L’été est là. Il fait chaud. Le monde est là. Il est secoué. Il y a plusieurs manières d’aborder les périodes difficiles. J’ai toujours particulièrement utilisé celle de la fuite. Je fuis. Je fuis les mauvaises nouvelles de la guerre en Ukraine en me coupant volontairement des informations sous toutes leurs formes. Je fuis les analyses des spécialistes en météorologie qui homologuent les prédictions de dérèglement climatique.
Je fuis. Je fuis les douleurs, les drames, les misères. Fuir requiert cependant une certaine discipline. Il faut se tenir au courant des dernières sorties au cinéma pour aller dévorer des popcorns dans une salle climatisée et se laisser divertir par un film en 3D. Là aussi le choix du film importe beaucoup. Pour se lobotomiser correctement, il faut faire preuve de talent. N’hésitez pas à aller voir des histoires de dinosaures liant des amitiés avec des humains ou encore des spéculations chimériques sur des galaxies parallèles. C’est détendant et jubilatoire. La fuite peut s’opérer également par la lecture. Relire des romans de science-fiction qui vous transportent dans des mondes où les jalons déséquilibrent sciemment vos repères.
Plonger dans cet univers délicieux de la fuite, telle est mon issue face aux temps troublés! Afin de justifier mon attitude, de manière fallacieuse et sciemment, je l’appuie même sur le livre du médecin, chirurgien, éthologue et neurobiologiste Henri Laborit (1914-1995). De son essai intitulé L’éloge de la fuite je relis les mêmes phrases qui confortent ma fugue, ma dérobade de la réalité. Il cautionne la fuite, comportement approprié dans de nombreuses situations quand il est question de survie. «Vous voyez que pour demeurer normal il ne vous reste plus qu'à fuir» écrit-il.
«Je crois que nous avons droit à des temps de jachère»
En exergue de son livre également, il raconte cette histoire de voilier:«Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier: la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l'arrière, avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l'horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu'ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé Désir.»
Je crois que nous avons droit à des temps de jachère. Non seulement des temps de répit propice à la quiétude et au délassement mais encore des temps où régresser à tous niveaux est permis. J’ai toujours eu du mal à me laisser glisser dans ces temps sans culpabilité tant la société les discrédite. S’ouvre ainsi la possibilité d’entendre autrement des textes devenus proverbiaux tels que «il y a un temps pour tout» du livre de l’Ecclésiaste. Pourquoi ne pas y adjoindre une nouvelle paire «il y a un temps pour penser et un temps pour s’abrutir. Un temps pour faire face et un temps pour fuir. ll y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux.» Somme toute, l’histoire du peuple de Dieu a expérimenté une fuite notoire et mémorable, laquelle a engendré la relation, l’alliance entre Dieu et son peuple. La marquante fuite d’Égypte. C’est dire la dimension salutaire que la fuite peut revêtir sous le soleil divin!
Nadine Manson
6 juillet 2022