Nous avons déjà abordé le sujet de la crise grecque à deux reprises dans cette chronique en soulignant à chaque fois qu’il n’y aurait pas de solution si les créanciers publics n’acceptaient pas une annulation partielle des créances que le pays est incapable de rembourser. Nous avions aussi souligné le vice de construction essentiel de l’Euro dont la valeur ne s’adapte pas aux productivités différentes des économies.Nous en sommes au même point aujourd’hui. Les pays de l’Eurogroupe n’ont pas remédié au vice dénoncé qui crée de la divergence au sein de l’Union européenne. Ils n’acceptent pas davantage de renoncer à une partie de leurs créances, craignant la réaction de leurs parlements et de leurs opinions publiques.Cette impuissance a deux causes: une mauvaise compréhension de la monnaie et une architecture institutionnelle inadéquate de l’Eurogroupe. La pensée ultralibérale, qui inspire les politiciens aujourd’hui, en particulier les politiciens allemands et d’Europe centrale, conçoit la monnaie comme un bien et non comme une dette. Elle en oublie, ce faisant, la double nature économique et politique de ce moyen de paiement. Nous avons abordé ce sujet dans une chronique précédente et nous n’y revenons pas ici.La deuxième raison est une architecture institutionnelle mal faite. On ne peut être juge et partie. Ceci est une règle fondamentale du comportement humain. Or dans le Fonds de Solidarité Financière (FSF) qui alimente la dette grecque, les Etats analysent la situation de la Grèce et lui fixent leurs conditions. C’est la situation qui avait prévalu lors du paiement des réparations allemandes dans les années 1920 et qui avaient conduit à la catastrophe. Le face à face entre Etats créanciers et débiteurs est un pur rapport de force qui exige pour sa solution l’intervention d’une médiation. C’est le rôle que devrait jouer le FMI qui est aujourd’hui, dans le cas de la Grèce, sorti du jeu.Un deuxième problème de conception est la dissymétrie créée au sein de l’Eurogroupe entre les créanciers et les débiteurs. Les créanciers qui comptent sont ceux qui réalisent d’importants excédents extérieurs; les gros débiteurs réalisent eux des déficits parce qu’ils n’ont pas la productivité ou le tissu industriel adéquat. Or dans le mécanisme actuel du FSF tout le poids de l’ajustement porte sur les débiteurs. L’équilibre macroéconomique exige que les débiteurs résorbent leurs déficits et que les créanciers réduisent leurs excédents. Autrement dit il faut que des pressions financières existent dans les deux sens, pour la résorption des déficits et des excédents. C’était l’idée formulée par Keynes en 1944 dans son fameux plan pour la construction du FMI et que les USA, qui étaient alors fortement excédentaires en raison de la guerre, ont balayé sans vouloir la discuter. Concrètement cela voudrait dire que les pays qui ont un fort excédent commercial aident la Grèce non pas en lui prêtant davantage (ce qui l’enfonce davantage) mais en augmentant ses achats vis-à-vis de la Grèce par davantage de tourisme par exemple. Une deuxième solution serait l’instauration d’une taxe sur des excédents commerciaux dépassant un certain montant, taxe qui viendrait en diminution des intérêts dus par les pays débiteurs.Les vieilles idées ont parfois du bon. Si l’Eurogroupe veut survivre, il devra introduire en son sein un véritable mécanisme de solidarité. A défaut, les divergences entre pays excédentaires et déficitaires ne feront que s’accentuer et l’Union européenne connaîtra une crise majeure.