Sans retomber dans les peurs des générations passées, demandons en vérité: «Est-ce que la sagesse, la véritable intelligence ne commence pas avec la crainte du Seigneur?».
homélie du 5e dimanche Ordinaire C (Lc 5, 1 - 11)Nous sommes dans le pays natal de Jésus, sa terre de Galilée. Une terre traversée et occupée par de très nombreux païens. Une terre méprisée par l’élite juive de la très pure Jérusalem. Nous le verrons tout à l’heure, ces gens ont torts de se croire saints, car seul celui qui se reconnaît pécheur peut être saint.
Bref, il y a là un beau lac, celui de Génésareth ou Tibériade. C’est un lac quatre fois plus petit que notre lac Léman, qui nous étonne, nous autres alpins, par sa surface située à plus de 200m au-dessous du niveau de la mer. Il est traversé par le fleuve Jourdain.
Puisque ce lac est très riche en poissons, beaucoup d’hommes ont logiquement fait de la pêche leur métier, dont nos fameux André, Simon, Jacques et Jean. Un métier pas si simple, le lac est redouté pour ses tempêtes, conséquences naturelles des différences de température avec les hauteurs environnantes.
Jésus va à la rencontre de ces hommes dans leur milieu de vie. Il n’est pas enfermé sous le toit d’une synagogue à donner des enseignements élitaires «ex cathedra», mais au contraire, à «ciel ouvert», il rejoint l’homme dans l’ordinaire de la vie.
Ceci est tout particulièrement vrai pour Pierre, un pécheur du bord du lac de Galilée. Pierre est pêcheur professionnel. Il possède toutes les compétences et le savoir faire d’un homme accompli dans son métier. Bien sûr, il n'arrive pas toujours à prendre du poisson, mais enfin connaît-il son affaire.Voici l’étonnant. Ce matin-là, après avoir enseigné les foules, Jésus invite Pierre à «avancer en eau profonde» et à «jeter les filets». Jésus, charpentier de métier, donne des conseils sur l'art de pêcher… à un professionnel!
Il faut à coup sûr une bonne dose d’humilité à Pierre pour répondre ainsi devant ses compagnons: «sur ta parole je vais lâcher les filets». Plus encore que l’humilité de Pierre, c’est le nom qu’il donne à Jésus qui nous importe. Il l’appelle «maître». C'est-à-dire que Pierre reconnaît en Jésus un sage revêtu de l'autorité d'enseigner et du pouvoir de commander. Au nom de cette autorité, Pierre Lui obéit et, sur son ordre, a jeté les filets.
Voici maintenant le plus inattendu. Quand Pierre revient de sa pêche miraculeuse, quand il a vu ses filets remplis, dont le poids enfonce sa barque, il aurait pu se frotter les mains en pensant à la bonne affaire réalisée. Mais pas du tout! Pierre se jette aux pieds de Jésus en disant «Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur».
Le pape Benoît écrivait: «Lorsqu’il découvre Dieu, l’homme se reconnaît pécheur, et il ne se connaît véritablement que lorsqu’il reconnaît et admet ce fait». C’est tout à fait paradoxal. S’approcher de Dieu me fait réaliser que je suis pécheur. Plus je suis près de Dieu, plus je prends conscience de mon péché. Un peu comme la lumière du soleil levant éclaire la pièce et révèle toujours un peu plus la poussière invisible dans l’obscurité de la nuit.
Le célèbre écrivain Chesterton, nommé «le prince du paradoxe», écrivait que «l'on reconnaît un saint au fait qu’il se sait pécheur». Excellent! Mieux encore que ce bon mot du même auteur: «Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée».Oui, il est vrai que l'on reconnait un saint au fait qu’il se sait pécheur. A la vue de la «grande multitude de poissons» qu’ils ramenèrent dans leurs filets, Simon-Pierre tombe aux pieds de Jésus, en confessant: «Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur!». Et dans le même sens, Isaïe et Paul le confesse dans les autres lectures de ce jour.
Iinterrogeons-nous. Notre monde ne se reconnaît plus pécheur aujourd’hui. Les confessions sont rares. Je me rappelle d’un pasteur disant dans une homélie funèbre «Au soir de cette vie, quoi qu’on ait fait, on a fait au mieux». Voilà qui est rassurant. Est-ce vrai cependant? Faisons-nous toujours au mieux? Et si l’effacement du sens du péché était la conséquence d’un effacement du sens de Dieu? L’homme contemporain ne refuserait-il pas la culpabilité du péché parce qu’il n’a pas suffisamment conscience de la sainteté de Dieu?
Sans retomber dans les peurs des générations passées, demandons en vérité «si la sagesse, la véritable intelligence ne commence pas avec la crainte du Seigneur?».Mais le Seigneur ne nous abandonne pas à la peur. Au contraire, il vient lui-même à notre secours. «L'un des séraphins vola vers moi, explique Isaïe, tenant un charbon brûlant qu'il avait pris avec des pinces sur l'autel. Il l’approcha de ma bouche et dit: «Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné.»
Pierre lui aussi s’entend dire «Sois sans crainte». Et Paul, écrivait à Timothée, dans le même sens «Le Christ Jésus m'a pardonné pour que je sois le premier, en qui toute sa générosité se manifesterait.» (1 Tm 1, 16).Se manifestant comme le Tout-Autre, le Très-Saint, le Seigneur nous révèle notre vérité de créature blessée par le péché, cependant infiniment aimée par un «Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité» (Ex 34,6). Oui, Dieu croit en l’homme, espère en lui et l’aime d’un amour éternel. Il nous aime tel que nous sommes, là où nous en sommes. Dieu garde sa bienveillance malgré nos transgressions et nos péchés. Et pour celui qui a fait l’expérience de son péché et de la miséricorde, Jésus l’envoie annoncer sa bonne nouvelle. Tel est le sens de la vocation.
Eh oui, voici en un mot les vocations discernées: ce sont des hommes pécheurs qui ont fait l’expérience de la miséricorde de Dieu. Et cette expérience les a bouleversés. Elle les a transformés. Désormais, ils rayonnent hors d’eux-mêmes cette présence qui fonde leur paix et leur joie, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.Et Jésus de dire à Pierre: «Désormais ce sont des hommes que tu prendras».Dans le même sens, Isaïe s'émeut. «J'entendis alors la voix du Seigneur qui disait: "Qui enverrai-je? Qui sera notre messager?" » Et j’ai répondu…: «Me voici, moi, je serai ton messager: envoie-moi.»
Seigneur, donne-nous de reconnaître de notre péché, de le confesser à un prêtre, et de témoigner de ta miséricorde. Car c’est elle qui fonde notre paix et notre joie. Et c’est là la bonne nouvelle que le monde a besoin d’entendre.
Amen.Père Jérôme Jean