Rentrant de Jérusalem, j'ai encore dans la tête le brouhaha du souk: cris des vendeurs vantant la qualité de leurs reluisantes aubergines, appel juvénile d'un pousseur de charriot préférant vous avertir que vous écraser, et soudain voix stridente du muezzin décuplée par d'indiscrets haut-parleurs proclamant l'unicité de Dieu et la mission de Mohammed son prophète; s'y ajoute le son grave des bourdons du Saint Sépulcre signalant à l'attention de tous non seulement la persistance d'une minorité chrétienne mais surtout le lieu d'où partit il y a 2000 ans l'annonce de la Bonne Nouvelle: la mort est vaincue, Christ est ressuscité. Mais y a-t-il quelqu'un pour y penser?La même confusion bruyante se retrouve à l'intérieur du Saint Sépulcre ou beaucoup sont déçus de ne pas trouver un silence monastique et une communion visible entre les représentants des treize principales Églises de Jérusalem. Pourtant, avec un peu de chance, le dimanche matin, on peut entendre les voix profondes des Arméniens, soudain bousculées par le chant tonitruant de quelques coptes à l'arrière du tombeau ; plus discrète, la liturgie de la minuscule communauté syriaque dans la grotte de Joseph d'Arimathie, et plus tôt le matin c'était la liturgie des Grecs relayée par le chant des Latins accompagné de l'orgue exporté de nos contrées en Orient. Mais il est vrai que le plus souvent on doit se contenter du bavardage de milliers de touristes indiscrets promenant leurs caméras et tablettes à bout de bras au Calvaire comme ils l'ont fait à la Tour Eiffel ou au Colisée...Ce lieu où le Crucifié étendit ses bras sur la croix pour tous les hommes devrait être signe de communion et de victoire sur ce qui oppose et divise. Il ne manque pas de pèlerins pour souhaiter un peu plus d’ordre et de discipline. Un anglophone me confiait, dans une naïveté toute américaine, que ce serait tout de même plus simple si tout le monde parlait anglais ! Et le Français de souhaiter un peu plus de clarté cartésienne dans cet orient compliqué, l’Allemand exporterait volontiers un peu de discipline teutonique avec un zest d’écologie au royaume du tout-par-terre. Mais alors Jérusalem serait Paris ou Berlin!Notre Dieu est plus original qui, un jour de Pentecôte, permit que les Apôtres proclament dans un joyeux charivaris les merveilles de Dieu. On pensait même qu’ils étaient ivres… mais l’auteur des Actes des Apôtres de préciser que chacun entendait dans SA langue les merveilles de Dieu proclamées dans D’AUTRES langues. La suppression du russe en Ukraine entraina les conséquences que l’on sait, et supprimer l’étude du français comme seconde langue en Suisse alémanique émut plus d’un citoyen romand. Notre Dieu est plus original qui permet et organise la diversité tout en invitant chacun à la communion : et la communion commence par l’accueil de la diversité, par l’intérêt pour l’autre, parfois tellement différent et qui n’est pas la copie de moi-même. Heureusement, Dieu ne s’appelle pas Narcisse !
Jean-Michel Poffet dominicain