L’attaque fut surréaliste. Le détournement de trois avions contre les villes de New York et de Washington nous a atteints en plein cœur, en pleine puissance, en plein Occident. Un scénario inimaginable: des immeubles percutés, des employés épouvantés, des autorités débordées, des Etats-Uniens déboussolés… Que d’images surimprimées en nos esprits: tours effondrées, Pentagone éventré, Bush en guerrier. La poussière envahissait Manhattan et nos idées. Au final, il restait des poutrelles d’acier, pitoyables restes de tours fièrement dressées. Nous étions choqués, humiliés, anéantis. Et nos yeux meurtris cherchaient des zestes de clarté.Quel monde a surgi des décombres du 11 septembre? La poussière initiale n’est pas retombée. Loin de là. Elle nous colle à la peau, toujours. Bush a exporté vers l’Orient la guerre contre la terreur: l’Irak a plié, Saddam est tombé, les talibans afghans ont cédé, puis se sont rengorgés. La guerre idéologique a changé de nature: c’est l’Occident contre les musulmans, version salafite. La liberté contre la terreur, la vérité contre l’obscurantisme.Pourtant nous sommes restés empoussiérés. Nos yeux écarquillés n’ont pas saisi les nuances, les différences, les aspérités. L’Amérique a interrogé, emprisonné, torturé, elle a trouvé Ben Laden, mais pas de solutions pérennes. Elle a fouiné, armé, combattu, imposé sa vision. Mais rien n’a fonctionné comme prévu. La provocation d’Al-Qaïda a survécu, s’est dispersée en champs de bataille multiples. Et l’islam a connu une outrancière surmédiatisation: elle apparaît comme une religion jihadiste prête à imposer au monde une vaine conquête. L’islam refuge de toutes les frustrations de l’injustice, la belle affaire…La poussière du 11 septembre est resté collée à nos pieds, à nos vêtements, à nos pensées. En dix ans, les Satan de George Bush ont rétréci. Amer hic, cependant: l’Occident n’a pas changé de modèle. La crise financière a passé, les injustices sont restées. Saurons-nous encore inventer un autre monde?Bernard Litzler