Pro-life qui rient, pro-choice qui pleurent. La décision de la Cour suprême étatsunienne, qui laisse chaque État libre de décider d’interdire ou non l’interruption de grossesse, fait couler beaucoup de salive et d’encre ces jours. Je suis professeur d’éthique chrétienne, convaincu que toute vie créée par Dieu est infiniment respectable, je devrais donc m’en réjouir et pourtant cette nouvelle m’attriste.
Au niveau purement pragmatique quels résultats va avoir cette décision? Certains États vont s’empresser de modifier de manière restrictive leur législation et leurs stratégies punitives. Il y a fort à parier que ce seront ceux qui soutiennent la peine de mort, qui sont fiers de l’augmentation des ventes d’armes à feu et qui ont voté pour Donald Trump. Ceci accentue encore mon malaise.
Les avortements vont-ils diminuer? Probablement pas d’une manière globale, même si cela pourra être le cas ponctuellement et dans des situations particulières. In fine, cela ne fera que rendre le tragique encore plus tragique pour celles qui ont de toute façon décidé de le faire.
Surtout, on va radicaliser l’opposition haineuse et obtuse des partisans du droit à la vie du fœtus et de ceux qui ne voient que le droit des femmes à faire respecter. On va accentuer la fracture et les dresser encore un peu plus les uns contre les autres. Ce ne sont sûrement pas de bonnes conditions pour construire une politique sociale qui se soucie du bien commun.
«L’Église devrait plus se préoccuper de morale que de droit»
Dans l’Amérique du XVIe siècle, à Saint-Domingue, les conquistadores ont exploité les indigènes avec une telle violence que, choqué, le Frère Pedro de Cordoba, provincial des dominicains, écrivait au roi d’Espagne: «De nombreuses femmes enceintes ont pris des mesures pour éliminer, et ont éliminé leur enfant. D'autres, après l'accouchement, ont de leurs mains tué leur progéniture, pour ne pas la mettre ni la laisser dans une servitude aussi dure.» Que fallait-il faire à l’époque? Durcir les lois antiavortements? Cela n’aurait eu aucun effet, car les enfants mouraient non par la pure volonté de leurs mères, mais parce que celles-ci étaient sous la pression d’un système mortifère. C’est ce qu’avait compris le dominicain qui, ici, dénonçait plus l’exploitation des Indiens que l’infanticide.
L’Église fait fausse route en considérant que le principal combat à mener est un combat législatif. Elle devrait plus se préoccuper de morale que de droit. Or, un des plus grands dangers que court la morale c’est d’être réduite à la loi.
«C’est cela que l’Église doit montrer, comment elle aime, comment concrètement elle célèbre et sert la vie»
Appliquant servilement cette dernière, on s’en satisfait. Mais saint Paul déjà montrait comment la confiance en la lettre de la loi est dangereuse si celle-ci est prise comme seul critère de moralité. Elle donne une consigne, ne pas avorter, qui lorsqu’elle est respectée fonctionne comme un oreiller de paresse, donne bonne conscience et empêche la recherche jamais terminée de l’humanisation créative de chaque situation singulière. Je n’aurai peut-être pas tué, mais aurais-je assez aimé?
C’est cela que l’Église doit montrer, comment elle aime, comment concrètement elle célèbre et sert la vie, comment elle travaille l’espace socioculturel pour que celle-ci n’en arrive plus à être considérée comme malvenue à cause de situations de violence, de difficultés économiques, de marginalisation, de solitude, mais aussi à cause de notre propension à tout contrôler et ne pas nous laisser surprendre par elle. Montrer comment, au lieu de mettre prison les femmes marquées par le tragique de l’avortement, elle sait faire preuve d’un regard de compréhension et de compassion.
La morale, disent depuis fort longtemps les philosophes, c’est la recherche de la vie bonne, de la vie épanouie, fleurie, éclatante et joyeuse. Le concile Vatican II s’en inspire quand il dit que le premier devoir moral des chrétiens c’est de «porter du fruit dans la charité pour la vie du monde». Ce sont ces fruits vivifiants que nous devrions inlassablement montrer plutôt que de souffler sur les braises de la guerre pro-life-pro-choice.
Thierry Collaud
29 juin 2022