Des conservateurs américains ont reproché récemment au Pape François de ne pas connaître les règles de l’économie. Ce reproche est étonnant car, en bon jésuite, François connaît bien l’enseignement social-chrétien qui, depuis ses origines, réitère ses critiques à l’égard du «tout marché». A ce niveau, le Pape ne fait que reprendre les propos de ses illustres prédécesseurs, en particulier Jean-Paul II qui, dans Centesimus Annus, disait son accord avec un système de marchés libres à la condition qu’il s’inscrive dans un système de règles sociales et politiques, un capitalisme régulé en quelque sorte.Pourquoi alors une telle colère contre le Pape? Il y a à nos yeux deux raisons. La première tient à la forme du discours de François. Plus que ses prédécesseurs, celui-ci utilise un langage prophétique qui critique l’égoïsme des riches face à la misère, et la culture du déchet qui caractérise notre monde. Il pense bien sûr aux favelas d’Amérique du Sud qui se trouvent sous les tours des personnes fortunées avec des balcons qui sont des piscines. Chez nous, nous n’avons pas cette confrontation visuelle de la misère et de la grande richesse. Mais François vient d’Argentine, d’où ses mots qui rappellent les prophètes de l’Ancien Testament Amos ou Jérémie. Ils ne peuvent que choquer les esprits qui ignorent ces réalités et sont sûrs que leur prospérité est due à leurs seuls mérites et à ceux du marché.La seconde raison à cette colère est plus profonde et est évidente à la lecture de Laudato Si. François dit aux économistes ultra-libéraux que leur science est partielle et partiale car elle oublie deux éléments essentiels, la solidarité et le don. La solidarité est importante car sans elle pas de vie de famille, pas de retraite, pas de sécurité sociale et pas de financement adéquat des services publics. Mais le don l’est plus encore. Et François explique pourquoi.L’enjeu ici est écologique. Sans le don, il est impossible de comprendre, qu’à chaque génération, la nature et la vie sont reçues. Et donc que nous avons le devoir de les entretenir comme de bons jardiniers. Si la nature et la vie n’étaient pas des dons, elles seraient alors des marchandises qui ont un prix et que l’on peut gaspiller à sa guise si on en a les moyens. Il n’y aurait plus de sujet avec qui on doit entrer en relation, mais des objets que l’on peut posséder; et la conséquence en serait la destruction de la nature et des personnes qui s’esquisse sous nos yeux.On comprend que sur ce sujet, les conservateurs américains soient violemment en désaccord avec le Pape. Celui-ci leur demande de compléter leur vision de l’économie, un peu à la manière du Christ demandant aux pharisiens de réviser leur vision du Royaume de Dieu. Mais ils devront faire cette prise de conscience. Le changement climatique et les déséquilibres qui bouleversent le monde économique et social mettront à mal leurs certitudes.