Purgatoire, pour ne pas dire enfer! En effet, depuis que la pièce «Le Vicaire» de Rolf Hochhuth est venu salir la mémoire du pape Pacelli, ce dernier a été confiné dans l’enfer des caricaturistes de l’histoire, de ceux qui pour s’en perdre à l’Eglise n’hésitent pas à salir les réputations, même celle de celui qui, au sortir de la guerre, était reconnu comme le figure morale d’une époque ou les idéologies les plus noires se sont partagé le XXème siècle.
Mais de cet enfer, Pie XII est déjà passé au purgatoire. La science historique sait faire fi des caricatures et rendre justice, mettant en valeur les actions, plus que l’instrumentalisation gratuite des idées faciles et fausses: Il n’a rien fait, il s’est tu. Il reste encore au Souverain Pontife de la dernière guerre mondiale, de quitter cet injuste purgatoire pour retrouver le paradis d’une réputation restaurée, conforme au courage dont il a fait preuve, nous seulement pour venir en aide à ces «… personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive*», pour rappeler «Le devoir de l'heure présente n'est pas de gémir, mais d'agir*» et enfin pour avoir conduit et enseigné l’Eglise en cette période terrible de l’histoire de l’humanité.Les papes Jean-Paul II et Benoît XII ont su faire confiance à l’histoire pour servir la mémoire de leur illustre prédécesseur. Ainsi, les années passant et les archives livrant leurs secrets, la personne de Pie XII retrouve sa juste place parmi les acteurs de cette triste époque. C’est à l’histoire aussi que le pape François fait confiance, en attendant que les archives du Saint-Siège soient classées et ainsi rendues disponibles au travail des chercheurs. C’est ce que rappelle Sandro Magister dans son article: «Les milliers de juifs sauvés dans des églises et des couvents», article qui présente la réflexion de l’historienne Anna Foa (cf. ci-dessous), publiée par l’Osservatore Romano, une intervention de plus qui sert la vérité concernant Pie XII et l'action de l’Eglise; mais qui a surtout le mérite de monter que dans cette rencontre «forcée» entre juifs persécutés et religieux catholiques, nous pouvons voir les prémices d’une nouvelle façon de se rencontrer et de se connaître, de dépasser la distance que l’histoire – encore elle - avait placé entre Juifs en Catholiques.Abbé Philippe AYMON*Deux citations extraites du fameux message radiodiffusé de Noël 1942. A lire sur le site du journal La Croix
"En somme, je crois que cette familiarité nouvelle et imprévue - créée par les circonstances sans que l’on ait pu s’y préparer, alors que l’une des deux parties, traquée, était en danger de mort et avait donc besoin de plus de “charité chrétienne” – n’a pas été sans conséquences sur le lancement et sur la réception du dialogue". (Extrait)
QUAND LES PRÊTRES ET LES JUIFS PARTAGEAIENT LA MÊME NOURRITURE
Par Anna Foa"Les études qui ont été réalisées au cours des dernières années mettent de plus en plus en lumière le rôle général de protection que l’Église a joué en ce qui concerne les juifs pendant la période où l’Italie a été occupée par les nazis. Que ce soit à Florence, avec le cardinal Dalla Costa, proclamé Juste en 2012, à Gênes avec le prêtre Francesco Repetto, lui aussi proclamé Juste, ou à Milan avec le cardinal Schuster, et ainsi de suite jusqu’à Rome, bien entendu, où la présence du Vatican, en plus de l’existence des zones extraterritoriales, a permis de sauver la vie de milliers de juifs.Précisément en ce qui concerne Rome, les modalités de réalisation de l’œuvre de mise à l’abri et de sauvetage des persécutés étaient telles qu’elles ne peuvent pas avoir été uniquement le fruit d’initiatives venues d’en bas, mais qu’elles ont clairement été non seulement autorisées mais coordonnées par les instances dirigeantes de l’Église.Voilà qui efface l’image, proposée dans les années Soixante, d’un pape Pie XII indifférent au sort des juifs ou même complice des nazis.Je voudrais souligner ici que cette image plus récente de l’aide apportée aux juifs par l’Église est due non pas à des positions idéologiques pro-catholiques, mais surtout à des recherches précises à propos de la vie des juifs pendant l’occupation, à la reconstitution de l’histoire de familles ou d’individus. À un travail sur le terrain, en somme.Le refuge dans les églises et dans les couvents apparaît continuellement dans les récits des survivants, il parcourt comme un fil rouge les témoignages oraux recueillis au cours des années en Italie – comme le très vaste corpus des témoignages de juifs italiens qui ont été apportés à la Shoah Foundation – il est présent dans les souvenirs de la plupart des contemporains. Il est raconté comme un fait, il appartient au domaine des évidences, avec toute la diversité des situations, depuis les couvents qui demandent le paiement d’une pension jusqu’à ceux qui accueillent les juifs gratuitement, ces derniers donnant en retour un coup de main pour le travail quotidien, comme dans le cas des jeunes juives qui aidaient les enseignantes à faire la classe aux enfants à l’école des Maestre Pie Filippini, dans le quartier Ostiense de Rome, dont l’histoire a été racontée par Rosa Di Veroli.En somme c’est une image qui est le fruit non pas tant du débat sur le thème Église et Shoah mais aussi et surtout de la recherche qui vise à faire la lumière à propos de la vie et du parcours des juifs pendant l’occupation nazie.Pendant plusieurs décennies, la très controversée "quaestio" historique concernant Pie XII et les juifs a freiné la recherche et déplacé sur le terrain idéologique toute tentative de faire la lumière sur les faits historiques. Je pense au contraire que, pour écrire l’histoire des rapports entre l’Église et les juifs en Italie occupée, il est avant tout nécessaire de dégager le terrain de cette question.Autrement dit la question principale ne peut pas être celle du rapport entre l’esprit prophétique d’un pape et les compromis diplomatiques d’un autre pape, mais celle de savoir combien, jusqu’à quel point et face à quelles oppositions internes l’Église et le pape ont dirigé l’œuvre de sauvetage des juifs italiens. Ces deux questions sont distinctes et elles doivent, à mon avis, être traitées séparément.L’enquête sur les modalités concrètes de l’aide apportée aux juifs, sur la présence des juifs dans les couvents et dans les églises, sur la vie des juifs dans les refuges ecclésiastiques, commence à mettre en lumière un aspect sur lequel, me semble-t-il, on a peu réfléchi jusqu’à présent, celui du changement de mentalité qui peut en avoir été le résultat.Il est vrai que juifs et chrétiens avaient vécu les uns près des autres pendant des siècles, dans les murs des ghettos, en Italie et en particulier à Rome, mais cette cohabitation avait rarement impliqué des ecclésiastiques. Et voilà que, parce qu’il le fallait en raison de la situation d’urgence créée par la persécution, les prêtres et les juifs partageaient la même nourriture. Les femmes juives parcouraient les couloirs des couvents de clôture, les juifs apprenaient le Notre Père et endossaient la soutane à titre de précaution en cas d’irruption d’Allemands et de fascistes. Rosa Di Veroli, à qui il avait été demandé de prier avec les autres à l’église, le faisait mais en récitant tout bas le Shema Israël.Les chrétiens avaient-ils vraiment l’espoir de toucher le cœur endurci des juifs et de les pousser au baptême ? Et ces juifs qui se sont fait baptiser l’ont-ils fait en raison d’une véritable demande ou en raison de l’attrait d’un monde qu’ils ne connaissaient pas et qui leur offrait une protection ? On pense à la Lia Levi d’"Una bambina e basta", attirée pendant un court moment par le baptême.Nous parlons évidemment des cas de conversions dans les couvents, pas de ces conversions, véritables ou simulées, qui eurent lieu en 1938 dans l’espoir d’éviter les rigueurs des lois racistes, lorsque, à Milan, le cardinal Schuster baptisait des juifs à l’aube dans sa cathédrale et que les journaux antisémites les plus radicaux voyaient dans ces baptêmes “le cheval de Troie des juifs dans la société aryenne et chrétienne“.Tout cela fit certainement naître, d’un côté comme de l’autre, des hésitations et des craintes à propos d’une relation si étroite et si quotidienne.Chez les prêtres et surtout chez les religieuses, ces craintes peuvent prendre la route de l’impulsion vers la conversion, s’insérant ainsi dans un type de relations plus établi et plus traditionnel. Dès lors, le contact quotidien et l’attention trouvent une justification et un appui dans l’espoir d’amener un juif au baptême.Chez les juifs, en revanche, la crainte atavique d’être poussés à la conversion en conduit certains (on trouve des cas de ce genre dans la documentation orale) à ne même pas prendre en considération l’idée de trouver refuge dans une institution ecclésiastique.Mais il peut arriver que rien de tout cela ne se réalise. Que dire, à Rome, de l’église San Benedetto al Gazometro, où beaucoup de juifs trouvèrent refuge, et de son curé alors tout jeune, Giovanni Gregorini, qui trouvait chaque jour le temps de bavarder avec l’un des réfugiés juifs, un homme d’un certain âge et très religieux, et de parler avec lui de leurs religions respectives et de leurs rapports ? Là, d’un côté comme de l’autre, il y a un respect réciproque et une curiosité envers l’autre.En somme, je crois que cette familiarité nouvelle et imprévue - créée par les circonstances sans que l’on ait pu s’y préparer, alors que l’une des deux parties, traquée, était en danger de mort et avait donc besoin de plus de “charité chrétienne” – n’a pas été sans conséquences sur le lancement et sur la réception du dialogue. Un dialogue qui arrivera plus tard, certes, et qui sera lancé surtout au niveau théorique, alors que celui que nous examinons ici nous apparaît comme un dialogue d’en bas, fait de repas pris ensemble et de discussions sans prétentions, permettant aussi de surmonter les craintes suscitées par des relations inconnues jusqu’à ce moment.C’est ainsi que les religieuses d’un autre couvent de Rome n’ajoutaient le lard à la soupe commune qu’après avoir distribué celle-ci aux juives qui étaient réfugiées chez elles. Cela aussi, c’est une forme de dialogue d’en bas, me semble-t-il.Dans les premiers temps de l’après-guerre, alors que la tendance était au refoulement de la Shoah, ce processus de dialogue a été en partie bloqué, d’une part parce que les juifs étaient occupés à reconstruire leur monde et leur identité après la catastrophe, et d’autre part parce que les catholiques paraissaient être revenus à leurs positions traditionnelles, dans lesquelles l’espoir de la conversion était plus fort que le respect.C’est peut-être cette fermeture pendant les premières années de l’après-Shoah qui a empêché de se développer ce dialogue d’en bas, de même que celui qui avait lieu à des niveaux plus élevés, comme le montre l’échec de la rencontre de Jules Isaac avec Pie XII.Quoi qu’il en soit, au début des années Soixante, avec "Le vicaire" de Hochhuth, l’ombre de la légende noire de Pie XII allait être projetée sur ce processus, ce qui a eu pour résultat de troubler et d’obscurcir le souvenir et le poids de ce premier parcours commun.Aujourd’hui est le bon moment pour recommencer à l’explorer."Source: WWW.chiesa.espressonline.it