La question est classique: où s’arrête l’Europe? Géographiquement, la limite est floue, à l’est du moins. La crise ukrainienne remet en jeu cette interrogation. Où s’arrête l’Europe? Pour Vladimir Poutine, la réponse est claire: au-delà de la Pologne, on pénètre en Eurasie. Etrange concept qui signifie «Chasse gardée de l’ours russe». Pas question de laisser l’Ukraine quitter son giron en cédant aux sirènes de l’Ouest. L’Union européenne se heurte ainsi aux velléités expansionnistes du maître du Kremlin.
Ce dernier utilise tous les moyens pour freiner les rêves d’indépendance du pays jaune et bleu. La révolution de Kiev a accouché d’une situation confuse, une «drôle de guerre» qui ne dit pas son nom, mais qui rappelle pour la Crimée l’annexion de l’Autriche par les Allemands en 1938. Drôle de guerre menée par des unités non identifiées, mais clairement déterminées. Le message est clair: la Crimée restera russe. Tout comme l’est de l’Ukraine.
De fait, l’ère soviétique revient dans les mémoires. Et l’attitude du chef de l’Etat russe, ancien du KGB, n’est pas sans rappeler l’impérialisme communiste. Du coup l’idée d’une Union eurasienne, que Poutine veut instaurer face à l’Union européenne, revient en force: la Russie garde ses Etats voisins dans son orbite. Le Caucase a été pacifié à coup de canons, la Géorgie amputée de l’Abkhasie et du l’Ossétie du Sud, l’Arménie est draguée vers Moscou.
L’Ukraine, Etat-tampon, paie cher sa volonté d’autodétermination. Entre une volonté russe clairement affichée et la timidité de l’Europe, le scenario ne favorise pas sa cause ukrainienne. Et l’éloignement géographique des Etats-Unis, en dépit des paroles de John Kerry, ne rassure personne à Kiev.
Alors l’Europe, jusqu’où? La question n’est pas uniquement géographique. Elle est aussi éthique, sociologique, voire existentielle. Les valeurs européennes de liberté, de démocratie, de libre circulation vont-elles s’arrêter à la frontière polono-ukrainienne? L’enjeu est d’importance. Il y va de la lutte contre un autoritarisme aveugle. Rien de moins.Bernard Litzler