Et pourquoi pas un bienheureux Paul VI? Oui, pourquoi pas? Il semble que le sort en soit jeté. Jean-Baptiste Montini n'a pas attendu longtemps avant de «monter sur les autels», selon l’expression consacrée. Il rejoint sur cette estrade trois de ses collègues du siècle dernier, précédant sans doute de peu Eugenio Pacelli qui depuis des lustres attend patiemment son tour. Ne demeurent en rade que deux papes de la même époque: Pie XI qui se dressa contre le fascisme, le nazisme et le communisme et le doux Benoît XV qui offrit en vain sa médiation pour mettre un terme à la boucherie de la «Grande Guerre». A vrai dire, j’aurais bien vu ces deux papes élevés eux aussi sur nos autels. Furent-ils trop politiques et pas assez mystiques pour mériter ce grade?Mais, la béatification est-elle un honneur divin ou une reconnaissance humaine? Autrefois, les empereurs romains étaient divinisés à leur mort. Je regretterais qu’il en soit de même pour nos «souverains pontifes». Il est vrai que cette curieuse appellation évoque le temps où Rome était encore païenne. Donc, pas d’«apothéose» pour nos papes défunts, mais assurément reconnaissance de leurs mérites. Sur ce plan, je plaide la cause de Paul VI et rappelle volontiers ses hauts faits. Je le considère même comme le plus grand des papes de son siècle. C’est lui qui permit à la géniale intuition conciliaire de Jean XXIII de prendre corps et qui la mena heureusement à son terme. Des gestes prophétiques ont illuminé son ministère. Celui de renoncer à sa tiare à la triple couronne, symbole d’un pouvoir désuet, et d’en remettre le prix aux pauvres. Son voyage en Terre Sainte - le retour de Pierre sur sa terre natale! - en compagnie du patriarche Athénagoras, pèlerinage qui enterra la hache de guerre entre les deux Rome et inaugura une ère de non retour sur le chemin escarpé du dialogue œcuménique.Je me souviens aussi que les dernières années de Paul VI furent assombries par l’anxiété et le scrupule. Après moult tergiversations, il crut bon de signer en 1968 l’encyclique «Humanae Vitae» qui souleva un tsunami dans son Eglise. Mais, la même année, j’éprouvais la joie de proclamer pour la première fois la prière eucharistique dans ma langue maternelle. Une initiative, encore contestée aujourd’hui, que je dois à ce pape. Aurait-il mieux valu qu’il renonçât à sa charge ? Y a-t-il seulement songé? Il a préféré un débat de conscience douloureux où il a cru discerner ce qui correspondait le mieux à sa mission. Un débat proche de tous ceux que nous menons nous-mêmes aujourd’hui. Toujours repris, jamais définitivement résolu, parce qu’aux écoutes d’un évangile qui n’a pas dit son dernier mot. Oui, bienheureux Giovanni Battista, si proche de nos conflits intérieurs et de nos difficiles certitudes.
Guy Musy