Le cœur des Rwandais saigne encore vingt ans après « l’événement ». Le Fr Guy Musy a vécu de 1970 à 1989 dans ce pays aux mille collines. Au-delà des idées reçues et des jugements hâtifs, il nous livre son regard lucide sur le génocide rwandais et sur les résonnances actuelles de ce « mal abyssal ».
L’approche du vingtième anniversaire du génocide rwandais, les commémorations qui s’annoncent, les publications et les émissions qui l’accompagnent, le réveil de tant de souvenirs douloureux suscitent en moi une émotion que j’ai peine à contenir.J’en veux tout d’abord aux historiens et essayistes occidentaux, relayés par des journalistes trop crédules, de donner une explication prétendue logique et rationnelle à l’innommable. En particulier, de réduire ce que les Rwandais appelaient pudiquement « événements » à un génocide ordinaire. L’horreur vécue au Rwanda n’est à nulle autre pareille : des voisins et des parents ont égorgé leurs voisins et leurs parents. Tout en partageant la même langue, les mêmes coutumes, les mêmes activités, les mêmes réjouissances et bien sûr le même territoire. Le récit de ces atrocités lorsqu’il prend la forme d’une relation froide et sobre fait frémir. La question n’est pas de savoir quelles furent les causes proches ou lointaines de ce carnage, mais comment notre pauvre humanité fut à ce point déshumanisée pour en être capable. Même une bête ne l’aurait pas fait, disent encore aujourd’hui les rescapés de cette tragédie inouïe. Face à ce mal abyssal, je maintiens que je ne comprends pas et sans doute je ne comprendrai jamais. Je ne puis donc que me taire, étourdi et abasourdi face à cet amas d’horreurs et de souffrances.Tout comme moi, les Rwandais, vingt ans après le drame, ne cessent de s’interroger. Certains expliquent que leur peuple aurait été insidieusement programmé à la haine meurtrière. L’heure serait donc venue de le déprogrammer en le programmant vers la cohabitation pacifique. D’autres s’insurgent contre cette interprétation et affirment que les Rwandais ne sont pas des robots irresponsables. A la veille du génocide, disent-ils, ils vivaient en bonne harmonie avec leurs voisins. Cette explosion subite de haine les a littéralement tétanisés, livrés sans réflexes d’autodéfense à leurs bourreaux. Tétanisés aussi les tueurs qui hier encore partageaient avec leurs victimes une cruche de bière. Cela ne s’explique pas dans les cabinets feutrés et capitonnés d’historiens en mal de notoriété. C’est le cœur des Rwandais profondément blessé qu’il faut sonder. C’est ce cœur-là qu’il faut d’abord soigner. Après vingt ans, il saigne encore !C’est pourquoi, sans rien n’oublier du drame et sans innocenter ses responsables, les Rwandais de notre temps se posent d’abord la question du « vivre ensemble ». Cette note est une marque essentielle de l’identité de ce peuple . « Nta mugabo umwe », répète un de leurs proverbe. « Un homme seul n’existe pas ! ». Seule la communauté fait vivre. Alors, comment vivre et revivre ensemble après le printemps rouge de 1994 ? Voilà le vrai défi.Le Rwanda ne peut l’esquiver. Contrairement à d’autres nations victimes elles aussi de génocide, sa configuration démographique et géographique lui interdit toute partition basée sur des références ethniques ou religieuse, comme ce fut le cas dans les Balkans ou ce qui se dessine aujourd’hui en Centrafrique. Son histoire s’y oppose aussi, malgré les pogroms et les massacres récurrents. Les Rwandais sont donc « condamnés » à vivre ensemble, ne serait-ce que pour continuer à vivre. Oui, mais à quel prix ?Certains rescapés - et on peut les comprendre - font le point dans leur poche. Sans rien oublier, ils côtoient les familles de leurs assassins comme si rien ne s’était passé. Il arrive même qu’ils acceptent leur offre de pardon, mais sans vraiment y croire. Pour avoir la paix, mais sans être en paix. D’autres donnent l’impression d’avoir tout oublié. Ils ne parlent jamais de génocide. Ils l’ont refoulé mais sans l’effacer. Leur mutisme les aide à survivre ou, du moins, à conjurer leur peur. Mais il en est d’autres, militants du « vivre ensemble ». Ils ont même fait de ce programme une religion. Je pense à ce petit groupe de Rwandais, vivant au sud du pays, qui depuis des années tentent de construire ponts et passerelles pour réconcilier les frères et sœurs ennemis de la veille. A force de persuasion, de patience et de conviction. A les entendre, des miracles fleurissent sur les collines. Des témoignages de pardon qui se prolonge en entraide solidaire. Déjà ce mouvement porte plus loin sa semence. Des missionnaires de paix essaiment en d’autres contrées du pays. Le plus merveilleux est que les jeunes générations n’y sont pas étrangères. Celles qui sont nées et qui ont grandi après le génocide.Les sceptiques écoutent ce discours en hochant la tête. Ils suspectent des relents de ce christianisme que par ailleurs ils décrient. Ils sont partisans d’une justice froide que les élans de la charité, selon eux, pourraient contenir ou ignorer. Ils auraient sans doute raison si la réconciliation tolérait l’impunité des criminels. Justice donc, mais fondée sur la vérité. Pas de réconciliation possible sans vérité. Ce que les tribunaux « gacaca » ont tenté de réaliser à l’échelon local doit l’être encore au niveau national et même international. C’est tout un peuple, avec toutes ses composantes, qui devrait s’asseoir, s’accuser, s’écouter, réparer et…se pardonner. Seule une opération vérité garantit le succès du « vivre ensemble dans l’harmonie ». Non seulement au Rwanda, mais dans toute la région des Grands Lacs.