Que de baptêmes célébrés sans que le ciel ne s’ouvre ou se déchire! Du moins ostensiblement. Tout demeure platement à l’horizontale: le petit roi ou la petite reine du jour, les lambris dorés de l’église ou de la chapelle, les mots mielleux du parrain et de la marraine, l’éloquence onctueuse du célébrant, le poème de Khalil Gilbran, l’ondée d’eau tiède sur un petit crâne tendre, la chanson d’Yves Duteil «Prendre un enfant par la main», le sourire glouton des grands-parents, et je ne dis rien des insolences répétées du photographe de service… Tout est là pour faire de ce baptême une gentille fête de famille, dont on feuillettera l’album un soir de grisaille. A quoi bon déchirer le ciel pour qu’apparaisse – à la verticale – cet intrus auquel personne ou presque n’a pensé. Le baptême n’est-ce pas «notre» affaire? De quoi se mêle celui-là, depuis son ciel? On est si bien chez soi, entre nous et sans lui!Et pourtant, cette affaire c’est d’abord «son» affaire. Et il faut qu’il le dise clairement, même s’il doit pour cela fendre le voile qui ordinairement le cache aux humains. Même s’il doit s’inviter par surprise à cette fête préparée sans lui. Cet enfant qu’on baptise, ce n’est pas seulement le bébé mignon de ses jeunes parents endimanchés. Il est d’abord le sien. Voilà la grande révélation de la journée. Celle qu’on est surpris d’entendre. La voix de Dieu résonne et appelle cet enfant «mon fils ou ma fille», celui ou celle que j’aime entre tous et toutes, l’Aimé ou l’Aimée par excellence. Comme si tous les autres enfants du monde n’existaient pas. Comme si seul celui-ci avait sa préférence. Et pourquoi l’aurait-il? Tout simplement parce que Dieu trouve sa joie dans cet enfant et qu’il s’y plait.Voilà qui est unique dans l’histoire des religions. Ordinairement, ce sont les hommes qui sont à la recherche de Dieu et qui accumulent pour ce faire force méditations, contemplations, écrits, grimoires, prières, gestes ou gesticulations. Que ne feraient-ils pas pour rencontrer ce Dieu qu’ils craignent plus encore qu’ils ne l’aiment! Observer minutieusement des pratiques, des rites ou des commandements, faire des prouesses d’ascétisme, courir le monde en pèlerinage, prêcher aux quatre vents pour faire des prosélytes.Dans notre page d’évangile, rien de tout ce fatras. Renversement complet des rôles et des situations. Ce n’est pas l’home qui se fatigue à chercher Dieu, mais c’est Dieu qui est à la quête de l’homme. Non pour s’en faire un adjoint, un esclave ou un domestique. Mais simplement parce que Dieu trouve sa joie avec lui. Parce qu’il désire jouer avec lui. Comme le fait avec son bambin un père fatigué au retour du travail de la journée.D’accord, me direz-vous. Mais cette prévenance divine ne vaut que pour un seul être humain, choisi entre tous, Yeshoua qui dans la trentaine sortit un jour de son village pour se faire baptiser par Jean. Il n’est question que de lui dans ce passage. C’est donc pour lui seul que les cieux se sont ouverts.Non, il n’est pas le seul. A bien lire nos Ecritures, ce fils bien-aimé est aussi l’aîné d’une multitude de frères et de sœurs adoptés. Et nous en sommes, vous et moi. S’il en est ainsi, ne nous demandons pas ce que nous devons faire ou ne pas faire pour plaire à Dieu. Demandons-nous simplement ce que Dieu aime trouver chez nous. Y a-t-il vraiment dans nos vies quelque chose d’aimable pour que nous soyons ses préférés? Au point qu’il déchire son ciel pour venir nous trouver et nous habiter.
Guy Musy