Tous les jours, la presse souligne la gravité de la situation dans la zone Euro. Cette gravité est en réalité le fruit de deux crises : une crise monétaire et une crise financière. La crise financière est bien connue. Elle est liée à l’endettement des Etats mais aussi aux créances douteuses portées par le système bancaire de certains pays (Grèce, Espagne…). La crise monétaire l’est moins. Elle résulte de l’inadaptation d’une monnaie forte construite sur le modèle du Mark allemand à des économies (celles du sud de l’Europe) dont l’industrie n’est pas suffisamment compétitive.Ces deux crises sont liées à la double valeur de la monnaie. Celle-ci a une valeur légale qui est garantie par les Etats. De tout temps, les grands déficits de ces derniers ont mis en danger cette garantie. La deuxième valeur est économique. La monnaie mesure le produit national. Son pouvoir d’achat est l’exact équivalent de celui-ci. Si le produit national chute, la valeur économique de la monnaie ne peut plus être maintenue d’où l’accent mis actuellement par les gouvernements européens sur la croissance.Cette double valeur de la monnaie conduit à deux observations. La première est le dilemme auquel se trouve confrontée la zone Euro. Pour garantir la valeur légale de l’Euro, il faut réduire les déficits publics mais la méthode choisie (l’austérité) crée la récession et hypothèque de ce fait la valeur économique de l’euro. Pour s’en sortir les Etats doivent donc choisir une autre voie pour réduire les dettes : moratoire sur une partie du capital ou renonciation partielle aux intérêts. Ce chemin a un coût qui devra être assumé pour partie par les créanciers (privés et publics), pour partie par les institutions financières. C’est ce qui s’était passé au tournant des années 2000 sur la dette due par les pays africains. Une telle annulation partielle des dettes suppose également des conditions, en particulier le retour à l’équilibre des finances publiques comme celui imposé à l’Allemagne en 1924.Mais cette consolidation de la valeur légale de l’Euro ne règlera pas la question de sa valeur économique. Celle-ci suppose une convergence des économies de la zone et donc une solidarité financière à l’intérieur de celle-ci comme celle qui existe entre les Cantons suisses par exemple. L’autre solution serait l’abandon de l’Euro par les pays dont l’industrie est la plus faible. C’est ce qu’a suggéré récemment l’hebdomadaire Der Spiegel.On mesure à ces considérations l’ampleur de la tâche qui attend les autorités européennes. L’été sera chaud sur le front des monnaies. Mais ces autorités ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes. En créant un instrument qui ne prenait pas en compte les conditions d’une valeur légale garantie et d’une valeur économique stable, elles ont oublié que la monnaie est un élément essentiel du Bien commun. Elle possède une dimension collective (elle est définie sur des pays et non des individus) qui se retourne aujourd’hui contre ceux qui ont voulu en faire un simple bien marchand.Jean-Jacques Friboulet