La course à la 5G a commencé, elle va changer – nous dit-on – notre vie sous tous les rapports. Tout sera plus rapide, plus précis, encore plus vaste, encore plus présent, encore plus oppressant. En effet, la 5G prépare la revanche de l’objet (interconnecté) sur le sujet libre – conquête du christianisme et des Lumières - que nous nous efforçons d’être.
Or, la 5G nous rendra prisonniers des objets: selon les spécialistes, cinq cent milliards de mouchards (soit en moyenne mondiale 50-60 par personne) vont espionner nuit et jour nos faits et gestes. Alors que les GAFA prennent déjà en charge nos pensées, nos associations d’idées, nos images et nos paroles.
La question que pose cette évolution est de savoir à quel
moment le monde inerte sera en mesure de menacer voire même malmener la dignité
humaine. En effet, l’être humain n’est pas une abstraction, mais bien une
réalité incarnée, insérée dans un milieu matériel et social dans lequel il
fonctionne et qu’il change par son action. Par l’interconnexion de données,
l’être humain risque de perdre l’initiative au profit de cette intelligence
artificielle relayée aux objets, qui va – soit disant pour notre bien – moduler
le contexte matériel et social, avant même qu’on ait eu l’idée de le faire.
Ainsi, tel le "joueur addictif" devant son flipper ou sa machine à
sous, l’être humain aura perdu la capacité d’action. Il ne lui restera que la
réaction.
"Une société se disloque à partir du moment où disparaissent les représentations et les significations communes"
L’interview réalisée par le journal britannique The Guardian avec Christopher Wylie, lanceur d’alerte de Cambridge Analytica, mérite d’être (re)écoutée avec attention. Il dit qu’il a décidé de tirer la sonnette d’alarme après avoir compris le dessein de son employeur qui visait à prendre la main sur la société en la fractionnant en "unités culturelles de base". En effet, une société se disloque à partir du moment où disparaissent les représentations et les significations communes; celles dont chacun fait l’expérience quotidienne sans même s’en rendre compte.
Ce "capital culturel" est tout sauf statique, il
évolue au gré des myriades d’interactions interpersonnelles qui s’effacent en
tant que telles, mais qui mises bout à bout tissent le lien social. Christopher
Wylie montre comment Cambridge Analytica avait décidé de remodeler ces
micro-réalités en s’infiltrant dans chacune de ces interactions. De cette
manière, elle entendait piloter la culture – et par ce biais la politique – par
la manipulation de chaque "unité culturelle", c’est-à-dire chaque
personne qui aurait, sans s’en rendre compte, perdu son autonomie au profit des
algorithmes. C’est bien la promesse de la 5G et de son compagnon de route,
l’internet des objets, que nos sociétés appellent de leurs vœux.
"A trop laisser d’empreintes-données, ne serions-nous pas sur le point de nous laisser voler nos âmes?"
Il y a un demi-siècle, aux confins du Sahara, je prenais des
photos de villageois s’approchant d’un puits. Un père est venu m’interdire de
photographier sa fillette, parce que – a-t-il dit - par la photo je risquais de
"lui voler son âme". Sur le moment, j’avais rigolé en mon for
intérieur: quel rapport entre l’âme et quelques photons captés sur une
pellicule argentique. Aujourd’hui, alors que tout est fait pour capter nos
empreintes pour en faire des données, je me dis que le père n’avait peut-être
pas tort. Il défendait l’âme de sa fillette, ce que chaque être a d’unique et
de plus intime, mais qui transparaît par bribes au travers de ses fait et
gestes. A trop laisser d’empreintes-données, ne serions-nous pas sur le point
de nous laisser voler nos âmes? Ou pire, de les vendre? Au-delà de l’anecdote,
la question est pressante et demande une vraie réflexion morale et, le cas
échéant, une réponse politique.
Paul H. Dembinski
5 février 2020