour les plaignants américains. La décision de rouvrir le dossier contre Maciel n'aurait presque certainement pas eu lieu sans les reportages courageux de Berry et Renner (deux journalistes américains qui ont révélé des cas, ndlr). Et la politique de tolérance zéro qui a conduit à la défroque systématique des prêtres abusifs n'est intervenue qu'après l'annus horribilis de 2010, au cours de laquelle un nouveau scandale d'abus sexuel semblait exploser chaque semaine et les paroissiens fidèles quittaient l'Église en masse».

    Héros ou lâche?

    Le New Yorker concède que Joseph Ratzinger «a compris mieux que la plupart, bien que tardivement, que les abus commis par des prêtres étaient la négation de tout ce que l'Église était censée représenter». Mais, pendant une grande partie de sa carrière, son attention et ses priorités étaient ailleurs, assure le journal. Pendant son mandat à la tête de la CDF, le cardinal allemand aurait ainsi été «trop occupé à discipliner quiconque osait s'écarter des enseignements de l'Église sur la sexualité personnelle et le planning familial pour s'occuper des milliers de prêtres qui abusaient d'enfants».

    Des points de vue fort divergents existent donc quant à l’action de Benoît XVI face aux abus sexuels. Dans un domaine si complexe, la vérité ne peut certainement pas se contenter d’une approche simpliste. Il est certain que l’attitude du pontife décédé doit être considérée sans indulgence, face à la gravité des faits. Mais, elle doit aussi être examinée à l’aune des situations, des mentalités, des conceptions et des possibilités qui avaient cours aux diverses époques qu’il a traversées. (cath.ch/tagespost/newyorker/ag/arch/rz)

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    Entre autres coups d'éclat, le discours de Ratisbonne a enflammé le monde musulman © Mazur/www.thepapalvisit.org.uk/CC BY-NC 2.0

    Les cinq coups d’éclat d’un chaud pontificat

    Visite à Auschwitz-Birkenau, polémique sur l’islam à Ratisbonne, tentatives de rapprochement avec les lefebvristes, trahison de son majordome: les épreuves n’ont pas manqué en presque huit ans du pontificat de Benoît XVI. Tour d’horizon.

    1. Le nazisme

    En mars 2006, Benoît XVI visite le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Il parle alors de la responsabilité du peuple allemand dans l'Holocauste. Et il se décrit comme "fils de ce peuple sur lequel un groupe de criminels a obtenu le pouvoir, moyennant des promesses fallacieuses, au nom de perspectives de grandeur, de récupération de l'honneur de la nation et de son relèvement, avec des prévisions de bien-être, et aussi avec la force de la terreur et de l'intimidation. Ainsi, notre peuple a-t-il pu être utilisé et abusé comme instrument de leur folie de destruction et de domination".

    Camp de concentration nazi d'Auschwitz
    Camp de concentration nazi d'Auschwitz @ Maurice Page

    Ces propos semblant disculper le peuple allemand provoquent aussitôt une vague d'indignations, notamment de la part des milieux juifs. Selon le Grand rabbin de Rome, Riccardo di Segni, le pape suggère que le peuple allemand était "lui-même victime et non pas du côté des persécuteurs». Pourtant, ces propos sont à replacer dans le contexte de la jeunesse de Benoît XVI, enrôlé de force dans les Jeunesses hitlériennes et qui a vécu la situation de l'intérieur. Pour Jean Mercier, ancien rédacteur en chef adjoint de La Vie, le pontife allemand voulait principalement "faire justice à l'humiliation subie par ces Allemands qui n'adhérèrent pas aux idées d'Hitler et durent souffrir, impuissants, l'inexorable descente aux enfers de leur nation".

    2. Le discours de Ratisbonne

    En septembre 2006, un discours de Benoît XVI sur les liens entre la raison et le christianisme, à l'Université de Ratisbonne, enflamme le monde musulman. Le pape cite les Entretiens avec un musulman de Manuel Paléologue, un empereur byzantin des 14e et 15e siècles, dialoguant avec un sage persan de la pertinence du djihad, la guerre sainte. L'extrait demande: "Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras sans doute rien que de mauvais et d'inhumain, par exemple le fait qu'il a prescrit que la foi qu'il prêchait, il fallait la répandre par le glaive".

    Ce bref passage repris et amplifié par la presse américaine (juste cinq ans après les attentats de New York en 2001 NDLR) provoque de très fortes réactions, surtout dans le monde musulman. Des groupes islamistes manifestent violemment, des églises seront incendiées, une religieuse assassinée en Somalie. Même si le pontife se déclare "vivement attristé" par les réactions à ses propos, l'incident ternira, dans un premier temps, le lien entre les milieux musulmans et le Vatican.

    Comment Benoît XVI a-t-il pu mésestimer la portée de ses paroles ? Dans le livre Lumière du monde (2010), une interview avec Peter Seewald, le pape reconnaît que son discours était "conçu comme un texte strictement académique, sans être conscient que la lecture que l’on fait d’un discours pontifical n’est pas académique mais politique". Bref, le professeur qu’il a été a piégé le pape qu’il est devenu.

    Toutefois, la crise passagère avec les musulmans va donner des fruits: 138 érudits musulmans lui écriront pour entamer un dialogue avec le christianisme. Et bientôt l'option du pape en faveur du dialogue interreligieux et interculturel est reconnue sans ambiguïté. "Nous menons aujourd’hui un combat commun, dira Benoît XVI. Ce qui nous rassemble, c’est d’une part que nous défendons de grandes valeurs religieuses et que, d’autre part, nous devons trouver une juste place dans la modernité".

    3. Rapprochement avec la FSSPX

    En publiant le motu proprio Summorum pontificum, le 7 juillet 2007, Benoît XVI libéralise la messe d'avant Vatican II et donne des gages aux milieux traditionnalistes, provoquant l'ire des progressistes. Les principales critiques concernent l'apparition d'un bi-ritualisme, qui pourrait fragiliser l'unité de l'Eglise. La volonté de rapprochement avec les traditionnalistes se concrétise le 24 janvier 2009, par la levée des excommunications de quatre évêques de la Fraternité sacerdotale St-Pie X (FSSPX). La présence parmi ceux-ci de Mgr Richard Williamson, connu pour ses positions négationnistes, provoque un énorme scandale.

    Comme préfet pour la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Ratzinger avait été le principal interlocuteur de Mgr Lefebvre, entre 1982 et 1988, sans parvenir à le maintenir dans le giron romain. Le prélat allemand en avait peut-être gardé un sentiment d'échec. A la tête de l'Eglise, il s'efforcera de rétablir cette unité.

    Pour le chanoine Claude Ducarroz, prévôt émérite de la cathédrale St-Nicolas de Fribourg, la "germanité" de Benoît XVI a eu une grande influence sur les relations qu'il a entretenues avec les autres confessions chrétiennes et avec les fractions dissidentes de l'Eglise, en particulier la FSSPX, séparée de Rome depuis 1988. En effet, Joseph Ratzinger a, de par son héritage culturel allemand, une conscience très forte des conséquences désastreuses du schisme de la Réforme protestante sur la chrétienté. Il en résultait certainement pour le pontife le sentiment de devoir éviter à tout prix - et si possible réparer - ce genre de rupture.

    Le cardinal Ratzinger avait été le principal interlocuteur de Mgr Lefebvre, entre 1982 et 1988, sans parvenir à le maintenir dans le giron romain
    Le cardinal Ratzinger avait été le principal interlocuteur de Mgr Lefebvre, entre 1982 et 1988, sans parvenir à le maintenir dans le giron romain @ DR

    Claude Ducarroz n'exclut pas que Benoît ait pu avoir quelques convergences de vues avec la FSSPX, notamment concernant la méfiance envers le monde extérieur et le sentiment de perte d'une certaine grandeur liturgique. C'est d'ailleurs dans ce domaine, principalement, que Joseph Ratzinger a donné des gages aux traditionnalistes. Il n'a cependant pas voulu aller plus loin dans le compromis. Le prévôt émérite estime que le découragement qui a résulté de l'échec des négociations avec la Fraternité a joué un rôle important dans sa renonciation. Mais l'affaire révèlera aussi les graves dysfonctionnements au sein de la Curie. Benoît XVI n'a pas été informé des positions négationnistes de Richard Williamson, signe de graves déficiences de communication dans l'entourage du pape. (Williamson finira par être exclu de la FSSPX. NDLR)

    4. Le fléau de la pédophilie

    Les abus sexuels au sein de l'Eglise reviennent sur le devant de la scène en 2010. Après l'énorme scandale aux Etats-Unis dans les années 2000, les révélations sur des affaires anciennes surgissent en Irlande, en Belgique et en Allemagne. « Nous avons tous été bouleversés, confie Benoît XVI dans Lumière du monde. On aurait presque dit un cratère du volcan d’où surgissait soudain un énorme nuage de poussière qui assombrissait et salissait tout, si bien que toute la prêtrise apparut comme un lieu de honte et que chaque prêtre fut soupçonné d’être l’un de ceux-là».

    L’affaire ne prend pas le pape totalement au dépourvu. Comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il avait déjà eu à traiter des scandales venant Etats-Unis. Mais «dans cet ordre de grandeur, dira-t-il, ce fut un choc inouï». Le pape convoquera les épiscopats concernés et exigera que toute la lumière soit faite.

    Il insiste également sur l'obligation de collaborer avec la justice civile et rencontre des victimes d'abus sexuels. De fait, le pontife allemand restera dans l'histoire comme le premier à avoir réellement fait face au fléau de la pédophilie. Devant l’ampleur du scandale qui marque encore durablement l’Eglise, le pape François lui a emboîté le pas de manière résolue.

    5. «Vatileaks»

    En mai 2012, le journaliste italien Gianluigi Nuzzi publie son nouveau livre, Sa Sainteté, qui révèle, à travers des documents confidentiels du Vatican, les querelles et les intrigues intestines du Saint-Siège. L’ouvrage ébranle fortement l'institution. C'est le début des Vatileaks, un feuilleton repris par les médias qui mettra en lumière de graves dysfonctionnements et une profonde crise de confiance à la tête de l'Eglise catholique.

    L'ouvrage de Nuzzi dénonce pêle-mêle la prétendue corruption régnant au Vatican, son manque de transparence financière, ainsi que les négociations secrètes avec l'Etat italien pour maintenir ses exonérations fiscales. Le livre aborde également les scandales de pédophilie, les dérives de plusieurs évêques à travers le monde, ainsi que les rivalités au sein de la Curie. Si le texte ne touche pas à l'image de Benoît XVI, il met au grand jour l'ambiance délétère qui règne parmi les cardinaux.

    L'auteur s’appuie sur des lettres destinées au pape et à son secrétaire particulier Mgr Georg Gänswein, des documents confidentiels de la secrétairerie d'Etat et des photographies non destinées à être diffusées. A la recherche de l'origine des fuites, la gendarmerie vaticane arrête le 23 mai Paolo Gabriele, le majordome du pape. Ce dernier sera condamné le 6 octobre par le tribunal de la Cité du Vatican à 18 mois d'emprisonnement pour vol aggravé. Le pape lui accordera sa grâce le 22 décembre.

    De fait, la trahison de son majordome affectera fortement Benoît XVI, qui apparaîtra de plus en plus affaibli. L'affaire confirmera l'absence criante de communication entre les dicastères et la persistance, au sein de la Curie, d'une culture du secret. Elle montrera aussi les limites des capacités de gestion du pape allemand. Pour de nombreux observateurs, cet épisode aura été déterminant dans sa décision de renoncer à sa fonction. (cath.ch/rz)

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    Leonardo Boff est l'une des principales figures de la théologie de la libération © Jean-Claude Gerez

    Benoît XVI et «les théologies de la libération"

    Comme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), le cardinal Ratzinger a entretenu des relations tendues avec la théologie de la libération. Son appréciation de cette théologie a cependant évolué sous la pression des évêques latino-américains.

    Jacques Berset, pour cath.ch

    Utilisé pour la première fois en Amérique latine en 1968 par Gustavo Gutiérrez, un prêtre péruvien qui avait étudié en Belgique et en France, les termes "théologie de la libération" (TdL) vont rapidement faire florès et recouvrir des réalités diverses.

    Débordant le continent latino-américain, ce courant gagne bientôt l'Asie et l'Afrique. Des chrétiens du tiers-monde puisent alors, dans leurs convictions religieuses, la force de lutter contre l’oppression économique, policière et militaire, dans le contexte de la guerre froide opposant le bloc communiste et le monde dit "libre". Dans la majorité de ces pays, des centaines de millions d’êtres humains sont maintenus dans des conditions "infrahumaines", selon l'expression de l’évêque brésilien Dom Helder Camara (1909-1999).

    "Subversion communiste"

    La TdL, qui mobilise les populations pauvres et marginalisées en brandissant l'étendard de «l'option préférentielle pour les pauvres", va immédiatement se heurter aux oligarchies locales, appuyées par les secteurs conservateurs de l'Eglise. L'accusation de subversion accolée aux chrétiens "progressistes" sera rapidement relayée par les Etats-Unis.

    «Le cardinal Ratzinger reproche aux théologies de la libération de réduire l'Evangile du salut à un évangile terrestre»

    Ces derniers produisent en 1969 le Rapport Rockfeller, élaboré à la demande du président Nixon, puis en 1981 le Document de Santa Fe destiné à orienter le président Reagan dans sa politique latino-américaine. La TdL y est désignée comme le principal danger pour l’Amérique. Une accusation de "subversion communiste" qui sera rapidement relayée à Rome par les secteurs conservateurs de l'Eglise, alliés aux régimes militaires de l'époque.

    "Ruineux pour la foi et la vie chrétienne"

    C'est dans ce contexte géopolitique qu'est publiée, à l’été 1984, une Instruction sur quelques aspects de la théologie de la libération. Elle est de la main du cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la CDF. Le prélat y met l'accent sur "les déviations et les risques de déviation, ruineux pour la foi et la vie chrétienne, que comportent certaines formes de théologie de la libération qui recourent, d'une manière insuffisamment critique, à des concepts empruntés à divers courants de la pensée marxiste". Il reproche aux "théologies de la libération" la tentation de réduire l'Evangile du salut à un évangile terrestre.

    Le préfet de la Congrégation romaine souligne cependant que sa mise en garde ne doit "d'aucune façon être interprétée comme un désaveu de tous ceux qui veulent répondre généreusement et dans un authentique esprit évangélique" à "l'option préférentielle pour les pauvres".

    Le cardinal rappelle, dans cette première instruction sur la TdL que "l'athéisme et la négation de la personne humaine, de sa liberté et de ses droits, sont au centre de la conception marxiste. Celle-ci contient donc des erreurs qui menacent directement les vérités de foi sur la destinée éternelle des personnes. De plus, vouloir intégrer à la théologie une 'analyse' dont les critères d'interprétation dépendent de cette conception athée, c'est s'enfermer dans de ruineuses contradictions".

    Arme idéologique pour les dictatures militaires

    Le texte dénonce dans le marxisme une "conception totalisante" qui impose sa logique et entraîne les "théologies de la libération" à accepter un ensemble de positions incompatibles avec la vision chrétienne de l'homme. Ces propos - venus d'une réalité européenne marquée par la guerre froide - sont bien accueillis par les milieux opposés à la TdL. Ils sont surtout utilisés par les puissants tenants du statu quo, tant dans les pays du Nord que du Sud, contre les acteurs du changement.

    «Le discours romain fournira de puissantes armes idéologiques pour les dictatures militaires latino-américaines»

    Dans une Amérique latine imprégnée par un fort héritage chrétien, confrontée à de très fortes inégalités sociales, le discours romain sans nuances fournira de puissantes armes idéologiques pour les dictatures militaires du sous-continent américain. Face à une vaste campagne de discrédit, la TdL, accusée de "contamination marxiste", devint alors suspecte au sein du clergé et des séminaires.

    Six jésuites assassinés

    Pour le Vatican, il s’agit de mettre en garde contre les déviations dues à la lecture de la réalité sociale avec des éléments du marxisme. Le Saint-Siège critique aussi des lectures "rationalisantes" de la Bible tendant à réduire l’histoire du Christ à celle d’un libérateur social et politique. A la même période, Joseph Ratzinger va imposer au théologien brésilien Leonardo Boff une période de "silence pénitentiel" et de privation de ses responsabilités éditoriales.

    «En 1986 Jean Paul II dira que cette théologie est ‘non seulement opportune, mais utile et nécessaire’"

    Dans ce contexte d'âpres luttes idéologiques, ces reproches vont jeter la suspicion sur l'ensemble de la TdL. Certaines forces politiques profitent de ce climat de méfiance pour s'attaquer parfois physiquement à des animateurs de communautés de base, des catéchistes, des religieuses ou des religieux au Brésil, en Argentine ou dans d'autres pays latino-américains. Ainsi six jésuites de l’Université catholique centraméricaine (UCA) de San Salvador sont sauvagement assassinés le 16 novembre 1989. Ces religieux qualifiés de "subversifs" sont abattus de sang-froid par des membres d’Atlacatl, un bataillon spécial de l’armée salvadorienne entraîné par les Etats-Unis.

    Théologie de la liberté

    Le cardinal Ratzinger va pourtant publier, en 1986, une nouvelle instruction Sur la liberté chrétienne et la libération, qui, bien que n’annulant pas la première, la complètera et la nuancera. Rome y perçoit la TdL de manière plus positive, en y introduisant la dimension spirituelle d’une théologie de la liberté. L’intervention de certaines figures de l’épiscopat brésilien d’alors, soutenant les acteurs les plus en vue de la TdL, n’était pas restée sans effet. La même année, Jean Paul II dira, dans une lettre adressée aux prélats brésiliens, que cette théologie est "non seulement opportune, mais utile et nécessaire".

    Si la TdL semblait un temps s’être étiolée, son évolution est toujours en cours. Elle s’est affinée dans un contexte en perpétuel changement, mettant en avant des générations montantes qui font face à de nouvelles problématiques: questions de genre, de minorités ethniques et culturelles, problèmes écologiques, etc. Ces théologies bénéficient désormais d’une certaine reconnaissance de la part du Vatican... et du pape François. (cath.ch/be)

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    La dépouille de Benoît XVI est exposée depuis le 2 janvier au matin dans la basilique St-Pierre © Camille Dalmas/IMEDIA

    Emotion devant la dépouille de Benoît XVI

    Romains, Allemands, Américains, ils sont venus de près et de loin, ce 2 janvier 2023, au surlendemain du décès de Benoît XVI le 31 décembre, pour rendre un dernier hommage au pontife défunt. Sa dépouille est exposée pour trois jours dans la basilique Saint-Pierre.

    Rome respire une autre atmosphère, alors que sont déployées barrières et forces de sécurités sur la via della Conciliazione. Une foule de catholiques attachés à la figure du pape sont présents, même si beaucoup d’entre eux conviennent que ce départ était attendu. «Il avait 95 ans, en Allemagne on dit: c’est le cycle normal, naître, travailler, mourir», souligne Franka. La quinquagénaire est venue de Francfort spécialement pour rendre un dernier hommage au pape issu de sa patrie. «Ces dernier mois, on a vu sur les photos qu’il était vraiment un vieil homme, c’est naturel, lui-même a dit qu’il déclinait et qu’il attendait sa rencontre avec Dieu».

    Franka a pris l’avion sans hésiter, désireuse d’être parmi les premiers à entrer dans la basilique. «Je suis une ‘groupie’ de Benoît, plaisante-t-elle. J’ai suivi de près tout son pontificat depuis son élection en 2005. J’étais là à son passage à Cologne, Vienne, Berlin, Munich, Zagreb, Londres, Paris, je suis venue plusieurs fois à Rome. Et j’étais présente à Castelgandolfo le dernier soir où il a salué la foule, après s’être retiré (le 28 février 2013, ndlr)».

    Un homme qui croyait profondément en Dieu

    Pour Franka, le pape émérite était «quelqu’un de grand». «Il était pape huit ans, c’est une petite partie de sa vie, et en huit ans on ne peut pas changer beaucoup de choses, c’est court. En plus Ratzinger était plus un grand professeur qu’un pasteur – si on pense à ça, on peut comprendre combien c’était dur pour lui d’être pape. Quand je le voyais, je voyais un homme qui croyait profondément en Dieu, et cela c’est le plus important».

    À 9h, tandis qu’ouvrent les portes de la plus grande basilique du monde, les fidèles commencent tranquillement à avancer. «Il y a beaucoup de jeunes», s’étonne un trentenaire romain venu avec sa compagne, agréablement surpris par la foule. «Je pariais hier qu’il n’y aurait pas grand monde, car ce pape s’était retiré déjà depuis presque 10 ans, glisse-t-il, mais je me trompais». La file serpente sur la place, tandis que des agents de maintenance désherbent les pavés en vue de la célébration des funérailles, le 5 janvier.

    Un scrutateur du rapport foi-science

    Trois amis Italiens d’une vingtaine d’années, Gianluca, Matteo et Alessandro, tenaient fermement à voir la dépouille du pape défunt. Ils se sont levés aux aurores et ont fait une centaine de kilomètres en voiture, depuis la province de Latina. Gianluca reconnaît dans Benoît XVI «une figure importante au niveau théologique, en particulier parce qu’il a cherché à examiner le rapport entre foi et science. Il a cherché à soulever des thématiques vraiment intéressantes dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes submergés par la science dans chacune de nos actions. Or on ne peut pas voir la foi dans une mentalité scientifique, qui présente une chose et sa démonstration immédiate. Son travail intellectuel est vraiment interpellant».

    Pas de recueillement devant la dépouille

    En gagnant peu à peu les marches du parvis, les voix ne deviennent plus que des chuchotements, pour s’éteindre en franchissant le seuil, entre les battants des grandes portes gravées. Encadrés de barrières, les fidèles remontent l’allée centrale en silence, qui se préparant au recueillement, qui prenant une photo discrète des ors de l’édifice.

    Toutefois devant l’autel où repose le corps du pontife allemand, revêtu de vêtements liturgiques rouges, impossible de faire une dévotion prolongée. Les pèlerins sont gentiment guidés par les agents de sécurité dans un flux continu. «No stop… avanti, avanti…», répètent avec autorité les vigiles en costume. De part et d’autre du catafalque, des prélats prient, les mains jointes, tête baissée.

    Au pied du corps de «son pape», Franka hésite quelques instants, portable à la main, poussée vers la sortie par les vigiles. Derrière elle, une famille d’Américains affiche aussi une certaine déconvenue de ne pouvoir se recueillir. Qu’à cela ne tienne, des dizaines de personnes s’agenouillent plus loin, devant la grande crèche, murmurant leur ultime prière d’adieu. Avant de repartir d’un pas lent.

    «Ma foi me dit qu’il est déjà au ciel»

    Sœur Denise, de l’Immaculée conception de Ouagadougou au Burkina Faso, vivant à Rome pour des études, est là avec deux religieuses africaines. «Nous avons appris la nouvelle du décès du pape et nous nous sommes dit que cela valait la peine de venir, de rendre hommage pour tout ce qu’il a fait pour nous, pour l’Église toute entière, et de prier pour le repos de son âme», confie-t-elle. «Nous avons vu de nos yeux, ajoute la consacrée. C’est la première fois que je vois le corps d’un pape exposé. Pour moi c’est très mystérieux». Et de conclure avec un doux sourire: «Je ressens de la joie; et puis dans la manière dont il est exposé, sereinement, ma foi me dit qu’il est déjà au ciel, et c’est magnifique».

    Mgr Gänswein recueille les condoléances des fidèles

    Secrétaire personnel de Benoît XVI, pour lequel il travaillait depuis 1996, Mgr Georg Gänswein était présent ce 2 janvier 2022 dans la basilique Saint-Pierre, alors que commençait l’exposition du corps du défunt pape, dont il s’est particulièrement occupé ces dernières années. De nombreux fidèles se sont pressés à la rencontre du prélat allemand, qui a recueilli avec un grand sourire et quelques mots leurs remerciements et condoléances.

    Tous les membres de la « famille » du Monastère Mater Ecclesiae étaient présents pour assister au transfert du corps de Benoît XVI de sa dernière demeure à la basilique: les quatre laïques consacrées Memores Domini – Cristina, Carmella, Loredana et Rosella -, sa secrétaire Birgit Wansin et enfin Mgr Gänswein.

    Marques d’affection

    Tous ont prié pendant quelques minutes sur les rares bancs installés à la droite du catafalque, devant l’autel de la Confession. Puis, ils se sont tous placés devant Benoît XVI pour une prière commune, alors que la foule circulait sans interruption derrière eux.

    Mgr Gänswein, qui a été le porte-parole du pontife ces dernières années et a joué un rôle clé d’interface entre le Monastère Mater Ecclesiae et la Résidence Sainte-Marthe, demeure du pape François, s’est ensuite porté vers le bras sud de la basilique. Il y a accueilli les nombreuses personnes venant lui présenter leurs condoléances. Il a serré les mains qu’on lui tendait, s’est laissé embrasser son anneau épiscopal par quelques fidèles et religieuses émus.

    Accueillant toutes ces marques d’affection avec un sourire chaleureux, l’évêque allemand a pris le temps d’avoir un mot pour chacun. Il a par exemple remercié un jeune prêtre oriental indien qui venait lui confier que sa conversion et sa vocation avaient été motivés par la lecture des enseignements du pontife théologien.

    Auprès du pape jusqu’à la fin

    Une jeune Allemand, qui faisaient la queue depuis plus de deux heures pour rendre hommage à «son pape», s’est porté devant une des barrières pour adresser au prélat quelques mots dans sa langue natale. Après un bref échange visiblement émouvant, le jeune homme s’est finalement effondré en larmes.

    Le Père Domingo a patienté lui aussi et déjoué la vigilance d’un garde pour aller témoigner de sa gratitude à Mgr Gänswein par une fraternelle accolade: «Je l’ai vraiment remercié, il a été aux côtés de Benoît pendant toutes ces années». Le prêtre chilien avait tenu à se présenter devant le défunt pape avec un groupe de jeunes catholiques venus du monde entier pendant leurs vacances: «Ils ne le connaissent pas forcément bien, mais tous étaient très émus et touchés par ce moment», se réjouit-il à la sortie de la basilique.

    Au plus près du pape émérite jusqu’à la fin, Mgr Gänswein a rapporté dans les colonnes de Vatican News les derniers mots prononcés par le pape allemand. Il a expliqué qu’une infirmière avait vu ce dernier murmurer distinctement «Je t’aime, Seigneur» quelques heures avant de mourir. (cath.ch/imedia/ak/cd/rz)

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    La présence de deux papes au Vatican a été un moment unique dans l'histoire de l'Eglise © AP Photo/L'Osservatore Romano, ho/Keystone

    Benoît XVI et François, le duo inédit de deux hommes en blanc

    Un pape émérite à côté d’un pape en exercice. La cohabitation singulière de deux hommes en blanc a marqué la vie du Vatican, ces dernières années. Benoît XVI et François, une complicité affichée mais aussi des différences marquées.

    Bernard Litzler, pour cath.ch

    Le 28 février 2013, Benoît XVI quitte le Vatican en hélicoptère. Depuis quelques jours, il a renoncé à être le pape régnant. Un événement rarissime dans la vie de l’Eglise. Il quitte Rome, car il ne veut pas peser sur le choix de son successeur.

    Le 13 mars 2013, le Conclave désigne son successeur, François. Ce dernier, aussitôt élu, se rend à Castel Gandolfo pour rencontrer Benoît. Emouvantes, les photos des deux hommes en blanc font le tour du monde. Peu après, Joseph Ratzinger, désormais «pape émérite», va retourner à Rome. Il logera au monastère Mater Ecclesiae, au sommet de la colline du Vatican.

    Encyclique à quatre mains

    Très vite, les deux hommes se rencontrent, à l’initiative de François. Ils s’apprécient, même s’ils n’ont eu que peu d’occasions de se croiser, précédemment: «Mon amitié personnelle avec le pape François n’est pas seulement restée, elle s’est développée», confiera le pape allemand en 2018. Une amitié forgée au fil des rencontres. Benoît, modeste, ne veut pas faire d’ombre à son successeur. Il se perçoit au Vatican comme un fermier bavarois, retiré à l’écart dans le stoeckli, la maisonnette où logeaient les parents retraités.

    «Emouvantes, les photos des deux hommes en blanc font le tour du monde»

    Le nouveau pontife François détonne, surprend, agace aussi. Le 5 juillet 2013, un geste inédit. Sa première encyclique, Lumen fidei (La lumière de la foi), s’appuie sur les travaux de son prédécesseur. Ce texte écrit «à quatre mains» marque la continuité entre les deux pontifes et complète la trilogie des encycliques de Joseph Ratzinger sur les vertus théologales, foi, espérance et charité.

    Différences

    Retiré, Benoît XVI est fidèle à sa ligne: le silence, la prière, la réflexion. Quant aux vaticanistes, ils scrutent les gestes de François, les comparant à ceux de son prédécesseur. Les liturgies du pape jésuite sont sobres. Le service de l’autel ne constitue pas, pour Jorge Bergoglio, un thème majeur. Mais bientôt, ses sorties spontanées vont mettre en relief les différences entre les deux hommes en blanc.

    En juillet 2013, au retour des JMJ de Rio, François se révèle ouvert à la cause homosexuelle avec son fameux «Qui suis-je pour juger?». Pour Joseph Ratzinger, l’homosexualité a fait des ravages dans l’Eglise. L’ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi s’était fait le gardien intransigeant de la morale catholique. François, au contraire, épouse la vision d’une Eglise miséricordieuse, ouverte aux exclus.

    «Il se perçoit au Vatican comme un fermier bavarois, retiré à l’écart dans le stoeckli»

    Progressivement, François prend ses marques au Vatican. Muet, Benoît XVI n’apparaît que de temps à autre aux côtés du pontife, qui le salue toujours chaleureusement. Il ne reste pourtant pas insensible à l’évolution de l’Eglise.

    En juillet 2017, le pape retraité prend la parole. Son secrétaire particulier, Mgr Georg Gänswein, envoyé en Allemagne aux obsèques du cardinal Meisner, lit un texte de son supérieur: «Le Seigneur n’abandonne pas son Eglise, même si le bateau a pris assez d’eau pour être au bord de chavirer». François lui-même n’a-t-il pas parlé «d’hôpital de campagne» à propos de l’Eglise? Et il a, à la fin 2014 vertement sermonné la Curie, accusée de carriérisme et de «pétrification mentale et spirituelle»?

    Le film
    Le film "Les deux papes" raconte les échanges entre le pape François et Benoît XVI (Netflix.com)

    En avril 2019, nouvelle rupture du silence, de manière plus forte. Klerusblatt, la revue du clergé bavarois, publie un texte de Benoît XVI à propos de la pédophilie dans l’Eglise. Mais auparavant, le Papa emeritus a consulté François. Son texte dénonce l’effondrement de la théologie morale, la cabale des théologiens contre le Magistère, les évêques critiques envers la Tradition. Du pur Benoît XVI, disent les commentateurs.

    Comme un «signal fort», le texte veut «trouver un nouvel élan afin de redonner à l’Eglise sa véritable crédibilité de lumière». Il aborde des sujets familiers au pape émérite: l’explosion sexuelle des années 1960, qualifié de «processus monstrueux», ses conséquences sur la vie du clergé et l’affaissement moral. Joseph Ratzinger conclut par un hommage à François: «Merci Saint-Père!», écrit-il en mettant en exergue «tout ce qu’il fait pour nous montrer continuellement la lumière de Dieu qui, encore aujourd’hui, n’est pas dépassée». Le lien entre les deux hommes apparaît solide.

    Un livre avec le cardinal Sarah

    Le 28 juin 2019, dans une interview au Corriere della Sera, Benoît XVI renchérit: «Il n’y a qu’un seul pape, c’est François». Le pape allemand estime que «la conscience que l’Eglise est et doit rester unie a toujours prévalu». Comme en retour, François manifeste publiquement, le 9 novembre 2019, lors de la remise du Prix Ratzinger, sa chaleureuse estime pour son prédécesseur. Il reconnaît les mérites de celui qui a su donner «l’exemple d’une recherche de la vérité dans laquelle la raison et la foi, l’intelligence et la spiritualité sont continuellement intégrés».

    «'Merci Saint-Père!', écrit Benoît"

    Le Synode sur l’Amazonie, en octobre 2019 à Rome, vient pourtant semer le trouble. Les évêques se prononcent majoritairement pour l’ordination sacerdotale d’hommes mariés. La règle du célibat obligatoire du clergé latin semble vaciller. En janvier 2020, tombe par surprise un niet de Joseph Ratzinger: dans le livre du cardinal Robert Sarah, Des profondeurs de nos cœurs, figure une contribution de Benoît XVI qui rappelle la valeur du célibat sacerdotal, fondé théologiquement.

    Les deux papes sur Netflix

    Joseph Ratzinger veut-il interférer dans la réflexion du pape, qui à l’époque n’a pas encore donné ses conclusions sur le synode? Les vaticanistes se questionnent. Le 12 février 2020, dans l’exhortation Querida Amazonia, François ne se positionne pas par rapport à l’ordination d’hommes mariés. D’aucuns font remarquer que le pape argentin avait pourtant semblé favorable à l’ordination de viri probati.

    «Dans le Corriere della Sera, Benoît XVI précise: ‘Il n’y a qu’un seul pape, c’est François’»

    Les deux papes, en dépit de leur mutuel respect, sont-ils entrés en concurrence? Les scénaristes du film Les deux papes de la chaîne américaine Netflix exploitent le filon. Benoît XVI, encore en exercice, aurait invité le cardinal Bergoglio pour des discussions passionnantes, qui marquent bien les options pastorales de l’Allemand et l’Argentin. Scénario fictif, mais succès de télévision qui exacerbe artificiellement les différences.

    «Un révolutionnaire»

    Dans Benoît XVI. Une vie, la biographie de Peter Seewald publiée en mai 2020, le pape émérite honore à nouveau son successeur. Ce dernier lui a permis de vivre en pape émérite, comme un évêque vit avec son successeur. Mais «un siège d’évêque ne peut avoir qu’un seul titulaire». Et ce «lien spirituel ne peut être enlevé en aucune circonstance».

    Comme en retour, le 9 septembre 2020, dans Terrafutura, un livre d’entretiens avec Carlo Petrini, inventeur du mouvement «Slow Food», François rend un hommage appuyé à Benoît: il rappelle que son prédécesseur avait affirmé que l’Église devait grandir par attraction, et non par prosélytisme. «C’est pour cela que je me mets en colère quand on dit que Benoît est un conservateur. Benoît a été un révolutionnaire! Dans tant de choses qu’il a faites, dites, il a été un révolutionnaire».

    La vie de l’Eglise fut ainsi marquée, ces dernières années, par le duo Ratzinger - Bergoglio. Le pape allemand et le pape argentin ont su, chacun à sa place, marquer leur espace, sur la base d’un lien fait d’estime et de proximité. (cath.ch/bl)

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    Brig le 6 octobre 2022. Peter Henrici, jésuite qui fut évêque auxiliaire de Coire © Bernard Hallet

    Pour Peter Henrici, Joseph Ratzinger était un grand théologien

    Comme professeur à Rome puis comme évêque auxiliaire à Zurich, Mgr Peter Henrici a bien connu et régulièrement fréquenté Joseph Ratzinger. Les deux hommes, quasiment du même âge, s’appréciaient mutuellement, a-t-il raconté à kath.ch. Peter Henrici lui a d’ailleurs succédé à la tête de la revue Communio.

    "J'ai fait sa connaissance à Rome pendant le Concile Vatican II. Il venait alors de temps en temps au Kollegium Germanicum, où j'habitais, a expliqué Peter Henrici. Je connaissais déjà son frère à l'époque. Georg Ratzinger était le directeur des Domspatzen de Ratisbonne et avait enseigné la formation vocale au Germanicum pendant les vacances."

    “Je suis resté en contact plus ou moins régulier avec lui. Lorsque j'ai donné une conférence à Ratisbonne, il est venu m'écouter. Et à Rome, je l'ai rencontré plus tard de temps en temps, surtout pour des affaires concernant la Congrégation pour la doctrine de la foi, lorsqu'il la dirigeait en tant que préfet. Quand il est venu à Rome, il m'a demandé de lui succéder à la tête de la revue Communio (dont il était un des membres fondateurs NDLR) Je le connaissais donc assez bien.”

    Un homme sociable mais réservé

    En tant qu'homme Joseph Ratzinger était très sociable et en même temps très réservé. “Je n'ai eu aucun problème à entrer en contact avec lui, même lorsqu'il était cardinal puis pape, relève Peter Henrici. Un jour, les évêques des médias ont été présentés au pape Benoît XVI après leur réunion annuelle. J'y étais également. L'archevêque Foley (alors président du Conseil pour les communications sociales NDLR) voulait me présenter au pape. Celui-ci m'a alors dit : "Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Comment ça va ?"

    “Lorsqu'il était devenu pape émérite, je lui ai rendu visite une fois dans son petit monastère. Il était physiquement faible, mais spirituellement très éveillé. Nous avons parlé de la revue Communio et d'autres choses dont je ne me souviens plus. C'était une conversation très agréable.

    Un des meilleurs théologiens de Vatican II

    Pour Peter Henrici, Joseph Ratzinger était l'un des meilleurs théologien du Concile Vatican II. Sa théologie était fondée sur l'histoire. Elle était basée sur l'enseignement des pères de l'Église, Augustin et Bonaventure. Il raisonnait moins en termes d'aristotélisme et de logique formelle qu'en termes de cœur et d'homme.

    Il était conservateur, c'est le cas de tout bon théologien et évêque. Bien qu'il se réclamât de la tradition, Ratzinger défendait une théologie très ouverte. En tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il a évité le pire à plusieurs reprises.

    Une démission historique mais pas inattendue

    Selon Peter Henrici, sa démission était certainement historique, mais pas inattendue. “Je m'y attendais de sa part. Il avait préparé le document qui régit la succession du pape. On y lit cinq fois : "Cela vaut aussi si le pape est encore en vie". Cela montre que Ratzinger s'est toujours attendu à ce qu'un pape puisse démissionner.  C'est ce qu'il a fait au bon moment. Lorsqu'il a vu qu'il n'avait plus assez de force pour présider la célébration de Pâques, il a annoncé à temps sa démission en février 2013. Un nouveau pape a ainsi pu être élu pour prendre le relais.”

    Il a alors vécu dans le monastère Mater Ecclesiae. “Lui-même aurait aimé retourner en Bavière, estime Peter Henrici. Il avait ce souhait bien avant, il souffrait de ne pas pouvoir y retourner. C'était un Bavarois enthousiaste, qui se réjouissait lorsque des gens de son pays lui apportaient de la bière et chantaient des chansons bavaroises. Je pense toutefois qu'il a bien fait de rester finalement au Vatican. (cath.ch/kath.ch/rp/mp)

    * Le jésuite Peter Henrici, 94 ans, a enseigné l'histoire de la philosophie à la Grégorienne à Rome de 1960 à 1993. Avec Paul Vollmar, il a été nommé évêque auxiliaire par le pape Jean Paul II en 1993 afin de pacifier le diocèse de Coire.

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    Benoît XVI a eu un rapport mouvementé avec la liturgie © Flickr/ Mazur/www.thepapalvisit.org.uk/ CC BY-NC 2.0

    Quand Benoît XVI bouscula la liturgie

    7 juillet 2007, le pape Benoît XVI introduit deux formes de célébration de la liturgie romaine: l’une “ordinaire”, selon la réforme du concile Vatican II, l’autre “extraordinaire”. Avec Summorum Pontificum, il veut amener la paix sur le plan liturgique. Un choix contestable, selon le liturgiste italien Andrea Grillo.

    Davide Pesenti, pour cath.ch

    “Il est difficile de donner les contours d’une 'liturgie selon Benoît XVI’, explique Andrea Grillo, professeur de sciences liturgiques et de théologie sacramentaire à l’Athénée Saint-Anselme de Rome et à la Faculté de théologie de Padoue. Au cours de son pontificat, les décisions de Benoît XVI ont eu des conséquences extrêmes. Elles ont donc aussi produit une certaine polarisation, entre les deux composantes originales de sa façon de comprendre la liturgie et les sacrements”.

    De nombreuses interventions durant son pontificat attestent, chez Benoît XVI, d’une forte tension entre la “primauté de Dieu” et «l’expérience ecclésiale” dans le domaine de la liturgie. “Pour le pape Ratzinger, la liturgie était, d’une part, un lieu d’expérience irremplaçable pour le croyant, et, d’autre part, un lieu où l’expérience du sujet dans l’acte de foi est insignifiante”, affirme le professeur italien.

    Sa première approche place le pape allemand clairement dans le cadre du “Mouvement liturgique” qui s’est développé dans plusieurs pays de l’Europe occidentale au début du XXème siècle. En revanche, la deuxième est en fort contraste avec l’aggiornamento liturgique adopté au concile Vatican II (1962-1965) et mis en place par la réforme liturgique qui l’a suivi.

    Rôle fondamental de la liturgie

    L’insistance de Benoît XVI sur une continuité du magistère depuis le Concile a risqué, sur le plan liturgique, de rendre plausible une identification entre 'réforme liturgique’ et 'rupture’, non pas intentionnelle, mais produite dans les effets.

    “Durant le pontificat du pape Benoît, la liturgie a été chargée d’un potentiel apologétique, je dirais presque 'controversé’, qui l’a fait passer à un niveau réactif et polémique”, précise Andrea Grillo. Une position risquée pour une véritable compréhension de la réforme liturgique postconciliaire. “Dans les livres d’histoire, le pontificat de Benoît XVI sera très probablement perçu, sur le plan liturgique, comme une tentative de pacification au sein de l’Eglise. Un essai qui procède par la marginalisation et la suppression des indications claires données par Vatican II”, note le liturgiste italien.

    "L'audace de Benoît XVI face à son projet de réconciliation de la tradition liturgique a provoqué de fortes critiques"

    Pour lui, ce phénomène relève d’une composante biographique de Joseph Ratzinger: un chevauchement entre Vatican II et la révolution de Mai 1968. “Car le traumatisme de 1968 a généré une lecture faussée et exagérée du Concile et de ses conséquences dans la vie de l'Église.”

    “Un maître de l’herméneutique”

    Lire avec une profondeur théologique et anthropologique l’acte rituel comme central pour l’expérience du chrétien dans la relation à Dieu: tel a été, sur le plan liturgique, le leitmotiv du pontificat de Benoît XVI. “Il a pratiqué une herméneutique avec une veine sapientielle qui n’a jamais perdu son aiguillon dogmatique, précise Andrea Grillo. De ce fait, il a été toujours à la limite du risque d’une lecture apologétique de la tradition chrétienne”.

    Son audace face à son projet de réconciliation de la tradition liturgique a provoqué de fortes critiques. Les instruments juridiques et institutionnels qu’il a mis en place ont été jugés discutables et peu efficaces par plusieurs observateurs. “On pense ici, par exemple, aux 'traductions liturgiques’, dans lesquelles le principe de 'littéralité’ semble être le seul salut de la Tradition. Avec les conséquences paradoxales que cette approche a entraîné notamment sur la façon de traduire, dans la prière eucharistique, l’expression pro multis ('pour la multitude’ dans la prière de consécration du sang du Christ, ndlr) dans les langues vernaculaires.”

    Summorum Pontificum, le tournant

    Le 7 juillet 2007, Benoît XVI passe donc à l’acte. Il publie le motu proprio Summorum Pontificum qui prévoit l’introduction d’une “forme extraordinaire” à côté de la “forme ordinaire” dans le même rite romain latin. La première correspond à la messe, et aux autres formes des célébrations liturgiques, en vigueur dans l’Eglise catholique jusqu’en 1969; la deuxième, celles des formes célébratives issues de la réforme liturgique d’après Concile. Depuis la publication de ce motu proprio, les deux formes coexistent de facto. C’est une première dans l’histoire de l’Eglise. Une décision qui bouleverse la mise en œuvre de la liturgie et de l’ecclésiologie issues de Vatican II.

    "Summorum Pontificum a ouvert les portes à des formes ecclésiales, spirituelles, pastorales considérées comme douteuses par une bonne partie des liturgistes"

    Bien que l’emploi de la “forme extraordinaire” demeure aujourd’hui circonscrit et soumis à certains critères, la décision de Benoît XVI étend sensiblement la possibilité d’utiliser la forme célébrative préconciliaire. Mais, dès la publication du document, c’est la levée de boucliers. De nombreux liturgistes et historiens de l’Eglise condamnent fermement la décision du pape allemand, soutenant que le motu proprio va à l’encontre des résolutions du concile Vatican II.

    “Pas la paix, mais la guerre”

    “L’idée d’amener la paix sur le plan liturgique est devenue, pour Benoît XVI, un projet réalisé à travers des 'formes parallèles’ du même rite romain, explique Andrea Grillo. Dès les premiers mois, cette 'solution’ a toutefois montré des limites structurelles. Elle n’a pas produit la 'paix’, mais la 'guerre’. La noble intention pacifiante requiert différents instruments, sur lesquels l’Église d’aujourd’hui et de demain devra se baser, en se laissant guider par les intentions de Benoît XVI, mais en dépassant de manière décisive ces mêmes instruments qu’il a adoptés”, soutient le liturgiste italien.

    Le document pontifical a ainsi ouvert les portes à des formes ecclésiales, spirituelles, pastorales considérées comme douteuses par une bonne partie des liturgistes, et sur lesquelles les évêques diocésains n'ont aucune autorité.

    Rapport difficile avec Vatican II

    Selon Andrea Grillo, le pontificat de Benoît XVI renforce une lecture de Vatican II qui met en évidence, tout d’abord, les risques qu’a générés ce concile, et non la grâce qu’il a déversée sur l’Eglise. Une interprétation qu’on retrouve déjà chez le théologien Joseph Ratzinger lorsqu’il était préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. “La continuité avec le concile semble claire chez lui, précise Grillo, mais elle est douloureuse et contrastée. Il n'est pas exagéré de croire que l’une des raisons de sa renonciation au ministère pétrinien, en février 2013, était précisément sa relation difficile avec Vatican II”.

    "Plus de 15 ans après la publication de Summorum Pontificum, le débat sur l’héritage de Benoît XVI ne fait que commencer"

    Le professeur italien rappelle comment Benoît XVI, pour le 50e anniversaire de l’ouverture du Concile, le 11 octobre 2012, a répété “de façon paradoxale”, depuis la fenêtre donnant sur la place Saint-Pierre, le célèbre Discours de la lune du pape Jean XXIII. Il a donné, à la place de la fête, un discours dramatique et déconcertant. Pour lui, dans les derniers mois de son pontificat, Vatican II s’était manifesté non pas tant comme une 'nouvelle Pentecôte’, mais comme l’expérience du 'péché originel’. “Cette 'Stimmung’ vis-à-vis du Concile, conclut Andrea Grillo, a également profondément marqué sa relation avec la liturgie”.

    À la recherche de l’unité

    Après de vives et parfois âpres discussions, en particulier face à l’approche différente du pape François, les débats autour de ces différentes conceptions de la liturgie se sont un peu calmés. Le rapport entre les deux formes du rite romain demeure toutefois irrésolu; son avenir tout aussi incertain.

    Les décisions de Benoît XVI dans le domaine liturgique n’ont été que l’apogée d’une période postconciliaire de plus de 40 ans, durant laquelle différentes sensibilités liturgiques se sont confrontées - et parfois affrontées. Si d’une part, Summorum Pontificum a été interprété comme une tentative de réconcilier les sensibilités au sein de l’Eglise catholique, il a été, pour d’autres, le fruit d’une conception anachronique de «l’esprit de la liturgie”, pour citer le titre d’une des célèbres œuvres de Joseph Ratzinger.

    Plus de 15 ans après la publication de Summorum Pontificum, le débat sur l’héritage de Benoît XVI ne fait que commencer. Un héritage qui aura contribué, du moins pour un certain temps, à mettre au centre du débat le sens profond de la célébration de la foi, rappelant ainsi le célèbre dicton conciliaire que la liturgie est fons et culmen (la source et le sommet) de toute vie chrétienne. (cath.ch/dp)

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    Joseph Ratzinger, alors qu'il était jeune prêtre, au séminaire de Bonn, en 1960 © KEYSTONE/PICTURE ALLIANCE/DB

    Vatican II avec l’abbé Joseph Ratzinger

    Le jeune prêtre Ratzinger a participé, à Rome, au concile Vatican II (1962-1965) aux côtés du cardinal Frings. Il va même en donner certaines inflexions, allant jusqu’à rédiger des articles de Constitutions et réformer le Saint-Office dont il assumera plus tard la responsabilité. Pour le futur pape, c'est dans la continuité de l'Eglise que doit s'inscrire le dernier concile.

    Grégory Roth

    En janvier 1959, lorsque le pape Jean XXIII annonce la tenue du concile Vatican II, il nomme une Commission centrale préparatoire, ou présidium, de dix cardinaux. Les prélats sélectionnés ont pour tâche de préparer et d'organiser le travail d'aggiornamento que les quelque 2'500 évêques du monde entier devront ratifier.

    Parmi les dix cardinaux figure l'archevêque de Cologne, Mgr Joseph Frings. Un Allemand que ses précédentes prises de position contre le régime nazi, ainsi que sa fibre sociale, ont rendu populaire. Il avait notamment cofondé l'œuvre de bienfaisance Misereor en 1958 et inspirera plus tard la création d'Adveniat, autre œuvre d'entraide.

    «Joseph Ratzinger donne une conférence sur la 'théologie conciliaire' et attire l'attention du cardinal de Cologne»

    Le nom de Frings provient du verbe fringsen, qui signifie: voler en cas de nécessité. Le prélat évoquera cette étymologie lors d'un sermon, à la Saint-Sylvestre 1946 – dans un contexte d'après-guerre. Pour lui, le vol de charbon, en cas de nécessité, est un droit pour la population, afin de pouvoir se réchauffer.

    La rencontre

    Mgr Frings entre en contact en 1959 avec l'abbé Ratzinger. Ce dernier, un des plus jeunes théologiens allemands à l'époque, est nommé professeur de théologie à l'Université de Bonn, à quelques dizaines de kilomètres de l'archevêché de Cologne. Alors que Ratzinger donne une conférence sur la 'théologie conciliaire', il attire l'attention du cardinal.

    Une première conversation donne naissance à une longue collaboration entre les deux hommes, rapporte Joseph Ratzinger des années plus tard dans une autobiographie. Le jeune professeur devient le conseiller théologique du cardinal, bien avant le début du Concile.

    L'apport de Joseph Ratzinger

    Dans un premier temps, le trentenaire a accès aux projets de textes soumis ultérieurement aux Pères conciliaires. Le cardinal, en tant que membre de la Commission préparatoire, lui adresse régulièrement des textes pour commentaires et suggestions. Et comme Frings est pratiquement aveugle, il a besoin d'un auxiliaire. Il songe assez tôt à emmener son nouveau protégé avec lui à Rome, pour l’assemblée conciliaire.

    Certains vont ensuite reconnaître le style de Ratzinger dans le texte du discours assez critique que le cardinal Frings prononce à Gênes, en novembre 1961. Le cardinal insiste sur le fait que le monde a passablement changé depuis le concile Vatican I, en 1870. En conséquence, le concile à venir doit aussi débattre des sujets brûlant de l'actualité. Pour le futur Benoît XVI, il faut renouveler la prédication de la doctrine chrétienne.

    «Le jeune Ratzinger fait sensation en rédigeant un discours prononcé par le cardinal Frings pour dénoncer le fonctionnement du Saint-Office»

    En écho au motu proprio de Jean XXIII en 1959, dans lequel le "bon pape" souhaite que l'Eglise redise les choses anciennes dans un langage nouveau, adapté au monde contemporain.

    Lors de la séance d'ouverture de Vatican II, le cardinal Frings prononce un discours en latin. Appuyant la demande des cardinaux de Lille et Utrecht, il réclame un délai pour que les pères conciliaires puissent faire connaissance entre eux, avant de prendre des décisions sur la composition des commissions. Ratzinger se rappelle que cette motion a fait grand bruit, car elle empêche alors que le concile se déroule d'après l'ordre du jour prévu par la Curie. Mais le futur pape a toujours nié son implication dans cette intervention.

    Frings critique le Saint-Office

    Là où le jeune prêtre fait sensation – et le place dans le camp des réformateurs de l'époque – c'est sa rédaction d'un discours prononcé par le cardinal de Cologne afin de dénoncer le fonctionnement trop conservateur du Saint-Office et de son secrétaire, le cardinal Alfredo Ottaviani, qui préside par ailleurs la Commission théologique du concile. Une prise de parole qui va aboutir à la transformation radicale de ce qui va devenir la Congrégation pour la doctrine de la foi.

    L'adaptation au monde contemporain, c'est le style que va adopter le Concile. Contrairement à tous les précédents, Vatican II ne comporte pas de nouveaux dogmes ou de condamnation de doctrines (anathèmes). Ce qui va toutefois rendre son interprétation plus large, balancée entre une herméneutique de la discontinuité ou de la rupture par ceux qui le reçoivent.

    La réforme de la liturgie

    Rupture dommageable pour certains, notamment par la réforme liturgique: la grande nouveauté initiée par le Concile. Pour beaucoup de catholiques, l'Eglise se résume à la messe du dimanche: changer la liturgie revient donc à changer la religion.

    «Si l’abbé Ratzinger milite pour le langage vernaculaire pendant le Concile, il ne souhaite pas pour autant voir disparaître le latin»

    Si Joseph Ratzinger milite pour le langage vernaculaire pendant le Concile, il ne souhaite pas pour autant voir disparaître le latin ainsi que l'ancien missel, dans lequel certaines richesses musicales n'ont jamais été retrouvées dans le nouveau. Il se distanciera aussi de certaines options prises lors de mise en œuvre de la réforme liturgique. Et rappellera à plusieurs reprises l'importance du latin, notamment pour marquer des célébrations solennelles. Des prises de positions de sa part qui seront perçues comme un rétropédalage par ses opposants.

    Rapport au monde et œcuménisme

    Autre chantier du Concile: le rapport de l'Eglise au monde, qui va modifier la position des catholiques par rapport à leurs contemporains. Vouloir réconcilier l'Eglise avec le monde, ce n'est pas pour autant gommer tout ce qui dans le christianisme pourrait déranger et fâcher. Le christianisme reste un scandale pour l'homme moderne et le Concile n'a pas supprimé le scandale de la croix, déclare en substance le docteur Ratzinger, en 1966, alors professeur à l'Université de Tübingen.

    Et l'ouverture à l'œcuménisme, avec la célèbre accolade entre Paul VI et Athénagoras Ier en 1964 à Jérusalem, Benoît XVI l'accueille positivement, bien qu'il mette en garde contre le manque de patience en termes de pratiques œcuméniques, qui risque de mettre à mal l'identité de l'Eglise catholique.

    Entre rupture et discontinuité

    "Le Concile n'est toujours pas reçu", déclarera Benoît XVI à la Curie, en décembre 2005, soit 40 ans après la fin de l'événement. Le nouveau pape va faire de l'interprétation du Concile un des piliers de son pontificat. Il n'a de cesse de répéter qu’il s'inscrit dans une herméneutique de la continuité. Non dans un esprit de rupture – que dénonce le camp conservateur –, non dans un esprit de réforme inachevée – que souhaite voir poursuivre le camp progressiste.

    Cette herméneutique de la continuité de Benoît XVI sera incomprise à bien des égards, notamment par le mécontentement des deux camps précités. Pour les uns, Vatican II est allé trop loin. Pour d’autres, le Concile, à peine terminé, était déjà en retard sur son temps. (cath.ch/gr)

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    Le tombeau du prochain pape défunt, sous la basilique St-Pierre © I.MEDIA

    Le Rogitum du pape Benoît XVI [document]

    À quelques heures des funérailles de Benoît XVI, présidées par le pape François ce 5 janvier 2022, le Bureau de presse du Saint-Siège a publié le Rogitum du défunt pape émérite. Il s’agit d’un bref texte dans lequel sont consignés la vie et les œuvres les plus importantes du pontife, qui sera scellé dans un tube en zinc et déposé dans le cercueil de Benoît XVI. I.MEDIA l’a traduit intégralement ci-dessous.

    Mort, inhumation et sépulture de Benoît XVI, pape émérite, de sainte mémoire
    Dans la lumière du Christ ressuscité, le 31 décembre de l’année de notre Seigneur 2022, à 9h34, alors que l’année touchait à sa fin et que nous étions prêts à chanter le Te Deum pour les multiples bienfaits accordés par le Seigneur, le bien-aimé Pasteur émérite de l’Église, Benoît XVI, est passé de ce monde au Père. Toute l’Église, avec le Saint-Père François, a accompagné son passage par la prière.

    Benoît XVI est le 265e pape. Sa mémoire reste dans le cœur de l’Église et de toute l’humanité.

    Joseph Aloisius Ratzinger, élu pape le 19 avril 2005, est né à Marktl am Inn, dans le diocèse de Passau (Allemagne), le 16 avril 1927. Son père, commissaire de gendarmerie, était issu d’une famille d’agriculteurs de Basse-Bavière, dont les conditions économiques étaient plutôt modestes. Sa mère était la fille d’artisans de Rimsting, sur le lac Chiem, et avait été cuisinière dans plusieurs hôtels avant son mariage. Il a passé son enfance et son adolescence à Traunstein, une petite ville proche de la frontière autrichienne, à une trentaine de kilomètres de Salzbourg, où il a reçu une éducation chrétienne, humaine et culturelle.

    L’époque de sa jeunesse n’était pas facile. La foi et l’éducation de sa famille l’ont préparé à la dure expérience des problèmes liés au régime nazi, connaissant le climat de forte hostilité envers l’Église catholique en Allemagne. Dans cette situation complexe, il a découvert la beauté et la vérité de la foi en Christ.

    De 1946 à 1951, il étudie à l’école supérieure de philosophie et de théologie de Freising et à l’université de Munich. Le 29 juin 1951, il est ordonné prêtre et commence son activité d’enseignant l’année suivante dans la même école à Freising. Par la suite, il a été chargé de cours à Bonn, Münster, Tübingen et Ratisbonne.

    En 1962, il devient un expert officiel du Concile Vatican II, en tant qu’assistant du Cardinal Joseph Frings. Le 25 mars 1977, le pape Paul VI l’a nommé archevêque de Munich et Freising et il a été ordonné évêque le 28 mai de la même année. Il a choisi comme devise épiscopale ‘Cooperatores Veritatis‘.

    Le Pape Montini l’a créé et fait Cardinal, du titre de Santa Maria Consolatrice al Tiburtino, au Consistoire du 27 juin 1977.

    Le 25 novembre 1981, Jean Paul II le nomme préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et, le 15 février de l’année suivante, il renonce au gouvernement pastoral de l’archidiocèse de Munich et Freising.
    Le 6 novembre 1998, il a été nommé vice-doyen du Collège des cardinaux et le 30 novembre 2002, il est devenu doyen, prenant possession du titre de l’Église suburbicaire d’Ostie. Le vendredi 8 avril 2005, il a présidé la messe des funérailles de Jean Paul II sur la place Saint-Pierre.

    Par les cardinaux réunis en conclave, il est élu pape le 19 avril 2005 et prend le nom de Benoît XVI. Depuis la Loggia des Bénédictions, il se présente comme un « humble ouvrier dans la vigne du Seigneur ». Le dimanche 24 avril 2005, il a commencé solennellement son ministère pétrinien.

    Benoît XVI a placé le thème de Dieu et de la foi au centre de son pontificat, dans une recherche continue du visage du Seigneur Jésus-Christ et en aidant chacun à le connaître, notamment par la publication de l’ouvrage en trois volumes Jésus de Nazareth. Doté de vastes et profondes connaissances bibliques et théologiques, il avait l’extraordinaire capacité d’élaborer des synthèses éclairantes sur les principaux thèmes doctrinaux et spirituels, ainsi que sur les questions cruciales de la vie de l’Église et de la culture contemporaine.

    Il a promu avec succès le dialogue avec les anglicans, les juifs et les représentants d’autres religions ; il a également repris les contacts avec les prêtres de la Fraternité St-Pie X (de Mgr Lefebvre NDLR). Le matin du 11 février 2013, au cours d’un Consistoire convoqué pour les décisions ordinaires concernant trois canonisations, après le vote des cardinaux, le pape a lu la déclaration suivante en latin :

    « Je suis bien conscient que ce ministère, de par son essence spirituelle, doit être accompli non seulement par les œuvres et par la parole, mais aussi, et pas moins, par la souffrance et par la prière. Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. C’est pourquoi, bien conscient de la gravité de cet acte, en pleine liberté, je déclare renoncer au ministère d’Évêque de Rome, Successeur de saint Pierre, qui m’a été confié par les mains des cardinaux le 19 avril 2005, de telle sorte que, à partir du  28 février 2013 à vingt heures, le Siège de Rome, le Siège de saint Pierre, sera vacant et le conclave pour l’élection du nouveau Souverain Pontife devra être convoqué par ceux à qui il appartient de le faire. »

    Lors de la dernière audience générale du pontificat, le 27 février 2013, tout en remerciant chacun pour le respect et la compréhension avec lesquels sa décision avait été accueillie, il a assuré : « Je continuerai à accompagner le chemin de l’Église avec la prière et la réflexion, avec ce dévouement au Seigneur et à son Épouse que j’ai essayé de vivre chaque jour jusqu’à présent et que je voudrais vivre toujours ».

    Après un court séjour dans la résidence de Castel Gandolfo, il a vécu les dernières années de sa vie au Vatican, dans le monastère Mater Ecclesiae, se consacrant à la prière et à la méditation.

    Le magistère doctrinal de Benoît XVI est résumé dans les trois encycliques Deus caritas est (25 décembre 2005), Spe salvi (30 novembre 2007) et Caritas in veritate (29 juin 2009). Il a livré quatre Exhortations apostoliques à l’Église, de nombreuses Constitutions apostoliques, des Lettres apostoliques, ainsi que les Catéchèses proposées aux Audiences générales et les allocutions, y compris celles prononcées au cours de ses vingt-quatre voyages apostoliques dans le monde.

    Face à un relativisme de plus en plus rampant et à un athéisme pratique, il a créé en 2010, par le motu proprio Ubicumque et semper, le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, auquel il a transféré les compétences en matière de catéchèse en janvier 2013.

    Il a fermement combattu les crimes commis par le clergé contre des mineurs ou des personnes vulnérables, appelant constamment l’Église à la conversion, à la prière, à la pénitence et à la purification.

    Théologien à l’autorité reconnue, il a laissé un riche héritage d’études et de recherches sur les vérités fondamentales de la foi.

    CORPUS 

    BENEDICTI XVI P.M. 

    VIXIT A. XCV M. VIII D. XV 

    ECCLESIÆ UNIVERSÆ PRÆFUIT A. VII M. X D. IX 

    A D. XIX M. APR. A. MMV AD D. XXVIII M. FEB. A. MMXIII 

    DECESSIT DIE XXXI M. DECEMBRIS ANNO DOMINI MMXXII 

    Semper in Christo vivas, Pater Sancte! 

    Celebrationum tumulationisque testes fuerunt*

    ***

    *La dépouille de Benoît XVI, pontife, qui vécut 95 ans, 8 mois et 15 jours, fut en charge de l’Église catholique sept ans, dix mois et neuf jours, du 19 avril 2005 au 28 février 2013, et mourut le 31 décembre de l’an 2022.

    Que tu vives toujours en Christ, Saint-Père !

    Ceci atteste que les funérailles et l’enterrement eurent lieu.

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    Sylvain Queloz a été pendant trois ans au service de Benoît XVI © DR

    Sylvain Queloz: «Benoît XVI a changé ma vie»

    L’ancien garde suisse Sylvain Queloz, qui a servi à Rome de 2008 à 2011, a assisté aux obsèques de Benoît XVI, le 5 janvier 2023, à Rome. Il témoigne de ce moment historique fort et d’un pape qui a durablement marqué sa vie.

    Raphaël Zbinden

    «Une sorte de brume, éclairée par le soleil, enveloppait la Place St-Pierre lors de l’enterrement. Avec la ferveur de la foule, cela donnait une ambiance très spéciale», note Sylvain Queloz. Une atmosphère qui reflétait bien, pour l’ancien garde pontifical, le mélange de joie et de tristesse ressenti lors de la célébration. «Bien sûr, beaucoup de gens pleuraient, mais il y avait aussi dans l’air un énorme sentiment de gratitude pour tout ce que Benoît XVI a pu donner au monde, à l’Eglise.»

    Une reconnaissance qu’éprouve le Jurassien d’origine sur un plan également personnel. «Je suis venu pour remercier Benoît XVI et lui demander de continuer à veiller sur l’Eglise». Il a servi le pape bavarois de 2008 à 2011. Une expérience qui a bouleversé sa vie. Au cours de son service, au Vatican, il a rencontré un homme qui l’a profondément touché, notamment par son humilité, sa douceur et sa simplicité. «On l’a souvent dit froid et distant. Mais ce n’était pas le cas. Il a pu être vu ainsi à cause de sa grande timidité et modestie. Mais c’était quelqu’un d’une immense bonté, patience et gentillesse».

    Principe de vérité

    Il ne laissait pourtant personne indifférent, assure Sylvain Queloz. «Sa présence, son regard, avaient une intensité quasi mystique. Il considérait vraiment la personne qu’il avait en face de lui.»

    Près de 50'000 personnes ont assisté aux funérailles de Benoît XVI
    Près de 50'000 personnes ont assisté aux funérailles de Benoît XVI @ Vatican Media

    Lors de ses gardes de nuit, Sylvain Queloz a également lu les livres du pape-théologien. «J’ai été très impressionné par la profondeur de sa pensée. Notamment l’accent mis sur la vérité, je pense que c’est un principe très important dans notre monde d’aujourd’hui». Sa rencontre avec le pontife lui-même et avec sa théologie «ont changé ma vie», assure-t-il. Cela l’a notamment conforté dans son chemin de foi, l’amenant à se lancer dans des études de théologie, à l’Université de Fribourg, qu’il est sur le point de terminer aujourd’hui. Il est également engagé dans la pastorale à Fribourg, où il réside depuis une dizaine d’années.

    «Santo subito»?

    La ferveur populaire qui a suivi la mort du pape allemand a confirmé à Sylvain Queloz que le pontife était resté dans le cœur de beaucoup, malgré son éloignement au sein du monastère Mater Ecclesiae, après sa renonciation en 2013. Lors de la messe de funérailles, il était en compagnie d’une quarantaine d’anciens gardes suisses. «Beaucoup parmi nous étaient en larmes lors de cette cérémonie vraiment émouvante. Il faut dire qu’en tant que garde, lorsque l’on donne sa vie au pape, il y a une relation particulière et forte qui se crée. Au-delà du don de sa vie au niveau physique, il y a une envie de se donner par la suite pour l’Eglise et la foi. Je n’aime pas le terme 'ancien garde suisse’, car pour moi on le reste toute sa vie.»

    Dans la foule, Sylvain Queloz a remarqué un grand nombre de jeunes et de prêtres, un signe que Benoît XVI, malgré son court pontificat, «a marqué son temps». A la fin des obsèques, il a entendu beaucoup d’exclamations de «santo subito» (appel à la canonisation). Un souhait auquel le Jurassien de naissance souscrit évidemment pleinement. (cath.ch/rz)

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    Benoît XVI a encore écrit de nombreux textes suite à sa renonciation en 2013 © EPA/L'OSSERVATORE ROMANO/Keystone

    Les derniers travaux de Benoît XVI rassemblés dans un livre

    Ce qu’est le christianisme – Un quasi-testament spirituel (Mondadori, 20 janvier 2023) - rassemble les derniers textes de Benoît XVI, dont certains inédits, écrits après sa renonciation en 2013. Ce livre témoigne de l’intérêt encore vif du pontife théologien pour la disputatio – le débat universitaire – dans ses dernières années.

    C’est en 2019 que Benoît XVI a confié la publication de ses derniers écrits à un de ses proches, le théologien italien Elio Guerriero, directeur de la revue Communio et auteur d’une biographie du 265e pape (Serviteur de Dieu et de l’humanité, Mame, 2017). Mgr Georg Gänswein, secrétaire particulier du pontife, a aussi participé à l’élaboration du volume, mais n’est pas cité par le défunt pontife dans ses remerciements. En tout, le volume de 192 pages est composé de 16 textes écrits par le pontife émérite entre 2014 et 2022, dont quatre inédits.

    La peur du «tintamarre assassin»

    Elio Guerriero explique dans une introduction à l’édition que la publication post-mortem de ces textes résulte de la polémique qui a éclaté après la publication de la contribution du pontife émérite sur le célibat des prêtres dans le livre Des profondeurs de nos cœurs (Fayard, 2020) du cardinal Robert Sarah. Confirmant les propos du pape rapportés par Mgr Gänswein dans ses mémoires, le théologien italien explique que Benoît XVI avait alors décidé qu’il ne publierait plus aucun texte de son vivant.

    Le 265e pape en explique les raisons dans une lettre datée du 13 janvier citée par Elio Guerriero : «La furie des cercles qui s’opposent à moi en Allemagne est tellement forte que l’apparition de la moindre de mes paroles provoque immédiatement de leur part un tintamarre assassin».

    Si on met de côté les textes déjà connus – quelques discours officiels, deux hommages dont un à Jean Paul II, deux préfaces, un entretien avec un jésuite et une correspondance avec un rabbin -, les inédits témoignent d’une volonté forte de poursuivre le débat avec la sphère intellectuelle catholique, en particulier avec celle de son pays.

    Un dernier désaccord avec Karl Rahner

    C’est le cas du premier inédit intitulé Ce qu’est la religion. Il s’agit d’un bref texte de six pages terminé le 19 mars 2022. Benoît XVI y propose une réflexion sur le «mouvement» historique des phénomènes religieux dans une perspective chrétienne. Il explique comment les polythéismes, et en particulier le paganisme, ont été intégrés dans les monothéismes après avoir été combattus et «épurés». Ce mouvement, explique-t-il en citant les travaux de Henri de Lubac, est au cœur du christianisme qui, avec le Christ, vient libérer les hommes de la peur de la puissance qu’ils attribuaient aux divinités.

    "Benoît XVI récuse l’accusation d’intolérance portée contre le christianisme"

    Il note qu’après le paganisme s’ouvrent deux voies: celle des monothéismes abrahamiques, dans lesquels «le Dieu unique, comme personne, détermine le monde entier», et de l’autre les religions mystiques, notamment le bouddhisme himalayen. Il souligne que cette tendance mystique, qu’il décrit comme une forme de religion tournée vers «l’annihilation» a trouvé un écho dans la culture européenne et même dans la théologie chrétienne.

    Benoît XVI donne en exemple une citation attribuée à un de ses plus célèbres contradicteurs sur la scène théologique, l’Allemand Karl Rahner: «Le chrétien de demain sera mystique ou ne sera pas». Reconnaissant qu’il a «renoncé à comprendre ce que Rahner voulait dire avec cette phrase», il en déplore une interprétation qui considère que les religions chemineraient vers une «dévotion impersonnelle» du divin, une tendance selon lui «en contradiction totale» avec l’intention et le déploiement historique du christianisme.

    L’intolérance contre le christianisme au nom de la tolérance

    Le second texte, daté de décembre 2018 et long de 17 pages, est intitulé Monothéisme et tolérance. Il se présente comme une réponse à Corpora. Le pouvoir anarchiste du monothéisme, un essai écrit en 2018 par Eckhard Nordhofen, un théologien allemand qui souligne les liens entre l’affirmation du Dieu unique et l’intolérance. Benoît XVI conteste cette démonstration et déplore dans le même temps que le christianisme est aujourd’hui «victime précisément d’une intolérance croissante au nom de la tolérance».

    Retraçant plusieurs épisodes de l’histoire du peuple juif dans l’Ancien Testament, Benoît XVI souligne la diversité des conceptions du monothéisme dans le récit biblique. Il récuse ensuite l’accusation d’intolérance portée contre le christianisme – parce qu’il prétendrait détenir la vérité -, assurant que le Christ crucifié est bien au contraire «le contrepoids authentique à toute forme d’intolérance».

    Le christianisme n’est pas une «religion du Livre»

    Suscité par une publication cette fois-ci d’un livre du théologien protestant Adolf von Harnack, le troisième texte inédit, Le dialogue islamo-chrétien, est une brève réflexion de quatre pages, terminée le 1er mars 2018. Dans ce texte, le pontife émérite souligne le malentendu qu’il voit dans l’expression «religion du Livre».

    "Benoît XVI souligne le sens sacramental de la communion"

    S’il la considère adaptée à l’islam et son rapport au Coran, que les musulmans décrivent comme révélé par Dieu au Prophète, il estime en revanche qu’elle ne l’est pas du tout pour le christianisme. Il met en garde contre une lecture erronée du dialogue interreligieux qui découlerait d’une conception idolâtre du texte biblique.

    Un essai contre l’intercommunion

    Le dernier texte inédit, La signification de la Communion, achevé le 28 juin 2018, se penche sur la question de l’intercommunion, c’est-à-dire la possibilité pour des chrétiens de différentes confessions de communier ensemble. L’Église catholique n’autorise pas l’intercommunion dans certains cas.

    Dans les 22 pages de l’essai, au fil d’une longue réflexion sur le sens de l’eucharistie, Benoît XVI souligne le sens sacramental de la communion. Ce dernier, affirme-t-il, rend impossible de concevoir l’intercommunion avec les Églises protestantes. Il prône au contraire un «vrai œcuménisme» qui serait capable de ne pas nier les différences importantes qui existent entre confessions chrétiennes sur la question de la communion.

    Benoît XVI a corrigé son essai publié dans le livre du cardinal Sarah

    Les douze autres textes du livre sont connus et intouchés, sauf celui publié en 2020 dans Des profondeurs de nos coeurs, que Benoît XVI décrit comme «l’ouvrage du cardinal Sarah» dans sa préface. Il explique avoir repris la version alors publiée et lui avoir «donné un nouveau centre de gravité». Si l’objectif du texte initial – la défense des fondements théologiques du sacerdoce du prêtre – ne varie pas, la structure a en effet été largement réorganisée et enrichie de plusieurs paragraphes. (cath.ch/imedia/cd/rz)

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